* * * * *
En acceptant de faire partie de la mission économique du Sénégal,
j’avais exprimé à M. le Gouverneur général de l’Afrique occidentale, le
désir de visiter la Casamance. Cette demi-enclave française située entre
la Gambie anglaise et la Guinée portugaise jouit d’une popularité
merveilleuse auprès des Européens de la colonie. On n’en parle jamais
qu’avec enthousiasme, et tous les voyageurs qui l’ont décrite dans des
notices spéciales ont été unanimes pour en faire un tableau enchanteur.
La réputation n’en est point exagérée. Pendant toute mon exploration en
Afrique, je n’ai vraiment trouvé que là, la splendeur de la flore
équatoriale, le beau désordre des essences forestières les plus
nombreuses enlacées de lianes non moins variées.
Il est regrettable qu’une si riche contrée, donnant déjà de si beaux
revenus à la colonie grâce à l’exportation du caoutchouc, des amandes et
de l’huile de palme, enfin des arachides, ait seulement des moyens très
rudimentaires de communication avec le Sénégal proprement dit. Aucun
service postal régulier n’était organisé à l’époque où nous avons visité
cette province, et la traversée de Dakar à Carabane, qui s’effectue en
une douzaine d’heures sur un vapeur, peut traîner huit et dix jours sur
un voilier, lorsque le vent est défavorable. Avec mon ami Cligny, j’ai
mis, en effet, une semaine entière pour revenir, alors qu’à l’aller, la
traversée n’avait duré que quarante-huit heures. En outre, le voyage
s’effectue habituellement sur des goélettes ayant à bord un équipage de
noirs et aménagées spécialement en vue du transport du caoutchouc ou des
arachides. Dans mes nuits de navigation les plus dures, à l’hivernage
sur le moyen Niger, au milieu des prairies aquatiques de _bourgou_,
habitées par des nuées de moustiques qui s’abattaient à chaque coup de
rame dans notre embarcation, je n’ai pas connu d’instants plus affreux
que ceux passés en mer à bord de la goélette _Victorine-Aimée_. Pour la
modique somme de 25 fr., on a droit au passage de 1re réservé aux
Européens, c’est-à-dire qu’on peut disposer d’une cabine. Les blancs, si
nombreux qu’ils soient, doivent s’empiler dans une cabine d’une
malpropreté repoussante où des milliers de cancrelats grouillent sur les
vêtements. Il s’en dégage des odeurs de poisson pourri, d’huile rance et
d’ordures innomables. _C’est par ces moyens rudimentaires qu’en 1868,
l’administration envoyait ses fonctionaires prendre possession de leur
poste en Casamance_. Et cela n’a pas changé depuis.
Parti de Dakar le 6 janvier 1900, je suis arrivé à Carabane, chef-lieu
de la Basse-Casamance, le 8 janvier, et aussitôt ont commencé mes
recherches qui ont duré jusqu’au 8 mars.
_Rufisque._
C’est une ville bien européenne. On y remarque de belles avenues
plantées de _dobs_ et du faux _dob_ à pétioles non écailleux, déjà vus
dans les Niayes. Dans la ville et près de l’ancien fort, servant
aujourd’hui de magasin aux fourrages, situé à l’opposé de la ville, on
trouve encore quelques plantes maritimes. J’ai fait une promenade sur la
plage, du côté de Dakar. Il faut franchir environ 2 ou 3 kilomètres pour
sortir de la ville et de ses abords sans pouvoir longer la grève, celle-
ci étant encombrée de constructions et de cases indigènes. Il y a, çà et
là, du côté de la terre, de grandes fondrières qui doivent communiquer
avec la mer aux hautes marées et sont remplies de plantes littorales sur
les bords ; l’intérieur sablo-vaseux est couvert de débris de coquilles,
d’os de seiches, de morceaux de poissons secs, de squelettes de crabes.
Sur les bords de l’un de ces marais salants, se trouve un arbuste à
fleurs en grappes. La petite plante salée de M’Bidjem est très commune.
