Région du Haut-Niger et ancien pays de Samory (de Siguiri à Sikasso par
Kouroussa, Kankan et Bougouni).
_15-21 janvier 1899._ — Bammako est situé à 1.800 mètres du Niger, dans
une sorte d’entonnoir formé dans la région montagneuse environnante qui
livre passage au Niger. Des ruisselets ne tarissant jamais coulent au
fond de vallons étroits et se précipitent par chutes d’eau dans la
vallée du Niger.
Les collines environnantes ont en moyenne de 400 mètres à 500 mètres
d’altitude au-dessus de la mer.
Les contreforts de ces collines viennent se terminer sur la rive gauche
du Niger, au pied même de la ville, en des sortes de tables séparées par
d’étroites coupures entaillées dans les rochers de grès. Tel est, par
exemple, le vallon du Soknafi.
Le poste est à 2 kilomètres du fleuve ; sur la route qui y conduit, les
Européens ont planté une belle avenue de _n’tabas_ (_Sterculia
cordifolia_ Cav.) et des _doubalés_ (_Ficus Rokko_ Warb. et Schweinf.).
A 600 mètres de là, on aperçoit sur la droite de la route un bosquet
sacré. C’est là que les Bambaras se réunissent certaines nuits et que
les griots se réfugient pour accomplir les rites de leur fétichisme.
En quittant la route du Niger pour s’enfoncer dans un sentier suivi
seulement par les piétons, large au plus de 50 centimètres, on rencontre
sur la droite un arbre gigantesque dont le tronc a de 6 à 8 mètres de
circonférence et dont les rameaux dénudés s’étendent sur un immense
rayon. C’est un _Ficus_ de la section _Sycomore_ dont les feuilles
ovales-allongées, au début de leur végétation, sont teintées en rouge
écarlate et font ressembler de loin l’arbre à un gigantesque Fromager à
fleurs pourpre (_Bombax Buonopozense_ Beauv.).
En continuant à suivre le sentier, on traverse un bois-taillis couvert
de _Sés_ ou Karités (_Butyrospermum Parkii_ Kotschy) ; il s’y trouve
aussi à profusion des buissons d’un arbuste en fleurs, dont les quatre
pétales d’un blanc sale, incurvés, répandent une odeur agréable de
vanille. C’est le _Ximenia americana_ L. Partout on trouve la plante à
fleurs jaunes.
Une région, au pied de collines, est couverte de Légumineuses atteignant
jusqu’à 2 m. 50 de haut. On arrive au bas d’un escarpement de grès
stratifiés, que les mulets ne peuvent franchir ; les femmes le
gravissent pour arriver plus vite au village. Nous sommes obligés de
tourner la roche en descendant vers le ruisseau, puis nous traversons
des clairières dénudées, couvertes d’éboulis de roches ferrugineuses
latéritiques : sortes de poudingues, formés de blocs gréseux cimentés
dont la taille varie de celle de la tête à celle d’une noisette ; ces
rognons anguleux ne sont pas roulés. Dans le fond du vallon coule
paisiblement un marigot ; de grandes tables de grès caverneux, très
ferrugineux, avec du grès supérieur compact, viennent mourir à nos
pieds.
Les rives très verdoyantes sont bordées de palmiers _ban_ (_Raphia
vinifera_ Beauv.) d’énormes _n’tabas_ en fleurs, de _Ficus_ à grandes
feuilles, de _Cassia_ en fleurs, de Karités. Au-dessous de cette haute
végétation, se trouvent : une petite Composée à fleurs violettes
répandue partout dans ce genre de station au Soudan (c’est un _Ageratum_
très voisin de celui que nos horticulteurs cultivent), une Papilionacée
à fleurs jaunes en grappe, une sorte de _niébé_ sauvage (_Vigna_)
grimpant dans les _n’tabas_, une espèce de _Dioscorea_ formant des
buissons épais, malheureusement non fleuris. Le fond du ruisseau est
couvert d’algues vertes analogues à nos lentilles d’eau, on y trouve
aussi le _Nitella gracilis_ d’Europe. Sur les bords croissent des
Cypéracées spéciales.
