XXXII

Les deux amis se promenèrent longtemps silencieux. Clamens assez

désappointé de ne plus avoir à professer, se disait: Eusèbe est un

sot. De son côté, Eusèbe se disait: Daniel est un sage. Et comme

ils étaient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient

convaincus qu'ils étaient dans le vrai.

Au moment de se séparer, Daniel dit à son élève réfractaire:

--Donc à revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du

monde de ne m'avoir point écouté; plus tard vous le regretterez.

N'oubliez pas que je serai toujours prêt à recommencer mon cours.

--Merci, répondit Eusèbe, votre bonté me touche, et... Le reste de

sa phrase resta cloué sur ses lèvres.

Lâchant la main de son ami, Martin s'avança rapidement près d'un

groupe de jeunes gens assis devant la porte du café Tortoni.

--Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.

--N'entendez-vous pas? murmura Eusèbe.

--Oui, disait l'un des jeunes gens, Adéonne est une ravissante

créature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends

l'amour insensé qu'elle avait inspiré à ce vieux drôle de

Fontournay.

--Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours

avec Adéonne? dit Eusèbe en s'avançant pâle et troublé.

--J'ai dit ce qui m'a plu, répondit le jeune homme avec hauteur.

Je n'ai pas, je pense, de comptes à vous rendre?

--Je ne vous demande rien, reprit Eusèbe; je voulais vous faire

répéter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas,

peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.

Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.

--Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.

--Pourquoi? demanda Martin.

--Vous allez voir.

A cet instant, un jeune homme d'une tenue irréprochable,

s'approchait de l'amant d'Adéonne.

--Monsieur, dit-il à Eusèbe en le saluant avec une exquise

politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie près de

vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donné un démenti

public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?

Eusèbe allait répondre; Daniel le devança.

--Monsieur, dit-il à l'envoyé, veuillez faire mes excuses, je

vous prie, à M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusèbe Martin de la

Capelette, poussé par une colère que votre âge vous fera excuser,

a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain

jusqu'à midi, nous serons à votre disposition.

--Je vous remercie, dit le jeune homme en échangeant sa carte avec

le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.

--Çà, demanda Eusèbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que

signifie cet échange de morceaux de carton?

--Hélas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la

Saulaye.

--Je me battrai moi, et comment cela?

--A l'épée, au sabre ou au pistolet, comme il le désirera; il a le

choix des armes, puisque vous l'avez insulté.

--Pour Dieu, mon ami, s'écria Eusèbe, ne vous moquez pas de moi.

--Rien n'est plus sérieux, malheureusement je ne plaisante

pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que

vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les

conséquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus à y

revenir; il faut vous battre, bon gré mal gré; les lois de

l'honneur ou plutôt les lois de la société vous y obligent.

--Quoi! reprit Eusèbe avec véhémence, je rencontre sur ma route

un misérable qui calomnie de la plus odieuse façon une femme que

j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet

homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse

m'inspire de mépris; je me contente de lui dire qu'il ment, et

je serais forcé de me battre avec cet imposteur infâme, que j'ai

ménagé, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui

serais à sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est

familière, et dont je ne me suis jamais servi! En vérité cela ne

se peut pas; ce serait odieux.

--Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le

répète, les lois de l'honneur sont inflexibles.

--Les lois de l'honneur, quel honneur! où prenez-vous l'honneur,

je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait à

ces lois si elles existent; c'est cet homme.

--Écoutez-moi, Eusèbe, reprit Clamens avec gravité; vous avez

défendu la réputation d'Adéonne, vous avez bien fait, d'abord

parce que c'est votre maîtresse, et aussi parce que c'est une

brave et vaillante créature qui vous aime de tout son cœur; oui,

je le répète, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous

que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant

vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander

rétractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour

un lâche, et le monde croirait que la vérité et le bon droit sont

de son côté. Je me suis fait de mon plein gré votre second dans

cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez

de vous battre, je prendrai votre place.

--Comment cela?

--Les lois de l'honneur m'y forcent.

--Je me battrai, répondit Eusèbe, mais je veux que le diable

m'emporte, si je comprends quelque chose à ce que vous nommez les

lois de l'honneur!

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 79 / 103 题