Voyez que c’est du monde, & des choses humaines,

Tousiours à nouueaux maux naissent nouuelles peines,

Et ne m’ont les destins à mon dam trop constans

Iamais apres la pluye enuoyé le beau-temps,

Estant né pour souffrir ce qui me reconforte,

C’est que sans murmurer la douleur ie supporte,

Et tire ce bon-heur du mal-heur où ie suis,

Que ie fais en riant bon visage aux ennuis,

Que le Ciel affrontant ie nazarde la Lune,

Et voy sans me troubler l’vne & l’autre fortune.

Pour lors bien m’en vallut: car contre ces assauts

Qui font lors que i’y pense encor’ que ie tressauts:

Petrarque & son remede y perdant sa rondache

En eust de marisson ploré comme vne vache.

Outre que de l’obiect la puissance s’esmeut,

Moy qui n’ay pas le nez d’estre Iean qui ne peut,

Il n’est mal dont le sens la nature resueille,

Qui Ribaut ne me prist ailleurs que par l’oreille.

Entré doncq’ que ie fus en ce logis d’honneur,

Pour faire que d’abord on me traitte en Seigneur,

Et me rendre en Amour d’autant plus aggreable,

La bourse desliant ie mis piece sur table,

Et guarissant leur mal du premier appareil,

Ie fis dans vn escu reluire le Soleil,

De nuict dessus leur front la ioye estincelante

Monstroit en son midy que l’ame estoit contente,

Deslors pour me seruir chacun se tenoit prest,

Et murmuroient tout bas, l’honneste homme que c’est.

Toutes à qui mieux mieux s’efforçoient de me plaire,

L’on allume du feu dont i’auois bien affaire,

Ie m’aproche, me sieds, & m’aidant au besoing,

Ià tout appriuoisé ie mangeois sur le poing,

Quand au flamber du feu trois vieilles rechignees,

Vinrent à pas contez comme des erignees,

Chacune sur le cul au foyer s’accropit,

Et sembloient se plaignant marmoter par despit.

L’vne comme vn fantosme affreusement hardie,

Sembloit faire l’entree en quelque Tragedie,

L’autre vne Egyptienne en qui les rides font

Contre-escarpes, rampards, & fossez sur le front.

L’autre qui de soy-mesme estoit diminutiue,

Ressembloit transparante vne lanterne viue

Dont quelque Paticier amuse les enfans,

Où des oysons bridez, Guenuches, Elefans,

Chiens, chats, liéures, renards, & mainte estrange beste

Courent l’vne apres l’autre, ainsi dedans sa teste

Voyoit-on clairement au trauers de ses os,

Ce dont sa fantasie animoit ses propos:

Le regret du passé, du present la misere,

La peur de l’auenir, & tout ce qu’elle espere

Des biens que l’Hypocondre en ses vapeurs promet,

Quand l’humeur ou le vin luy barboüillent l’armet.

L’vne se pleint des reins, & l’autre d’vn côtaire,

L’autre du mal des dents, & comme en grand mistere,

Auec trois brins de sauge, vne figue d’antan,

Vn va-t’en, si tu peux, vn si tu peux va-t’en,

Escrit en peau d’oignon, entouroit sa machoire,

Et toutes pour guarir se reforçoient de boire.

Or i’ignore en quel champ d’honneur & de vertu,

Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu,

Si c’estoit mal de Sainct ou de fiéure-quartaine,

Mais ie sçay bien qu’il n’est Soldat ny Capitaine,

Soit de gens de cheual, ou soit de gens de pié,

Qui dans la charité soit plus estropié.

Bien que maistre Denis soit sçauant en Sculture,

Fist-il auec son art quinaude la nature,

Ou comme Michel l’Ange, eust-il le Diable au corps,

Si ne pourroit-il faire auec tous ses efforts,

De ces trois corps tronquez vne figure entiere,

Manquant à cet effect, non l’art mais la matiere.

En tout elles n’auoient seulement que deux yeux

Encore bien flétris, rouges & chassieux,

Que la moitié d’vn nez, que quatre dents en bouche,

Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche,

Pour le reste il estoit comme il plaisoit à Dieu,

En elles la santé n’auoit ny feu ny lieu:

Et chacune à par-soy representoit l’idolle

Des fiéures, de la peste, & de l’orde verolle.