Quelques _Salicornia_ se trouvent, çà et là, dans les endroits vaseux où
la vase n’est pas encore desséchée. Je remarque aussi _Ipomæa
asarifolia_ Roem. et Schult. var. _littoralis_ à feuilles épaisses ; la
plante très longuement rampante des environs de la mer ; le _Centaurea
épineux_ des dunes de Tiasoye Kan ; un _Lactuca_ à racine profondément
pivotante, une Liliacée (?) à bulbe près de fleurir et portant ses
feuilles desséchées. Au bord d’un fossé assez profond, asséché,
j’aperçois un _Celastrus_, le _Balsamodendron africanum_ Arn. (chétif)
et un arbuste à port de _Ficus_ de France, dont les feuilles sont
tombées. Le _Convolvulus_ à feuilles laciniées et à segments étroits,
existe là aussi. Je remarque encore en grande quantité la liane
subépineuse coupée à Thiès. On aperçoit en mer, à quelques centaines de
mètres, deux rochers noirâtres très découpés. Les galets qu’on trouve
sur la plage sont très variables : il y a des quartz, des grès, des
conglomérats ferrugineux, une roche blanchâtre tendre (calcaire),
ordinairement percée de pholades. On trouve, en outre, une roche noire
très dure, ressemblant à de la diabase. Elle paraît former un filon qui
vient se terminer dans la mer ; il se continue sur terre où on peut le
suivre par des boulards qui jalonnent le sol suivant une certaine ligne.
La plage est entièrement sablonneuse avec des falaises, par endroits,
véritables monticules de coquilles en fragments ; ils sont parfois
cimentés et forment une roche qui se débite en plaques et est rejetée
ainsi à la côte ; on trouve aussi une roche analogue mais formée de
débris de madrépores. Les coquilles de mollusques sont nombreuses ;
elles sont rejetées vides à la côte, sauf trois petites, qui vivent dans
le sable ; une sorte de _flion_, une espèce de petit _Mytilus_ et une
coquille de gastéropode noirâtre.
_Carabane._
Carabane est situé à 4 kilomètres de l’embouchure de la Casamance (rive
gauche), dont l’entrée, obstruée par la barre, est difficile à passer
sans pilote. On utilise la marée montante. La passe, large de 6 à 8
kilomètres, est, en outre, défendue par des rochers sous-marins. Les
rives en sont boisées ; les palmiers à huile et les _Phœnix_ nains
viennent jusqu’à la limite atteinte par le flot.
De belles maisons européennes sont situées sur le rivage. A cet endroit,
le fleuve a environ 3 kilomètres de large. Il faut une heure pour passer
sur la rive droite en baleinière. Le poste du gouvernement, la douane et
quatre ou cinq maisons de commerce, ont chacun leur warff construit sur
pilotis de troncs de rôniers. Le service sanitaire, à l’arrivée des
bateaux, est fait par la douane. Une trentaine d’Européens résident à
Carabane ; ce sont surtout des agents de cinq ou six grandes maisons. En
deçà du fleuve, vers l’intérieur, se trouvent les quartiers indigènes.
La plupart des habitants sont des Diolas, mais, depuis quelque temps, la
ville a été envahie par les Wolofs, commerçants pour leur propre compte,
ou agents des comptoirs européens.
Les cases des Diolas sont circulaires, en paille, même les murs
latéraux.
La mission catholique est assez importante. Beaucoup de Diolas sont
catholiques, mais ils sont presque tous des ivrognes incorrigibles.
Comme les fétichistes, ils portent des grisgris, le plus souvent un
scapulaire ; quelques-uns portent encore autour du cou les croix en
cuivre qu’apportèrent les premiers missionnaires portugais, et ces
objets se transmettent de génération en génération comme les fétiches.
Du reste ils ont conservé la plupart des rites de leur ancien culte. En
devenant catholiques, ils ont gardé tous leurs anciens usages : ils
apportent du mil et du riz sur la tombe de leurs parents morts et se
livrent dans le cimetière, aux clairs de lune, à d’abondantes libations
de vin de palme en mémoire des ancêtres ou des amis qui leur furent
chers.