Une partie des terrains avoisinant le village est transformée en champs
de mil récolté et en jardins. A 500 mètres environ des jardins, on passe
sous un gros _sé_ couvert de gris-gris attachés (chiffons, plumes, brins
d’herbe). Tout homme qui arrive ici doit déposer quelque chose sur
l’arbre, s’il veut éviter d’être inquiété par les mauvais génies. Enfin
près de l’entrée existe un _bois sacré_ ou _comatou_ dont l’étendue est
de 20 ares environ. C’est un massif épais de verdure, formé d’arbres et
de lianes qui les enlacent ; le tout constitue un fourré inextricable
sous lequel on peut pourtant circuler à travers d’étroites galeries. Par
les trouées on peut entrevoir la végétation formée de Tamariniers,
d’_Acacia pennata_ Willd. à fleurs blanches en boules, de Cassias
(tribas), de _sabas_ (_Landolphia Senegalensis_ D. C.) enlacés dans les
arbres.
Le lundi, les habitants (hommes adultes) s’y réunissent. Le chef du
village pénètre le premier dans le bosquet et sacrifie des poulets et
des pintades. Ces oiseaux sont cuits sous le Karité et mangés en commun
en buvant du _dolo_ (bière de sorgho, fabriquée pour la circonstance).
Les femmes et les enfants n’assistent pas à ce repas nocturne, et si par
hasard une femme s’aventure de ce côté, dès qu’elle s’aperçoit de sa
méprise, elle s’enfuit éperdue en poussant des cris. On voit, sous le
Karité, des traces de quatre à cinq feux avec pierres, servant à faire
cuire les volailles tuées chaque semaine dans le bois sacré.
Dans le village de Sicoro, il existe un grand _doubalé_ (_Ficus Rokko_)
avec onze troncs enracinés qui, à la manière du _Banyan_ de l’Inde
(_Ficus religiosa_ L.) soutiennent comme des piliers les branches de
l’autre. Ces troncs s’enterrent sur un périmètre de 30 pas. Quoique l’un
d’eux soit un peu plus gros que les autres, il est impossible de
reconnaître lequel a constitué la tige primitive. Du haut de l’arbre
descendent, enlacés sur le tronc ou les branches, des faisceaux de
racines de grosseurs variables. Il y en a de la taille du bras ;
d’autres, plus grêles que les doigts de la main, pendent sans pouvoir
atteindre encore le sol. Les troncs qui pénètrent en terre paraissent,
eux-mêmes, formés de plusieurs faisceaux de racines accolées à une
racine centrale bien plus forte. Ce _banyan_ a des feuilles vertes assez
récentes. Il n’y a pas encore trace de fleurs. Il est situé devant la
case du chef de village et sert d’_arbre_ à palabres. Deux grandes
dalles de schiste noir servant de sièges, ainsi qu’une chaise basse
analogue au siège de Samory, se trouvent au pied du _banyan_. Les
grosses racines du _Ficus_ courent en saillie au-dessus du sol et
peuvent aussi servir de sièges. Sous l’arbre, je remarque une grande
quantité de graines de palmier _ban_, dont les enfants ont mangé la
pulpe.
Les cours sont ordinairement entourées de murs en terre hauts de 2
mètres environ. Une rue, large par endroits de 1 m. 50 à peine, traverse
le village dans toute sa longueur.
Je me dirige vers Goumi, en suivant la vallée du Bankoni. Cette vallée
très humide est riche en humus mais elle est très étroite. D’un côté
c’est le marais, de l’autre, c’est le rocher. Chacune de ces stations
possède sa végétation propre. Le marais est ordinairement occupé par de
petits jardins clôturés. On y trouve beaucoup d’_oignons indigènes_ et
quelques pieds de _piments_. J’ai remarqué aussi quelques arbres,
notamment des Papayers avec fruits. Le bord du ruisseau est occupé par
de nombreux palmiers _ban_ et par beaucoup de _n’tabas_ aux fleurs
parfumées. La circonférence de quelques troncs est de 3 à 4 mètres.
Souvent les rameaux fleuris pendent jusqu’au ras du sol.
Au delà de Sicoro je rencontre deux _Sés_ (Karités) en fleurs, mais
ceux-ci ont conservé une partie de leurs vieilles feuilles. Je remarque
aussi deux Tamariniers fleuris.