A ce piteux spectacle il faut dire le vray

I’euz vne telle horreur que tant que ie viuray,

Ie croiray qu’il n’est rien au monde qui guarisse

Vn homme vicieux comme son propre vice.

Toute chose depuis me fut à contre-cœur,

Bien que d’vn cabinet sortist vn petit cœur,

Auec son chapperon, sa mine de pouppee,

Disant i’ay si grand peur de ces hommes d’espee

Que si ie n’eusse veu qu’esties vn Financier,

Ie me fusse plustost laissé crucifier,

Que de mettre le nez où ie n’ay rien affaire,

Iean mon mary, Monsieur, il est Apoticaire.

Sur tout viue l’Amour, & bran pour les Sergens,

Ardez, voire, c’est-mon, ie me cognois en gens,

Vous estes, ie voy bien, grand abbateur de quilles,

Mais au reste honneste homme, & payez bien les filles,

Cognoissez-vous, mais non, ie n’ose le nommer,

Ma foy c’est vn braue homme & bien digne d’aymer,

Il sent tousiours si bon, mais quoy vous l’iriez dire.

Cependant de despit il semble qu’on me tire

Par la queuë vn matou, qui m’escrit sur les reins,

De griffes & de dents mille alibis forains:

Comme vn singe fasché i’en dy ma patenostre,

De rage ie maugree & le mien & le vostre,

Et le noble vilain qui m’auoit attrapé:

Mais Monsieur, me dist-elle, auez-vous point soupé.

Ie vous prie notez l’heure, & bien que vous en semble,

Estes-vous pas d’auis que nous couchions ensemble:

Moy crotté iusqu’au cul, & moüillé iusqu’à l’os,

Qui n’auois dans le lict besoin que de repos,

Ie faillis à me pendre oyant que ceste lice

Effrontément ainsi me presentoit la lice.

On parle de dormir, i’y consens à regret,

La Dame du logis me mene au lieu secret,

Allant on m’entretient de Ieanne & de Macette,

Par le vray Dieu que Ieanne estoit & claire & nette,

Claire comme vn bassin, nette comme vn denier,

Au reste, fors Monsieur, que i’estois le premier.

Pour elle qu’elle estoit niepce de Dame Auoye,

Qu’elle feroit pour moy de la fauce monnoye,

Qu’elle eust fermé sa porte à tout autre qu’à moy,

Et qu’elle m’aymoit plus mille fois que le Roy.

Estourdy de cacquet ie feignois de la croire,

Nous montons, & montans d’vn c’est-mon & d’vn voire,

Doucement en riant i’apointois noz procez,

La montee estoit torte & de fascheux accez,

Tout branloit dessous nous iusqu’au dernier estage,

D’eschelle en eschelon comme vn linot en cage,

Il falloit sauteller & des pieds s’approcher

Ainsi comme vne chéure en grimpant vn rocher.

Apres cent soubres-sauts nous vinsmes en la chambre,

Qui n’auoit pas le goust de musc, ciuette, ou d’ambre,

La porte en estoit basse, & sembloit vn guichet,

Qui n’auoit pour serrure autre engin qu’vn crochet.

Six douues de poinçon seruoient d’aix & de barre,

Qui baillant grimassoient d’vne façon bizarre,

Et pour se reprouuer de mauuais entretien,

Chacune par grandeur se tenoit sur le sien,

Et loin l’vne de l’autre en leur mine alteree

Monstroient leur saincte vie estroite & retiree.

Or comme il pleut au Ciel en trois doubles plié,

Entrant ie me heurté la caboche & le pié,

Dont ie tombe en arriere estourdi de ma cheute,

Et du haut iusqu’au bas ie fis la cullebutte:

De la teste & du cul contant chaque degré,

Puis que Dieu le voulut ie prins le tout à gré.

Aussi qu’au mesme temps voyant choir ceste Dame,

Par ie ne sçay quel trou ie luy vis iusqu’à l’ame,

Qui fist en ce beau sault m’esclatant comme vn fou,

Que ie prins grand plaisir à me rompre le cou.