Le 12 janvier, j’assistai sur la grande place devant l’église
(monumentale pour le pays) à une joute de lutteurs Diolas. Cette fête se
répète, paraît-il, en temps de ramadan tous les ans. C’est une cérémonie
assez curieuse, bien qu’elle ait sans doute perdu une partie de ses
caractères depuis l’arrivée des Européens. Nulle part on ne lui trouve
d’analogue dans l’intérieur de la partie de l’Afrique que j’ai
parcourue, et l’on peut se demander si l’usage de ces combats n’a pas
été introduit par des colons venus à la côte à une époque immémoriale.
_Séléki._
_17 janvier 1900._ — Séléki est un village de Diolas situé à 4 ou 6
kilomètres de Geromaïd. Il n’a pas encore fait sa soumission et ne paye
pas l’impôt. Les employés de la douane y sont bien accueillis ; c’est en
leur compagnie que j’ai pu visiter ce pays. Le chef de village s’appelle
Hissamba-ni ou Hassamba-no. C’est le jeune chef, celui qui a le plus
d’autorité au point de vue administratif. Il a manifesté, à plusieurs
reprises, l’intention de venir à Carabane faire sa soumission. Il
existe, en outre, un vieux chef-fétiche qui préside aux cérémonies
religieuses et qu’aucun Européen n’a pu encore voir. Il s’enfuit dans la
brousse quand nous arrivons.
Nous quittons Geromaïd à 7 heures. La traversée dure trois quarts
d’heure ; dans le fleuve nous apercevons quantités de très belles
_méduses_. Il paraît qu’elles vont jusqu’à _Ziguinchor_. Les berges du
fleuve sont bordées de palétuviers et d’_Avicennia_. L’huître des
palétuviers abonde sur leurs racines, et elle a la réputation d’être,
dans ces parages, particulièrement savoureuse.
Nous débarquons à hauteur de Séléki, sur une large plage de vase assez
ferme, plage située en dehors de la bordure de palétuviers. Ce sol est
nu et couvert d’efflorescences de sel ; ailleurs il est revêtu de
plantes herbacées maritimes. Les oiseaux aquatiques sont très
abondants : aigrettes, grandes sarcelles et bécassines. Mes compagnons
en abattent une provision. A 100 mètres du marigot, nous entrons dans
les rizières qui précèdent le village. Ces rizières sont bien soignées,
très entretenues. Le riz planté à l’hivernage a déjà été récolté ; on en
observe seulement çà et là quelques repousses. Il y a ici trois variétés
de riz. Le riz se cultive par petites rizières n’ayant pas plus de
quelques ares d’étendue chacune, souvent n’ayant pas même un are. Elles
sont séparées par des levées de terre herbues, sur lesquelles on circule
pour aller au village. Il n’y a pas trace de végétation arborescente
dans toute cette étendue. Le riz est cultivé en planches ayant de 50
centimètres à 1 m. 50 de largeur, longues seulement de 3 mètres et
s’étendant sur toute la longueur du petit champ ; ces planches sont
séparées par de petits sillons profonds de 20 à 30 centimètres, larges
de 20 à 50 centimètres, dans lesquels circule l’eau. Le sol est noir ;
le sous-sol argileux. Actuellement, la plupart de ces rizières sont
dépourvues d’eau ; il s’est déposé au fond des sillons une matière jaune
rouille (Diatomées).
En ce moment, on travaille aux rizières déjà recouvertes d’eau et on
refait les planches, probablement pour les semis qui auront lieu à
l’arrivée des pluies. Dans ces sillons, on trouve de temps en temps de
grands crabes que les gens ramassent pour leur nourriture.
Les rizières non encore asséchées sont d’ailleurs très poissonneuses.