Les terres cultivées en Mil (depuis longtemps récolté) s’avancent jusque
dans le rocher entre les blocs de pierre. Sur ces rochers croissent
beaucoup de grandes Euphorbes cactiformes donnant au paysage un aspect
très caractéristique.
Au bord du ruisseau, un espace très humide à terrain sablonneux, non
envahi par les grandes herbes, représente une rizière abandonnée. Ce sol
est très riche en plantes intéressantes. Pour le rendre propre à la
culture, les habitants ont groupé le sol par tas, afin de faire couler
les eaux dans les intervalles ; ils préparent ainsi la terre pour les
cultures de l’hivernage prochain.
A 500 ou 1.000 mètres du village, j’aperçois un groupe de plusieurs
beaux _Ficus_ à gros fruits, appelés _tourous_. C’est le Sycomore du
Soudan occidental. Quelques troncs peuvent avoir 6 mètres de
circonférence. Lorsque le soleil devient trop ardent, nous rentrons à
Bammako en longeant le pied de la falaise gréseuse et nous cheminons
pendant plus d’une heure à travers une brousse assez épaisse, parsemée
de loin en loin de verts buissons de lianes à caoutchouc ordinairement
très chétives.
_Ruisseau du massif de Soknafi ou Mikoungo_
(à 2 kilomètres de Bammako entre les carrières et la route de Kayes).
Le ruisseau du Soknafi passe dans Bammako tout près du poste. En amont
des carrières de grès de Bammako, servant à l’empierrement de la route,
il coule dans la vallée au milieu des champs de Mil. Sa largeur est
seulement de 1 à 2 mètres. Sur des sables desséchés qui sont dans son
lit, croissent quelques herbes et une Fougère ; sur les bords, une
touffe d’_Ampelocissus_ en fleurs (Vigne du Soudan) a des tiges
divergentes hautes de 0 m. 50 à 1 mètre et formant de petits buissons.
Je trouve aussi une Papilionacée à fleurs jaunâtres et à feuilles
entières ; c’est une sorte de _mébé_ en fleurs et fruits grimpant dans
les buissons. Au bord du ruisseau, croissent de nombreux et beaux
_Ficus_ nommés _toros_ par les indigènes, et des _n’tabas_ en fleurs.
Ces fleurs visitées par les fourmis ont des corolles souvent mutilées.
C’est sur ce ruisseau, à 1 kilomètre environ du poste, que se trouve la
jolie cascade que l’on entend bruire à plusieurs centaines de mètres de
distance. L’eau tombe du haut du Soknafi sur des rochers en gradin d’une
longueur de 150 mètres environ. Les bords de cette chute sont occupés
par une verdure épaisse, formée surtout de massifs de lianes se
rejoignant d’un bord à l’autre. Du côté du nord, croissent de petites
colonies d’un _Adianthum_ annuel, desséché en cette saison. Du côté
exposé au soleil, il y a de nombreuses touffes d’un _Aspidium_ en pleine
végétation qui croît indifféremment entre les fentes des rochers ou sur
la terre. Dans le lit même du ruisseau, se trouvent des masses énormes
de radicelles formant des paquets de queues de renard, à travers
lesquelles l’eau filtre goutte à goutte. Sur ces racines ainsi que sur
les pierres s’observent quelques Mousses. Je remarque aussi quelques
Hépatiques, des Algues vertes, des Diatomées rougeâtres ; dans les
fentes se trouvent quelques gros arbres, notamment des _n’tabas_, des
_Ficus_, des Papillonnacées grimpantes et surtout l’_Abrus precatorius_
L. dont la spontanéité n’est pas douteuse au Soudan. A cette époque de
l’année ses feuilles se dessèchent, les gousses mûres s’entr’ouvrent et
laissent voir les graines d’un beau rouge vif avec leur petite
cicatricule noire. D’autres graines assez analogues, mais à cicatricule
blanche, proviennent d’une Papilionacée ligneuse appelée _daro_ en
Bambara[2].