Au bruit Macette vint, la chandelle on apporte,

Car la nostre en tombant de frayeur estoit morte:

Dieu sçait comme on la vit & derriere & deuant,

Le nez sur les carreaux & le fessier au vent,

De quelle charité l’on soulagea sa peine,

Cependant de son long sans poux & sans haleine,

Le museau vermoulu, le nez escarboüillé,

Le visage de poudre & de sang tout soüillé,

Sa teste descouuerte où l’on ne sçait que tondre,

Et lors qu’on luy parloit qui ne pouuoit respondre,

Sans collet, sans beguin, & sans autre affiquet,

Ses mules d’vn costé de l’autre son tocquet.

En ce plaisant mal-heur ie ne sçaurois vous dire

S’il en falloit pleurer ou s’il en falloit rire?

Apres cest accident trop long pour dire tout,

A deux bras on la prend & la met-on debout,

Elle reprend courage, elle parle, elle crie,

Et changeant en vn rien sa douleur en furie,

Dist à Ieanne en mettant la main sur le roignon,

C’est mal-heureuse toy qui me porte guignon:

A d’autres beaux discours la collere la porte,

Tant que Macette peut elle la reconforte:

Cependant ie la laisse & la chandelle en main,

Regrimpant l’escalier ie suy mon vieux dessein.

I’entre dans ce beau lieu, plus digne de remarque

Que le riche Palais d’vn superbe Monarque.

Estant là ie furette aux recoings plus cachez,

Où le bon Dieu voulut que pour mes vieux pechez,

Ie sçeusse le despit dont l’âme est forcenee,

Lors que trop curieuse ou trop endemenee,

Rodant de tous costez & tournant haut & bas,

Elle nous fait trouuer ce qu’on ne cherche pas.

Or en premier item souz mes pieds ie rencontre

Vn chaudron ebreché, la bourse d’vne monstre,

Quatre boëtes d’vnguents, vne d’alun bruslé,

Deux gands depariez, vn manchon tout pelé,

Trois fiolles d’eau bleuë, autrement d’eau seconde,

La petite seringue, vne esponge, vne sonde,

Du blanc, vn peu de rouge, vn chifon de rabat,

Vn balet pour brusler en allant au Sabat,

Vne vieille lanterne, vn tabouret de paille,

Qui s’estoit sur trois pieds sauué de la bataille,

Vn baril defoncé, deux bouteilles sur-cu,

Qui disoient sans goulet nous auons trop vescu:

Vn petit sac tout plein de poudre de Mercure,

Vn vieux chapperon gras de mauuaise teinture,

Et dedans vn coffret qui s’ouure auecq’ enhan,

Ie trouue des tisons du feu de la sainct Iean,

Du sel, du pain benit, de la feugere, vn cierge,

Trois dents de mort pliez en du parchemin vierge,

Vne Chauue-souris, la carcasse d’vn Gay,

De la gresse de loup & du beurre de May.

Sur ce point Ieanne arriue & faisant la doucette,

Qui vit ceans ma foy n’a pas besongne faite:

Tousiours à nouueau mal nous vient nouueau soucy,

Ie ne sçay quant à moy quel logis c’est icy.

Il n’est par le vray Dieu iour ouurier ny feste,

Que ces carongnes là ne me rompent la teste,

Bien bien, ie m’en iray si tost qu’il fera iour,

On trouue dans Paris d’autres maisons d’amour.

Ie suis là cependant comme vn que l’on nazarde,

Ie demande que c’est? hé! n’y prenez pas garde,

Ce me respondit elle, on n’auroit iamais fait,

Mais bran, bran, i’ay laissé là-bas mon attifet,

Tousiours apres soupper ceste vilaine crie.

Monsieur, n’est-il pas temps, couchons nous ie vous prie.

Cependant elle met sur la table les dras,

Qu’en bouchons tortillez elle auoit sous le bras:

Elle approche du lict fait d’vne estrange sorte,

Sur deux treteaux boiteux se couchoit vne porte,

Où le lict reposoit, aussi noir qu’vn soüillon,

Vn garderobe gras seruoit de pauillon,

De couuerte vn rideau, qui fuyant (vert & iaune)

Les deux extremitez, estoit trop court d’vne aune.