Dans toutes ces rizières courent aussi en demi-liberté des _cochons
noirs_ ou maculés de blanc, et des canards ; sur les levées vivent des
cabris. Les fossés inondés sont envahis par des plantes aquatiques,
surtout des Cypéracées jonciformes : une Graminée en touffes denses à
épis grêles ; deux _Nymphæa_, dont l’espèce à grandes fleurs blanches
odorantes et à feuilles ondulées sur les bords (_N. Lotus_ L.) et
l’espèce à petites fleurs bleuâtres (_N. cœrulea_ Savign.) ; une
Alismacée à fleurs blanches ; une Gentianée à fleurs blanches, à pétales
ciliés hérissés de poils blancs et une plante à petites fleurs bleues à
feuilles nageantes (_Pontederia natans_ P. Beauv). Dans les terres
découvertes croît en abondance l’Acanthacée à fleurs violettes déjà
notée. Elle est couverte en ce moment d’abeilles qui viennent en butiner
le nectar. Il y a aussi sur ces levées de nombreux _Marsilea_, puis une
à fleurs d’un beau bleu ; en face, une Malvacée à fleurs roses. Dans les
lieux inondés croît l’Utriculaire à rosette nageante (_U. stellaris_
L.), assez commune ; je note aussi des algues bleues, des _Lemna_,
quelques dépôts de Diatomées.
_Le village de Séléki._ — Les cases sont assez belles, ordinairement
carrées ou rectangulaires. Le chef est absent ; nous sommes reçus par
ses femmes et quelques notables. Après un accueil empressé, on nous
apporte de l’eau et du vin de palme. Autour des cases est cultivé le
grand _Pignon d’Inde_ en quantité. Les seuls arbres fruitiers sont les
_citronniers_ et les _pommiers d’acajou_. Aux alentours du village
existent de beaux arbres : des baobabs, des fromagers, des _bousink-
élits_, des palmiers (palmiers à huile et rôniers très élevés), des
_kadas_ (_Acacia albida_ Delile). Les cultures du village, en dehors du
riz, sont le cotonnier, le néré, l’indigotier, le manioc qui est très
commun. Auprès de la case du chef existe un arbre, le _boulocogne_ dont
les feuilles serviraient à teindre en bleu comme l’indigotier.
Les abeilles sont élevées en grande quantité dans les arbres entourant
le village. Les ruches sont tantôt ogivales, tressées en lanières de
feuilles de palmiers, tantôt ce sont des tronçons d’arbres évidés,
fermés aux deux extrémités par un cercle en tresse de palmier. On
recueille le vin de palme en abondance. Il a en ce moment un goût de
sève prononcé, désagréable, notamment quand il est frais. C’est surtout
l’_Elæis_ mâle qui fournit ce vin. Les rôniers ne sont pas exploités
pour cet usage. Les baobabs du village ont été en partie décortiqués
pour faire des cordes. Je n’ai pas encore vu de peuplade qui n’utilise
ces fibres. J’ai rencontré dans un jardin cultivé quelques tiges de gros
mil très chétif, en épis mal fournis, ressemblant à celui qui vient à
l’état demi-sauvage, au Soudan ; mais il semble ici que ce sont
seulement des repousses développées après la moisson.
Un bosquet de Kinkéliba (_Combretum micranthum_ G. Don) existe autour du
village. Au haut des fromagers, les grandes aigrettes viennent nicher en
nombre à l’hivernage. En ce moment, des merles bleus et des merles
métalliques couvrent les arbres.
_Objets de l’industrie indigène._ — Les seuls objets rencontrés
consistent en vases en terre, en chapeaux faits de feuilles de rônier en
forme de grand parasol pour préserver de la pluie l’hivernage, en
corbeilles de différentes formes faits de lames d’_Elæis_ ; certaines de
ces corbeilles entourent les petites calebasses qui servent à recueillir
le vin de palme.
_Ornements des indigènes._ — Ce sont des colliers de perles, des
cartouches suspendues au cou, des plumes d’aigrettes et d’autres oiseaux
placées debout dans la chevelure. La plupart des hommes sont en général
de beaux types, forts ; les femmes elles-mêmes sont très musclées. Pas
de tatouages ni de cicatrices sur le corps. Souvent il existe une petite
tresse de cheveux, relevée en houppe droite au sommet de la tête, chez
les hommes. Les Diolas de Sélési enterrent leurs morts au pied des
grands arbres-fétiches : baobabs, etc. Il existe plusieurs Soukalas ou
groupes de cases séparés par de la brousse arborescente. La récolte du
vin de palme et la préparation du terrain pour la culture du riz sont
les seules occupations des indigènes à cette époque de l’année. Les
terrains conviennent naturellement au riz, et l’aptitude des indigènes
pour cette culture est très remarquable.