Les racines mises à nu des diverses essences qui constituent la
végétation de la cascade forment parfois des masses si épaisses que
l’eau s’y perd et passe dessous. Sur le haut de la montagne du Soknafi,
le terrain est caillouteux, très ferrugineux. La roche de grès fin,
tendre, a été décomposée, et il s’est formé en dessus une roche rouge
plus ou moins caverneuse. C’est généralement un poudingue analogue, par
son origine, au limon des plateaux, s’en allant aisément en rognons
(variant de la grosseur d’une prune à la grosseur du poing) pendant la
saison des pluies et jonchant toute la surface de ces cailloux. La
végétation sur ce sol est à peu près nulle. On aperçoit de grandes
surfaces dénudées ou des espaces occupés par de petites Graminées tout à
fait desséchées. Dans les rochers on trouve la grande Euphorbe
cactiforme, très rameuse, atteignant jusqu’à 3 mètres de haut, ainsi
qu’un _Tephrosia_ à folioles d’un blanc argenté en dessous, à tige
ligneuse à la base. Le plateau est couvert de blocs ferrugineux épais.
Dans la partie la plus escarpée du roc, une calebasse est remplie de
petits cailloux roulés, arrachés au poudingue par le ruissellement ; ce
sont de petites pierres formées de minerai de fer (_limonite_) presque
pur, avec lequel les indigènes chargent parfois leurs fusils. Tout
indigène qui se rend à la ville par le sentier au bord duquel est placée
la calebasse doit y déposer lui-même son petit caillou, s’il veut éviter
les mauvais sorts. Les musulmans eux-mêmes se conforment à ces usages
fétichistes.
_Visite au champ de cultures de_ M. GILIUM.
Ce champ se trouve à 1.500 mètres de Bammako, dans la vallée très
fertile du Niger.
On creuse le sol pour en retirer une argile blanc-grisâtre qui,
desséchée au soleil, sert à faire des briques non cuites. Cette couche
est ordinairement couverte d’une épaisseur de terre végétale de un
mètre. Ce terrain, situé entre les fours à chaux et le Niger, est
parsemé de petits canaux, pleins d’eau en toute saison, qui drainent
l’humidité et tiennent le sol très frais. Toutes les excavations faites
pour avoir des fontaines ou pour se procurer de la terre à brique sont
aussitôt remplies d’eau. C’est là que MM. Gilium et Pillet comptent
demander une concession de 40 hectares et où ils ont déjà fait des
essais de semis de blé.
[Illustration : FIG. 3. — Nègres apportant du caoutchouc sur le marché
de Siguiri (Soudan).]
La culture du blé est excessivement intéressante. C’est le point le plus
méridional du Soudan où cette culture ait réussi ; mais elle est très
coûteuse par suite des soins qu’elle réclame. L’ensemble reviendra à
plus de 500 francs, soit un peu plus de 0 fr. 50 le litre. Le terrain
était déjà cultivé en blé de temps immémorial par un indigène qui
suspendit la culture à l’arrivée des bandes d’El-Hadj-Omar, par suite du
refoulement des Maures qui n’étaient plus à Bammako pour consommer le
blé. M. Gilium a repris cette culture cette année même. Le blé ensemencé
est le _blé de Tombouctou_.
Les essais faits par M. Gilium avec les blés d’Espagne et d’Algérie
n’ont pas eu de succès. Le meilleur blé a été semé en octobre. Les semis
les plus tardifs ont mal réussi. Quelques pieds commencent à avoir des
épis et des chaumes jaunes, mais non encore mûrs. Ces chaumes ont une
hauteur de 0 m. 80 à 1 mètre. Je n’ai vu sur ce blé ni parasite, ni
_rouille_, ni _Ustilaginée_, ni _ergot_. Certains épis sont seulement un
peu enroulés sur eux-mêmes et paraissent avortés. Ils se sont mal
épanouis au sortir de la gaine. Dans les épis presque mûrs, les grains
sont petits et paraissent fort légers. Une planche a été repiquée ; elle
est bien plus vigoureuse et offre un plus grand nombre de chaumes par
souche. J’ai compté des touffes qui avaient de 15 à 25 chaumes à raison
de 7 à 8 paires de groupes d’épillets par épi et 3 grains par groupe
d’épillets, soit 60 grains par épi. Cette quantité est tout à fait
exceptionnelle, car les épis à 15 et 20 grains sont les plus nombreux.