Ayant consideré le tout de point en point,

Ie fis vœu ceste nuict de ne me coucher point,

Et de dormir sur pieds comme vn coq sur la perche;

Mais Ieanne tout en rut, s’aproche & me recherche,

D’amour ou d’amitié, duquel qu’il vous plaira,

Et moy, maudit soit-il, m’amour qui le fera.

Polyenne pour lors me vint en la pensee,

Qui sçeut que vaut la femme en amour offensee,

Lors que par impuissance, ou par mespris la nuit,

On fauce compagnie ou qu’on manque au desduit,

C’est pourquoy i’euz grand peur qu’on me troussast en malle,

Qu’on me foüetast pour voir si i’auois point la galle,

Qu’on me crachast au nez, qu’en perche on me le mist

Et que l’on me bernast si fort qu’on m’endormist,

Ou me baillant du Iean Ieanne vous remercie,

Qu’on me tabourinast le cul d’vne vessie:

Cela fut bien à craindre & si ie l’euité,

Ce fut plus par bon-heur que par dexterité.

Ieanne non moins que Circe entre ses dents murmure,

Sinon tant de vengeance, aumoins autant d’iniure,

Or pour flater enfin son mal-heur & le mien,

Ie dis quand ie fais mal, c’est quand ie paye bien,

Et faisant reuerence à ma bonne fortune,

En la remerciant ie le conte pour vne.

Ieanne rongeant son frein de mine s’apaisa

En prenant mon argent en riant me baisa,

Non pour ce que i’en dis, ie n’en parle pas, voire,

Mon maistre pensez-vous i’entends bien le grimoire,

Vous estes honneste homme & sçauez l’entre-gent,

Mais monsieur crayez vous que ce soit pour l’argent,

I’en faits autant d’estat comme de chaneuottes,

Non, ma foy i’ay encor vn demy-ceint, deux cottes,

Vne robe de sarge, vn chapperon, deux bas,

Trois chemises de lin, six mouchoirs, deux rabats,

Et ma chambre garnie aupres de sainct Eustache,

Pourtant ie ne veux pas que mon mary le sçache:

Disant cecy tousiours son lict elle brassoit,

Et les linceux trop cours par les pieds tirassoit,

Et fist à la fin tant par sa façon adroite,

Qu’elle les fist venir à moitié de la coite.

Dieu sçait quel lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs,

De quels compartiments & combien de couleurs,

Releuoient leur maintien, & leur blancheur naïfue,

Blanchie en vn siué, non dans vne lesciue.

Comme son lict est fait, que ne vous couchez-vous,

Monsieur n’est-il pas temps, & moy de filer dous,

Sur ce point elle vient, me prend & me détache,

Et le pourpoint du dos par force elle m’arrache,

Comme si nostre ieu fust au Roy despoüillé:

I’y resiste pourtant, & d’esprit embroüillé,

Comme par compliment ie tranchois de l’honneste,

N’y pouuant rien gaigner ie me gratte la teste.

A la fin ie pris cœur, resolu d’endurer

Ce qui pouuoit venir sans me desesperer,

Qui fait vne follie il la doit faire entiere,

Ie détache vn soüillé, ie m’oste vne iartiere

Froidement toutesfois, & semble en ce coucher,

Vn enfant qu’vn Pedant contraint se détacher,

Que la peur tout ensemble esperonne & retarde:

A chacune esguillette il se fasche, regarde,

Les yeux couuers de pleurs, le visage d’ennuy,

Si la grace du Ciel ne descend point sur luy.

L’on heurte sur ce point, Catherine on appelle,

Ieanne pour ne respondre estaignit la chandelle,

Personne ne dit mot, l’on refrappe plus fort,

Et faisoit-on du bruit pour réueiller vn mort:

A chaque coup de pied toute la maison tremble,

Et semble que le feste à la caue s’assemble.

Bagasse ouuriras-tu? c’est cestuy-cy, c’est-mon,

Ieanne ce temps-pendant me faisoit vn sermon.

Que Diable aussi, pourquoy? que voulez-vous qu’on face,

Que ne vous couchiez-vous. Ces gens de la menace

Venant à la priere essayoient tout moyen.