_Floup-Fedyan._
_18 janvier 1900._ — Le village, est composé de plusieurs _Soukalas_. Il
y a trois chefs de village. L’un d’eux a le commandement sur les autres.
C’est lui qui nous reçoit dans sa case. Il se nomme Solébé. C’est un
jeune homme de 25 à 30 ans, à physionomie intelligente. Il nous fait le
meilleur accueil et nous apporte en cadeaux des poulets, des fruits, du
vin de palme. Il assiste à notre déjeuner assis sur un petit siège à
quatre pieds, qu’il porte suspendu sur ses épaules quand il se déplace.
Il est entouré de quelques favoris dont un vieux buveur abruti, _baga_,
qui fait honneur à notre sangara (alcool). Les Floups sont des Diolas
parlant la langue diola. Il existerait un grand chef religieux invisible
pour les Européens, espèce de chef fétiche sans autorité mais relevant
du roi des Bakins, sorte de roi fétiche qu’aucun blanc n’a jamais pu
approcher. Solébé est en somme l’homme qui a le plus d’autorité dans le
village. Tous les autres individus sont égaux. Il n’existe pas de
captifs.
Les Floups sont de taille moyenne ou petits. La tête et le corps sont
efféminés ; les seins très proéminents sont parfois presque aussi
volumineux que ceux des femmes. Ils ne portent ni tatouages, ni
cicatrices, ni marques dans la chevelure. Les membres inférieurs sont
très fluets, la tête un peu étroite, le front large, fuyant ; les lèvres
assez fines. Comme ornements, les hommes et les femmes portent des
colliers d’argent et de cuivre au cou et aux bras, des coquillages
(corils), parfois tressés dans la chevelure ou coupés en anneaux et
enfilés autour du cou. Quelques hommes ont une abondante chevelure
crépue ; la plupart sont rasés court. Les hommes et les femmes ont un
costume primitif se réduisant le plus souvent à une bande de guinée liée
autour du corps. Le chef est vêtu d’un pagne court et d’une chéchia
rouge qui à force d’avoir été portée a pris une teinte noire, luisante.
Les Floups sont de grands buveurs. Ils s’adonnent toute l’année à la
récolte du vin de palme sur les _Elæis_ mâles. Ils ne le recueillent pas
sur les rôniers pourtant très communs. La récolte se fait dans de petits
cornets assez élégants en lanières vertes de feuilles de rônier. Ils
vivent également de la pêche. Ils chassent le poisson à l’arc avec des
flèches pointues et sont d’une grande adresse à cet exercice. Ils n’ont
ni forgerons ni tisserands, de sorte qu’ils achètent aux traitants les
barres de fer et les guinées. Depuis quelque temps, ils se livrent à la
récolte du caoutchouc fourni par le _Landolphia Heudelotii_, A.D.C. très
abondant autour du village ; mais ce sont surtout les Manjaques (ou
mandiagos) qui viennent saigner les lianes dans le village. L’élevage du
porc est une des grandes ressources des habitants. A notre arrivée, les
différentes pièces du palais du chef sont occupées par des troupeaux de
ces animaux fort gras qui se vautrent parmi les calebasses et les
corbeilles en feuilles de palmier.
Il y a aussi dans le village de nombreux troupeaux de canards et
quelques troupeaux d’une petite race de bœufs. Il existe de belles
rizières recouvertes en partie d’eau.
Les cases sont ordinairement carrées, élevées, spacieuses, couvertes en
paille avec des murs formés d’un treillis de branches fendues en deux et
enduites de terre. De nombreuses petites ouvertures sont pratiquées dans
les murs. La porte est précédée, en dehors, de grands piquets qui
empêchent les cochons de sortir. On cultive dans le village quelques
cotonniers et quelques indigotiers, beaucoup de manioc, des niébés, un
peu de mil, mais surtout du riz. Les arbres fruitiers observés sont les
bananiers, très abondants et vigoureux (c’est l’espèce à long fruit
arqué, polyédrique), les citronniers (sans fruits actuellement),
quelques pommiers acajou, quelques grands Pignons d’Inde.