De même, dans les carrés qui n’ont pas été replantés, les touffes sont
très fournies sur les bords des carrés ou des allées, tandis qu’à
l’intérieur il n’y a ordinairement que de 1 à 3 chaumes par pied. Les
touffes repiquées sont un peu plus avancées comme maturité. Elles sont
distantes de 0 m. 15 à 0 m. 20 ; les feuilles sont encore très
vigoureuses. Ces blés sont arrosés deux fois par jour. Le sol lui-même
est très humide. M. Gilium a fait creuser des rigoles pour faire écouler
l’eau. L’indigène qui soigne ce blé et qui le cultivait avant l’arrivée
de M. Gilium, prétendait qu’en drainant ainsi, on empêcherait le blé de
pousser. Il se trompait, car là où les pieds sont au fond des rigoles,
ils ont des souches bien plus fournies. C’est probablement l’excès
d’humidité qui est cause de ce beau développement. M. Gilium a fait
aussi des essais de blé de graines d’Algérie et d’Espagne. Ils n’ont pas
réussi. Il est vrai que les ensemencements avaient été faits tard. Les
souches se sont bien développées ; les chaumes sont nombreux et les
feuilles abondantes, mais ils ne sont pas montés, et les feuilles sont
plutôt retombantes.
Les autres cultures de M. Gilium sont prospères. Je remarque des petits
pois et des haricots nains chargés de gousses. Il est à noter que tous
les légumes de France cultivés au Soudan ont une taille bien plus petite
que dans les pays tempérés. Cela tiendrait-il à la sécheresse qu’ils
endurent au milieu du jour ? On les arrose généralement matin et soir
dans les jardins des postes, mais l’arrosage, pratiqué après 8 heures du
matin, aurait pour résultat de brûler les feuilles et pourrait même tuer
en quelques jours de jeunes semis, tant est grande l’évaporation. Les
choux, les laitues, les asperges de France sont semés en ce moment.
L’asperge indigène ne vaudrait rien. Les laitues et les chicorées
montent très vite. Les choux-fleurs réussissent à condition qu’on les
couvre avec des feuilles dès qu’ils commencent à se développer. Les
melons réussissent également, mais il faut les envelopper avant leur
maturité. Cette précaution leur permet de mieux mûrir et empêche un ver
de s’y mettre.
Une cressonnière est établie sur le bord du ruisseau. Le cresson se
présente toujours sous la forme à petites feuilles de France (var.
_microphylla_). Il réussit admirablement à condition qu’il y ait
toujours de l’eau copieusement. En plusieurs points de la ligne des
convois, on utilise les voitures Lefèvre hors de service pour faire des
cressonnières en les remplissant de terreau et en y versant deux ou
trois seaux d’eau chaque matin. Au bord du fleuve on exploite les
coquilles d’une huître d’eau douce, du genre _Etheria_, pour la
fabrication de la chaux.
Parmi les plantes que je remarque au bord du Niger se trouve le
_Polygonum amphybium_ L.
_Langana._
_24 janvier._ — Nous nous arrêtons sur un immense banc de sable large de
1.500 mètres environ. A l’opposé du rivage se trouvent des mares et un
marigot que l’on peut contourner. Le village de Langana est à 7
kilomètres. Le chef envoie du _dolo_, boisson fermentée faite avec le
mil, de couleur blond blanchâtre ; elle a le goût du poiré fermenté avec
une arrière-saveur désagréable de mil. Au bord du fleuve, il n’y a
généralement aucune végétation sur les bancs de sable mobile et fin. Les
vagues y dessinent des ondulations et de petits moutonnements comme sur
les bords de la mer. Çà et là, à sa surface, se trouve une sauterelle
grise, de couleur identique au sable.
Il y a seulement quelques traces de végétation au bord du marigot et des
mares, des herbes très courtes formant de fins tapis verts (_G.
miliaeum_ Raddi = _G. gracillimum_ Perr.). Sur les bancs de sable, je
récolte un minuscule _Gnaphalium_ à tiges blanches cotonneuses, hautes
de 1 à 5 centimètres, à fleurs d’un blanc jaunâtre, il est mêlé de
petits _Cyperus_ formant des touffes de 3 à 4 centimètres de largeur.