Or ilz parlent Soldat & ores Citoyen,

Ilz contrefont le guet & de voix magistrale,

Ouurez de par le Roy, au Diable vn qui deuale,

Vn chacun sans parler se tient clos & couuert.

Or comme à coups de pieds l’huis s’estoit presque ouuert,

Tout de bon le Guet vint, la quenaille fait Gille,

Et moy qui iusques-là demeurois immobile

Attendant estonné le succez de l’assaut,

Ce pensé-ie il est temps que ie gaigne le haut,

Et troussant mon pacquet de sauuer ma personne:

Ie me veux r’habiller, ie cherche, ie tastonne,

Plus estourdy de peur que n’est vn hanneton:

Mais quoy, plus on se haste & moins auance t’on.

Tout comme par despit se trouuoit souz ma pate,

Au lieu de mon chappeau ie prens vne sauate,

Pour mon pourpoint ses bas, pour mes bas son collet,

Pour mes gands ses souliers, pour les miens vn ballet,

Il sembloit que le Diable eust fait ce tripotage:

Or Ieanne me disoit pour me donner courage,

Si mon compere Pierre est de garde auiourd’huy,

Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy.

Cependant sans delay Messieurs frapent en maistre,

On crie patience, on ouure la fenestre.

Or sans plus m’amuser apres le contenu,

Ie descends doucement pied chaussé l’autre nu,

Et me tapis d’aguet derriere vne muraille,

On ouure & brusquement entra ceste quenaille,

En humeur de nous faire vn assez mauuais tour,

Et moy qui ne leur dist ny bon soir ny bon iour,

Les voyant tous passez ie me sentis alaigre,

Lors dispos du talon ie vais comme vn chat maigre,

I’enfile la venelle, & tout leger d’effroy,

Ie cours vn fort long-temps sans voir derriere moy:

Iusqu’à tans que trouuant du mortier, de la terre,

Du bois, des estançons, mains plâtras, mainte pierre,

Ie me sentis plustost au mortier embourbé,

Que ie ne m’aperçeus que ie fusse tombé.

On ne peut esuiter ce que le Ciel ordonne,

Mon âme cependant de colere frissonne,

Et prenant s’elle eust peu le destin à party,

De despit à son nez elle l’eust dementy,

Et m’asseure qu’il eust reparé mon dommage.

Comme ie fus sus pieds enduit comme vne image,

I’entendis qu’on parloit, & marchant à grands pas,

Qu’on disoit hastons-nous ie l’ay laissé fort bas,

Ie m’aproche, ie voy, desireux de cognoistre,

Au lieu d’vn Medecin il lui faudroit vn Prestre,

Dist l’autre, puis qu’il est si proche de sa fin,

Comment, dist le valet, estes-vous medecin?

Monsieur pardonnez moy, le Curé ie demande,

Il s’encourt, & disant Adieu me recommande,

Il laisse là monsieur fasché d’estre deceu.

Or comme allant tousiours de pres ie l’aperceu,

Ie cogneu que c’estoit nostre amy, ie l’aproche,

Il me regarde au nez, & riant me reproche

Sans flambeau l’heure indeuë & de pres me voyant

Fangeux comme vn pourceau, le visage effroyant,

Le manteau sous le bras, la façon assoupie,

Estes-vous trauaillé de la Licantropie,

Dist-il en me prenant pour me taster le pous,

Et vous, dy-ie, Monsieur, quelle fiéure auez-vous?

Vous qui tranchez du sage ainsi parmy la ruë,

Faites vous sus vn pied toute la nuict la gruë?

Il voulut me conter comme on l’auoit pipé,

Qu’vn valet du sommeil ou de vin occupé,

Souz couleur d’aller voir vne femme malade

L’auoit galantement payé d’vne cassade:

Il nous faisoit bon voir tous deux bien estonnez,

Auant iour par la ruë auecq’ vn pied de nez,

Luy pour s’estre leué esperant deux pistoles

Et moy tout las d’auoir receu tant de bricolles.

Il se met en discours, ie le laisse en riant,

Aussi que ie voyois aux riues d’Oriant

Que l’aurore s’ornant de saffran & de roses,

Se faisant voir à tous faisoit voir toutes choses,

Ne voulant pour mourir qu’vne telle beauté

Me vist en se leuant si sale & si crotté,

Elle qui ne m’a veu qu’en mes habits de feste.