Certains hommes du village sont armés de lances, d’autres ont une grande
lame en fer à long manche servant à travailler les lougans de riz. Le
chef Solébé nous montre son fils atteint d’éléphantiasis et m’invite à
venir le revoir et à apporter des médicaments pour le guérir.
_Cap Saint-Georges ou Cap Soroz (Pointe) près de Elinkin._
_19 janvier._ — On rencontre le marigot de Géromaïd et le marigot de
Ziguinchor, quelques cases, une maison couverte en tuiles, bâtie
autrefois par la Compagnie française, des manguiers et des pommiers
d’acajou en fleurs. De nombreux et beaux palmiers à huile forment çà et
là des traînées de verdure à travers la brousse nue, ou bien des îlots
de palétuviers marquent les traînées inondées une partie du temps. Les
palmiers d’ici appartiennent tous au sexe mâle. On saigne la base de
l’inflorescence pour en recueillir la sève (vin de palme). Pourquoi n’y
a-t-il pas d’individus femelles ? Ces pieds se rencontrent jusqu’au
voisinage du fleuve salé, mais dès qu’un pied est atteint par l’eau aux
hautes marées, par suite des empiètements constants des berges du
fleuve, ce pied meurt. Les bords sont ainsi jalonnés de souches
tronquées et en partie déracinées, d’_Elæis_ morts. Les _Elæis_ de la
pointe Saint-Georges appartiennent au village de Cajinolle.
Chez les Diolas, les palmiers à huile de la brousse sont la propriété
d’un village, et tous les habitants, indistinctement, ont le droit de
venir en récolter le vin ou les régimes, mais les Diolas d’un autre
village doivent s’en abstenir sous peine de recevoir des coups de
fusils.
_Sinedone._
_27 janvier._ — Nous nous trouvons ici dans une grande forêt vierge ; la
brousse est épaisse, les arbres très hauts sont enlacés de lianes
formant des fourrés impénétrables. Le village portugais-créole se trouve
sur les bords du fleuve (rive-gauche). Des groupes de cases sont
enfouies dans des forêts de bananiers. A Niaboum, petit village à 2
kilomètres de Sinedone, j’observe des orangers paraissant sauvages, et
une grande abondance de lianes à caoutchouc. Les Ananas sont comme
naturalisés dans la forêt. Le gingembre et le thé de Gambie (_Lippia
adoensis_ Hoschst.) plantés autour de la concession Cousin y sont en
pleine végétation. La maison d’habitation de la factorerie est un
pavillon construit à Paris et monté pièce à pièce ici. De très beaux
arbres ombragent les alentours. Les palmiers à huile, très abondants,
ont jusqu’à 20 mètres de haut. Je remarque de grands fromagers, divers
_Ficus_ et des nétés. C’est là que j’observe aussi pour la première fois
un splendide _Alstonia_, regardé à tort par les colons comme un arbre à
gutta.
_Adéane._
_28 janvier._ — Les habitants du village sont des diolas et des
portugais-créoles, redevenus noirs mais ayant conservé une langue
bizarre mélangée de portugais et de dialecte noir. Chaque groupe de case
est isolé dans la brousse. Il y a beaucoup de palmiers à huile. On fait
en ce moment la traite des noix palmistes. Pour une calebasse de noix
palmistes, on donne une calebasse égale de riz du pays. La traite de
l’alcool existe aussi, mais les traitants le vendent toujours additionné
d’eau. On achète le riz du pays et le mil. On apporte deux sortes de
gros mil. Aussitôt après la récolte, le noir vient vendre une partie de
son grain, plus tard il est obligé de le racheter contre du caoutchouc.