Sur le bord du marigot se trouvent quelques touffes de saules (_Salix
Safsaf_ Forsk.) et la Papilionacée à très longues gousses, à fleurs
assez grandes, pendantes, jaunes intérieurement, maculées de brun
extérieurement. Des bosquets épais bordent les deux rives du fleuve, là
où les sables ne s’avancent pas au loin dans les terres. Au point où
nous nous arrêtons, la laissée de sable est très étroite, l’eau vient à
quelques mètres seulement des bords escarpés, boisés et vaseux. Je
rencontre des Saules et des Légumineuses. Les grands bosquets s’étendant
à l’intérieur des terres ont disparu et sont remplacés par de vastes
savanes de Graminées sèches appartenant surtout au genre _Andropogon_.
Les buissons n’apparaissent que de très loin en très loin et sont
constitués surtout par des _Nauclea inermis_ Baill. Quelques arbres en
fleurs se trouvent sur les talus escarpés. Dans une petite crique, je
remarque un entassement de gros blocs de rochers. Ils sont creusés de
cuvettes, en partie découvertes. Au large, à côté du Niger, se trouvent
des tourbillons et des fosses creusées par l’action du fleuve ainsi que
des bancs d’_Etheria_ dont les coquilles sont toutes vides.
_Kangaba._
_25 janvier._ — Sur les bords du fleuve, et parfois au milieu, se
trouvent de larges bancs de sable ; au delà un cordon de bois épais
formant galerie, puis la brousse. Nous passons au confluent du
_Sankarani_. A cet endroit, le fleuve est assez profond. Ses bords et
ceux de la rivière sont très boisés. De grandes touffes de saules
trempent leurs rameaux dans l’eau.
Le village des Somonos de Kangaba est situé sur un petit monticule au
bord du fleuve. Sur la rive, nous trouvons en train de sécher des
paquets d’une espèce d’_Hibiscus_ connue des indigènes sous le nom de
_da_ (bambaras et malinkès). C’est le chanvre d’Afrique (_Hibiscus
cannabinus_ L.) spontané en Sénégambie. Il est cultivé comme textile par
les indigènes et atteint de 1 mètre à 1 m. 50 de hauteur. On lie les
tiges en paquets gros comme deux fois le bras et on les fait _rouir_
dans le Niger, puis sécher au soleil. Lorsque les feuilles sont tombées,
les fruits avec leurs graines mûres adhèrent encore à la tige. On
décortique ensuite la plante à la main, sans briser la partie ligneuse
de la tige, utilisée comme combustible. Dans le village il y a deux
beaux pieds de _banan_ (_Eriodendron anfractuosum_ D. C.) ayant perdu à
peu près toutes leurs feuilles. Ils laissent pendre leurs fruits
analogues à ceux des _Bombax_. Derrière les maisons se trouvent quelques
carrés d’une plante potagère cultivée par les femmes indigènes. Elle
vient d’être semée. Cette plante appelée _boron_ (malinké) est mangée en
couscous par les indigènes. C’est une espèce d’Amarante,
vraisemblablement une variété de l’_Amaranthus caudatus_ L. A la sortie
du village, nous traversons un petit marigot presque desséché, puis à un
quart d’heure de là, des champs de mil récolté.
Le village malinké de Kangaba est à 2 ou 3 kilomètres du village des
Somonos. Il est précédé d’une dépression marécageuse, utilisée chaque
année, pour la culture du riz. Ce riz est récolté, mais la base des
chaumes reste encore debout. Kangaba est un village ruiné, autrefois
très important. Il existe encore un vaste carré entouré de murs de la
_tata_, où toutes les cases sont démolies. J’aperçois quatre _dattiers_.
Ce sont les premiers que je rencontre au Soudan. Les régimes ne font que
commencer à se développer. Il y a, en outre, autour du village quelques
petits Baobabs mutilés presque réduits à l’axe formé par le tronc.
Chaque année on coupe les jeunes rameaux feuillés pour les manger dans
le couscous et la plante se développe avec peine. Le tabac est très
beau. Il appartient à l’espèce _Nicotiana rustica_ L. Les pieds sont
hauts de 0 m. 80 à 1 mètre. Ceux qui sont cultivés à l’ombre des arbres
sont beaucoup plus robustes.
Le chef du village est de grande taille et couvert de bijoux ; boucles
d’oreilles en or, énormes colliers au cou, aux bras, aux pieds et dans
les cheveux. Son frère et ses fils viennent nous saluer. Ce sont de
forts beaux types aux traits très réguliers, aux yeux vifs, au teint
noir bronzé. C’est, paraît-il, le type malinké très pur.