Ie cours à mon logis, ie heurte, ie tempeste,

Et croyez à frapper que ie n’estois perclus:

On m’ouure, & mon valet ne me recognoist plus,

Monsieur n’est pas ici, que Diable à si bonne heure,

Vous frappez comme vn sourd, quelque temps ie demeure,

Ie le vois, il me voit, & demande estonné,

Si le moine bouru m’auoit point promené,

Dieu, comme estes-vous fait, il va, moy de le suiure,

Et me parle en riant comme si ie fusse yure,

Il m’allume du feu, dans mon lict ie me mets,

Auec vœu si ie puis de n’y tomber iamais,

Ayant à mes despens appris ceste sentence,

Qui gay fait vne erreur, la boit à repentance,

Et que quand on se frotte auecq’ les Courtisants,

Les branles de sortie en sont fort desplaisants,

Plus on penetre en eux plus on sent le remeugle,

Et qui troublé d’ardeur entre au bordel aueugle,

Quand il en sort il a plus d’yeux & plus aigus,

Que Lyncé l’Argonaute ou le ialoux Argus.

A Monsieur Freminet.

SATYRE XII.

On dit que le grand Paintre ayant fait vn ouurage,

Des iugemens d’autruy tiroit cest auantage,

Que selon qu’il iugeoit qu’ils estoient vrays, ou faux,

Docile à son profit, reformoit ses defaux,

Or c’estoit du bon tans que la hayne & l’enuye,

Par crimes suposez n’attentoient à la vie,

Que le Vray du Propos estoit cousin germain,

Et qu’vn chacun parloit le cœur dedans la main.

Mais que seruiroit-il maintenant de pretendre

S’amander par ceux là qui nous viennent reprendre,

Si selon l’interest tout le monde discourt:

Et si la verité n’est plus femme de court:

S’il n’est bon Courtisan, tant frisé peut-il estre,

S’il a bon apetit, qu’il ne iure à son maistre

Des la pointe du iour, qu’il est midy sonné,

Et qu’au logis du Roy tout le monde a disné,

Estrange effronterie en si peu d’importance.

Mais de ce costé là ie leur donrois quittance,

S’ils vouloient s’obliger d’epargner leurs amys,

Où par raison d’estat il leur est bien permis.

Cecy pourroit suffire à refroidir vne ame

Qui n’ose rien tenter pour la crainte du blasme,

A qui la peur de perdre enterre le talent:

Non pas moy qui me ry d’vn esprit nonchalant,

Qui pour ne faillir point retarde de bien faire:

C’est pourquoy maintenant ie m’expose au vulgaire

Et me donne pour bute aux iugements diuers.

Qu’vn chacun taille, roigne, & glose sur mes vers,

Qu’vn resueur insolent d’ignorance m’accuse

Que ie ne suis pas net, que trop simple est ma Muse,

Que i’ai l’humeur bizarre, inégual le cerueau,

Et s’il luy plaist encor qu’il me relie en veau.

Auant qu’aller si vite, au moins ie le supplie

Sçauoir que le bon vin ne peut estre sans lie,

Qu’il n’est rien de parfait en ce monde auiourd’huy:

Qu’homme ie suis suget à faillir comme luy:

Et qu’au surplus, pour moy, qu’il se face paroistre

Aussi vray, que pour luy, ie m’efforce de l’estre.

Mais sçais-tu Freminet ceux qui me blasmeront,

Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouueront,

A qui l’Ambition la nuit tire l’oreille,

De qui l’esprit auare en repos ne someille,

Tousiours s’alambiquant apres nouueaux partis,

Qui pour Dieu, ny pour loy, n’ont que leurs apetis,

Qui rodent toute nuict, troublez de ialousie,

A qui l’amour lascif regle la fantasie,

Qui preferent vilains le profit à l’honneur,

Qui par fraude ont rauy les terres d’vn myneur

Telles sortes de gens vont apres les Pœtes,

Comme apres les hiboux vont criant les Chouëttes.

