Les deux amis se promenèrent longtemps silencieux. Clamens assez
désappointé de ne plus avoir à professer, se disait: Eusèbe est un
sot. De son côté, Eusèbe se disait: Daniel est un sage. Et comme
ils étaient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient
convaincus qu'ils étaient dans le vrai.
Au moment de se séparer, Daniel dit à son élève réfractaire:
--Donc à revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du
monde de ne m'avoir point écouté; plus tard vous le regretterez.
N'oubliez pas que je serai toujours prêt à recommencer mon cours.
--Merci, répondit Eusèbe, votre bonté me touche, et... Le reste de
sa phrase resta cloué sur ses lèvres.
Lâchant la main de son ami, Martin s'avança rapidement près d'un
groupe de jeunes gens assis devant la porte du café Tortoni.
--Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.
--N'entendez-vous pas? murmura Eusèbe.
--Oui, disait l'un des jeunes gens, Adéonne est une ravissante
créature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends
l'amour insensé qu'elle avait inspiré à ce vieux drôle de
Fontournay.
--Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours
avec Adéonne? dit Eusèbe en s'avançant pâle et troublé.
--J'ai dit ce qui m'a plu, répondit le jeune homme avec hauteur.
Je n'ai pas, je pense, de comptes à vous rendre?
--Je ne vous demande rien, reprit Eusèbe; je voulais vous faire
répéter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas,
peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.
Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.
--Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.
--Pourquoi? demanda Martin.
--Vous allez voir.
A cet instant, un jeune homme d'une tenue irréprochable,
s'approchait de l'amant d'Adéonne.
--Monsieur, dit-il à Eusèbe en le saluant avec une exquise
politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie près de
vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donné un démenti
public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?
Eusèbe allait répondre; Daniel le devança.
--Monsieur, dit-il à l'envoyé, veuillez faire mes excuses, je
vous prie, à M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusèbe Martin de la
Capelette, poussé par une colère que votre âge vous fera excuser,
a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain
jusqu'à midi, nous serons à votre disposition.
--Je vous remercie, dit le jeune homme en échangeant sa carte avec
le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.
--Çà, demanda Eusèbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que
signifie cet échange de morceaux de carton?
--Hélas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la
Saulaye.
--Je me battrai moi, et comment cela?
--A l'épée, au sabre ou au pistolet, comme il le désirera; il a le
choix des armes, puisque vous l'avez insulté.
--Pour Dieu, mon ami, s'écria Eusèbe, ne vous moquez pas de moi.
--Rien n'est plus sérieux, malheureusement je ne plaisante
pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que
vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les
conséquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus à y
revenir; il faut vous battre, bon gré mal gré; les lois de
l'honneur ou plutôt les lois de la société vous y obligent.
--Quoi! reprit Eusèbe avec véhémence, je rencontre sur ma route
un misérable qui calomnie de la plus odieuse façon une femme que
j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet
homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse
m'inspire de mépris; je me contente de lui dire qu'il ment, et
je serais forcé de me battre avec cet imposteur infâme, que j'ai
ménagé, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui
serais à sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est
familière, et dont je ne me suis jamais servi! En vérité cela ne
se peut pas; ce serait odieux.
--Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le
répète, les lois de l'honneur sont inflexibles.
--Les lois de l'honneur, quel honneur! où prenez-vous l'honneur,
je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait à
ces lois si elles existent; c'est cet homme.
--Écoutez-moi, Eusèbe, reprit Clamens avec gravité; vous avez
défendu la réputation d'Adéonne, vous avez bien fait, d'abord
parce que c'est votre maîtresse, et aussi parce que c'est une
brave et vaillante créature qui vous aime de tout son cœur; oui,
je le répète, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous
que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant
vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander
rétractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour
un lâche, et le monde croirait que la vérité et le bon droit sont
de son côté. Je me suis fait de mon plein gré votre second dans
cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez
de vous battre, je prendrai votre place.
--Comment cela?
--Les lois de l'honneur m'y forcent.
--Je me battrai, répondit Eusèbe, mais je veux que le diable
m'emporte, si je comprends quelque chose à ce que vous nommez les
lois de l'honneur!