_Koundian._
_16 février._ — De Kouroussa à Koundian, la brousse est épaisse.
Quelques _kobis_ (_Carapa Touloucouna_ Guill. et Perr.) se trouvent au
bord du marigot au delà du village de Moussaïa. Le Karité est absent ou
très rare. Une Légumineuse à fleur jaune odorante est très abondante. Je
remarque de jolis _Ipomaea_ à corolles jaunes et d’autres espèces à
fleurs roses et pourpres. Les lianes sont assez communes, mais le _goïn_
(liane à caoutchouc) est plus rare que précédemment. Il y en a de gros
troncs au bord de la route qui présentent des incisions. Un arbuste à
fruit jaune comme l’orange est assez commun : c’est le _Strychnos
innocua_ Delile. Le _bouré_ comestible est en fleurs et couvert de
jeunes feuilles complètement épanouies. Il semble identique au _Gardenia
Thunbergia_ L. fils, ou voisin de cette espèce. D’autres individus sont
entièrement dépourvus de feuilles et possèdent leurs petits fruits jaune
pâle mûrs.
Le grand _bouré_ est dépourvu de feuilles ; ses fruits tombent. C’est
une espèce très voisine de la précédente, mais bien différente, à peine
de la grosseur d’une poire, à mésocarpe ligneux non comestible, mais
servant à fabriquer des cendres dont la lessive est employée pour la
fabrication du savon indigène.
On traverse un marigot asséché avec des bambous et de nombreux palmiers.
Je remarque au bord la _Mélastomacée_ à grandes fleurs pourpres de
Sicoro, une petite Papilionacée à fleurs roses et près du sentier une
Labiée à fleurs blanches inodores. Le fond asséché du marigot est nu et
couvert de terre floconneuse rougeâtre. J’aperçois des _n’tabas_, des
_sômons_, communs dans la brousse et un _Bassia_. A l’entrée du village
se trouvent de nombreux exemplaires de la Bignoniacée de Kouroussa, en
pleine floraison. A 100 mètres du village, le _griot_ avec un _balafon_,
accompagné de deux acolytes portant également cet instrument, donnent un
grand tamtam à mon arrivée, accompagnés des _moussos_ (femmes) et
_bilacoros_ tous munis d’instruments de musique. Je suis bien accueilli
par le chef du village. Koundian est un petit village qui paraît assez
pauvre. J’y remarque des plants de bananiers, des papayers, quelques
baobabs, des jardins plantés de _diabas_ (échalottes). Au milieu se
développent les pousses d’un _Canna_ qui est commun alentour. Un Baobab
relativement jeune est décortiqué à la base du tronc sur une longueur
d’un mètre ; les fibres sont jetées au pied. On les laisse ainsi sécher
quelque temps avant de les utiliser pour faire des cordages. Sur la
partie décortiquée suinte une sorte de mucilage blanchâtre, gluant,
ayant l’aspect de la résine, mais inodore.
_Nono._
_20 février._ — C’est un grand village ruiné par le siège des Français.
Il occupe encore une dizaine d’hectares d’étendue, mais les cases sont
éloignées et dispersées. On trouve des cultures autour du village, des
manguiers, des papayers en grand nombre, des orangers, des citronniers,
des dattiers. Pour y venir, on traverse d’abord un petit marigot au
sortir de Diendenia ; un peu plus loin, on passe la rivière _Bagué_
presque à sec. Sur les bords, les femmes cultivent des oignons et du
tabac. Les jeunes semis sont arrosés fréquemment. Je traverse
_Morigueya_ où je rencontre quelques lianes _goïn_ (_Landolphia
Heudelotii_ D. C.). Les papayers sont nombreux dans le village.
_De Sanguiana à Moussaïa._
_23 février._ — Le pays est toujours fort boisé ; on traverse à diverses
reprises des bois de _sô_ et de _sanan_. Les _colocolo_ sont très
communs partout sous forme de petits buissons à feuillage rougeâtre.
J’ai aperçu aussi des _sômons_. Partout la brousse est en pleine
végétation. De toutes parts, des pousses sortent du sol et épanouissent
leurs jeunes feuilles puis leurs fleurs.