Leurs femmes vous diront, fuyez ce medisant,

Facheuse est son humeur, son parler est cuisant,

Quoy Monsieur! n’est-ce pas cest homme à la Satyre,

Qui perdroit son amy, plustost qu’vn mot pour rire,

Il emporte la piece! & c’est là de par-Dieu,

(Ayant peur que ce soit celle-là du milieu)

Où le soulier les blece, autrement ie n’estime

Qu’aucune eust volonté de m’accuser de crime.

Car pour elles depuis qu’elles viennent au point,

Elles ne voudroient pas que l’on ne le sçeut point,

Vn grand contentement mal-aisement se celle:

Puis c’est des amoureux la regle vniuerselle,

De defferer si fort à leur affection

Qu’ils estiment honneur leur folle passion.

Et quand est de l’honneur de leurs maris, ie pense

Qu’aucune à bon escient n’en prendroit la deffence,

Sçachant bien qu’on n’est pas tenu par charité,

De leur donner vn bien qu’elles leur ont osté.

Voilà le grand mercy que i’auray de mes paines,

C’est le cours du marché des affaires humaines,

Qu’encores qu’vn chacun vaille icy bas son pris

Le plus cher toutesfois est souuent à mépris.

Or amy ce n’est point vne humeur de médire

Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,

Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens

Les humains aprentifs formoient leurs iugemens,

Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage,

Et guettant à propos les fautes au passage,

Me disoit, considere où cest homme est reduict

Par son ambition, cest autre toute nuict

Boit auec des Putains, engage son domaine,

L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne,

Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu,

Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu,

Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne:

Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne

Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien,

M’aprenoit doucement & le mal & le bien,

Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse,

Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.

Sçays tu si ces propos me sçeurent esmouuoir,

Et contenir mon ame en vn iuste deuoir,

S’ils me firent penser à ce que l’on doit suiure,

Pour bien & iustement en ce bas monde viure.

Ainsi que d’vn voisin le trespas suruenu

Fait resoudre vn malade en son lict detenu

A prendre malgré luy tout ce qu’on luy ordonne,

Qui pour ne mourir point de crainte se pardonne,

De mesmes les espris debonnaires & doux

Se façonnent prudens, par l’exemple des foux,

Et le blasme d’autruy leur fait ces bons offices,

Qu’il leur aprend que c’est de vertus, & de vices.

Or quoy que i’aye fait, si m’en sont-ils restez,

Qui me pouront par l’age, à la fin estre ostez,

Ou bien de mes amis auec la remonstrance,

Ou de mon bon Demon suyuant l’intelligence:

Car quoy qu’on puisse faire estant homme, on ne peut

Ny viure comme on doit, ny viure comme on veut.

En la terre icy bas il n’habitte point d’Anges:

Or les moins vicieux meritent des loüanges,

Qui sans prendre l’autruy, viuent en bon Chrestien,

Et sont ceux qu’on peut dire & saincts & gens de bien.

Quand ie suis à par moy souuent ie m’estudie,

(Tant que faire se peut) apres la maladie

Dont chacun est blecé, ie pense à mon deuoir,

I’ouure les yeux de l’ame, & m’efforce de voir

Au trauers d’vn chacun, de l’esprit ie m’escrime,

Puis dessus le papier mes caprices ie rime,

Dedans vne Satyre, où d’vn œil doux amer,

Tout le monde s’y voit, & ne s’y sent nommer.

Voilà l’vn des pechez, où mon ame est encline,

On dit que pardonner est vne œuure diuine,

Celuy m’obligera qui voudra m’excuser,

A son goust toutesfois chacun en peut vser:

Quant à ceux du mestier, ils ont de quoy s’ebatre,

Sans aller sur le pré nous nous pouuons combatre,

Nous montrant seulement de la plume ennemis,

En ce cas là du Roy les duëls sont permis:

Et faudra que bien forte ils facent la partie,

Si les plus fins d’entre eux s’en vont sans repartie.

Mais c’est vn Satyrique il le faut laisser là:

Pour moi i’en suis d’auis, & cognois à cela

Qu’ils ont vn bon esprit, Corsaires à Corsaires,

L’vn l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

Macette

SATYRE XIII.

Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index · 第 11 / 22 段