La brousse est peu épaisse ; les palmiers à huile occupent des terrains
étendus. Les palétuviers sont de moins en moins communs, le long du
fleuve, mais les méduses et les noctiluques sont encore soulevées par
les vagues de la rivière, et nous assistons le soir à une admirable
phosphorescence des eaux. Les abords de la rivière sont marécageux ; par
places il existe des rizières. A l’intérieur des terres, la brousse est
très épaisse, les arbres sont très nombreux. Entre Branhaha et Adéane,
les orangers croissent en pleine brousse. Ils ont été plantés autrefois.
En ce moment, ils sont chargés de fruits jaunes mûrs, très doux et très
agréables. On trouve aussi quelques citronniers. Ces arbres sont de
belle taille et ils ont le port du pommier, les troncs étant gros comme
la cuisse. Ils poussent sans aucun soin. Les indigènes se servent de
petits crochets en bois pour récolter les fruits. Les bananiers sont
très communs autour des cases ; les indigènes cultivent aussi les Ananas
plantés également chez les Européens de la contrée. Toutes les cultures
équatoriales paraissent possibles dans cet admirable pays.
_Mampalago._
_14 février._ — J’ai remarqué dans la brousse de très beaux fromagers,
le grand _Dracæna_, la Légumineuse à fruits tétragones, le _Sterculia_ à
feuilles de _ntaba_ mais à petits fruits, une splendide liane Apocynée
(_Alafia landolphioides_ Benth.) à fleurs blanches, roses au centre, le
Houlle (_Parkia biglobosa_ Benth.), quelques Baobabs de petite taille à
l’entrée du village, de nombreux Kévers (_Sapindus senegalensis_ Poir.)
et Somons (_Dialium nitidum_ Guill. et Perr.). De très nombreux palmiers
à huile, se trouvent autour du village. Des lianes entourent les arbres
et montent à une très grande hauteur. La liane des bords du fleuve, à
grandes feuilles, est commune. Les environs de Mampalago sont occupés
par une véritable forêt-vierge et des fourrés très épais de palmiers à
huile et de grands arbres enlacés de puissantes lianes. Des troncs
d’arbres sont tombés, et leur bois se décompose lentement par terre.
Des papillons nombreux, multicolores, voltigent sous les ombrages épais.
Les fourrés sont parfumés bien qu’on n’aperçoive pas de fleurs. Celles-
ci sont souvent situées à une grande hauteur et forment le toit de cet
épais fouillis de verdure. Les lianes, en effet, ne produisent des
feuilles et des fleurs que lorsqu’elles arrivent à surmonter la forêt.
Plusieurs espèces produisent des épines en place de feuilles, et il est
très difficile de circuler sous cette puissante forêt.
* * * * *
NOMS SCIENTIFIQUES
RAPPORTÉS A QUELQUES NOMS INDIGÈNES DES PLANTES
CITÉES PAR M. CHEVALIER
* * * * *
=Albarcanté= = _Commiphora africana_ Endl., _Balsamodendron africanum_
Arnott.
=Banan= = _Eriodendron anfractuosum_ DC.
=Ban= = _Raphia vinifera_ Beauv.
=Berré= = _Euphorbia balsamifera_ Ait.
=Bogo= = _Sterculia_ species.
=Bolla= = _Boucerosia tombuctuensis_ Chev.
=Boron= = _Amaranthus caudatus_ L.
=Boumou= = _Bombax Buonopozense_ Beauv.
=Bouré= = _Gardenia Thunbergia_ L. fils.
=Colocolo= = _Simaba undulata_ Guill. et Perr.
=Coso= = _Berlinia acuminata_ Sol.
=Couroumalé= = _Landolphia amœna_ Hua.
=Cotourou= = _Ficus_ species (à larges feuilles).
=Da= = _Hibiscus cannabinus_ L.
=Diagabéré= = _Colocasia antiquorum_ Schott.
=Diala= = _Khaya senegalensis_ A. Juss.
=Diambi= — voir _Gnambi_.
=Diefa-diaba= = _Tephrosia Vogelii_ Hook. fils.
=Dob= = _Ficus Vogelii_ Miq.
=Doubalé= = _Ficus Rokko_ Warb. et Schweinf.
=Fafetone= = _Calotropis procera_ Ait.
=Finzan= = _Blighia sapida_ Kon.
=Fosso ni Kouma= = _Cleome pentaphylla_ L.
=Gan ni fing= = _Uvaria æthiopica_ Rich.
=Gaoudi= = _Acacia arabica_ Willd.
=Gnambi= = _Dioscorea bulbifera_ L.
=Goïn= = _Landolphia Heudelotii_ DC.
=Gonin= = _Pterocarpus erinaceus_ Link.
=Gouo= — voir _Ouo_.
=Griaqué= = nom de la gomme d’_Acacia arabica_ Willd.
=Hiro= = _Salvadora persica_ L.
=Kada= = _Acacia albida_ Delile.
=Karité= = _Butyrospermum Parkii_ Kotschy
=Keul= = _Ficus_ species.
=Kever= = _Sapindus senegalensis_ Poir.
=Kinkélibah= = _Combretum micranthum_ Don.
=Kobi= = _Carapa Touloucouna_ Guill. et Perr.
=Koumarou= = _Strophantus_ species à fleurs jaunes.
=Kram-Kram= = _Cenchrus echinatus_ L.
=Madé= = _Landolphia senegalensis_ DC.
=Mana= ou =Manan= = _Lophira alata_ Banks.
=Neam= = _Celtis australis_ L.
=Neb-Neb= = _Acacia arabica_ Willd.
— = — _nilotica_ Delile.
=Nété= ou =Néré= = _Parkia biglobosa_ Benth.
=Niambi= — voir _Gnambi_.
=Niébé= = _Vigna Catjang_ Walp.
=Nguis guis= = _Bauhinia reticulata_ DC.
=N’goyo= = _Solanum Pierreanum_ Paill. et Bois.
=Nos= = _Cordia macrophylla_ L.
=Nougouniéné= = _Anona senegalensis_ Pers.
=N’taba= = _Cola cordifolia_ Benn. (_Sterculia cordifolia_ Cav.)
=N’ton= = _Cyperus esculentus_ L.
=Nyaron= = _Solanum Melongena_ L.
=Oro= = _Terminalia macroptera_ Guill. et Perr.
=Ouo= = _Zanthoxylon senegalense_ DC.
=Patouki= = _Acacia Vereck_ Guill. et Perr.
=Saba= = _Landolphia senegalensis_ DC.
=Salane= = _Euphorbia balsamifera_ Hit.
=Sama-néré= = _Mimosa_ species.
=Sanan= = _Daniella thurifera_ Benn.
=Sé= — voir _Karité_.
=Sébé= = _Phœnix senegalensis_ Van-Houtte.
— — _spinosa_ Schum. et Thonn.
=Sibi= = _Borassus flabelliformis_ Murr.
=Singan= = _Cassia Sieberiana_ DC.
=Sisé-Bansan= = _Solanum Duchartrei_ Heckel (?)
=So= = _Cytharexylon_ species[9].
=Sounsoun= = _Spondias dubia_ Guill. et Perr.
=Sômon= = _Dialium nitidum_ Guill. et Perr.
=Tabata= = _Ipomœa asarifolia_ Rœm. et Schul.
=Tigani= = _Voandzeia subterranea_ Thouars.
=Tingué= = _Cordia Myxa_ L.
=Toungué= = id.
=Tintogola= = _Calotropis procera_ Ait.
=Tomboro= = _Zizyphus Jujuba_ Lamk.
=Tongou-Cayoyo= = _Cyperus_ species.
=Toro= = _Ficus_ species.
=Tourr-Touri= = _Vernonia_ species.
=Tourou= — voir _Toro_.
=Tribas= = _Cassia_ species.
=Yoros= = _Securidaca longepedunculata_ Fres.
* * * * *
[Illustration : _Annales de l’Institut colonial de Marseille 1902._
_Pl. I._
_Sanseviera guineensis_ Willd.]
[Illustration : _Annales de l’Institut colonial de Marseille 1902._
_Pl. II._
_Conocarpus erectus_ L.]
[Illustration : _Annales de l’Institut colonial de Marseille 1902._
_Pl. III._
_Cordia Myxa_ L.]
[Illustration : _Annales de l’Institut colonial de Marseille 1902._
_Pl. IV._