A quoi attribuer ce renouveau qui paraît avoir commencé vers le 1er
janvier ? La température et le climat ne peuvent l’expliquer. Le sol est
sec à plusieurs pieds de profondeur. Les nuits sont, il est vrai, un peu
plus fraîches dans les vallées ; la rosée, le matin, est abondante,
surtout sur les Graminées.
Les feuilles sensibles sont très nombreuses dans la brousse, surtout à
cette époque de l’année, alors qu’elles sont jeunes ; la nuit surtout,
la plupart des Légumineuses laissent pendre leurs folioles et dès le
soir, ces feuilles endormies donnent au port des arbres et à l’aspect du
paysage, une allure bien différente de celle qu’il aura pendant la
journée, au grand soleil.
Les plantes qui fleurissent maintenant, en général, ont des feuilles
développées avant les fleurs. Cependant on trouve fréquemment, pour la
même espèce, des arbres en feuilles (de l’année précédente) sans fleurs,
des arbres dépouillés de feuilles mais fleuris, enfin des arbres
couverts de fleurs et de jeunes feuilles. Après une heure de marche
environ, nous arrivons dans une région où se trouvent des cases
complètement détruites. La brousse a déjà envahi tout l’emplacement.
C’est, paraît-il, un village détruit par Samory. Je trouve à côté
quelques exemplaires de _tingué_ en fleurs et fruits. Cet arbuste est le
_Cordia Myxa_ L. non spontané, mais naturalisé aux alentours des
villages de la boucle du Niger. Il n’est pas rare de rencontrer de
jeunes baobabs dans la brousse, aux points où se trouvent des restes de
cases.
_De Kankan à Bougouni par Falama et Iantola._
A la sortie du village de Kankan et dans tous les alentours, quelques
beaux _banans_ sont en train d’ouvrir leurs capsules pleines d’une
bourre moins soyeuse que celle du _boumou_ (_Bombax Buonopozense_
Beauv.).
La région entourant Kankan constitue une plaine assez vaste limitée d’un
côté par le Milo qui, sur l’autre rive, est bordé de hauteurs. Cette
plaine de Kankan est fort nue à cette époque de l’année. Il y a très peu
d’arbres dans la brousse. De loin en loin on aperçoit la grande Euphorbe
cactiforme formant des touffes impénétrables. Je rencontre pour la
première fois, en fleurs, un petit _Acacia_ à tiges cendrées, à fleurs
blanches, très odorantes.
Quelques marigots en terrain plat (plutôt des mares) sont près du
sentier. Les bords en sont envahis par un _Jussieua_ avec ses racines
blanc d’ivoire, faisant saillie hors de l’eau, à pointe tournée vers le
haut.
A 1 kilomètre à peine de Kerfamouria, on traverse un marigot dont les
bords sont occupés par plusieurs arbres intéressants en fleurs. Le
village de Kerfamouria est assez important, tous les habitants sont
musulmans. La mosquée, pittoresque, est surmontée de chapiteaux
emboités. Ce sont simplement des termitières construites sur les
plateaux ferrugineux par le _Termes mordax_ (d’après Schweinfurth) et
qui forment ici des motifs de décoration très remarquables. Le village
est environné, de toutes parts, par la grande Euphorbe cactiforme qui
sert même à faire des clôtures.
A l’intérieur du village, je remarque de beaux orangers chargés de
fruits, des papayers, quelques bananiers, de jeunes pieds de _sounsoun_
(_Spondias dubia_ Guil. et Perr.). Entre Kerfamouria et Foucé, le lougan
est assez étendu et contient des cultures de mil, de manioc et de coton.
_Foucé._
_20 mars._ — Les orangers sont ici de haute taille, formant de
véritables arbres de 10 mètres de haut. Les fruits sont déjà enlevés. Le
_sounsoun_ n’est pas encore en fleurs. Le village est assez important.
De Foucé à Diangana on marche dans la brousse ; le terrain est uniforme.
Les _ntés_ sont très abondants ; les fruits pendent en longues grappes ;
quelques-uns commencent à mûrir. Ils sont de la grosseur et de la
couleur d’une grosse prune reine-claude. A côté se trouvent des _sés_
encore en fleurs. De Kankan à Diangana, le _saba_ est commun. La liane
est en pleine végétation ; certains rameaux sont en fleurs, d’autres
sont chargés de fruits en train de mûrir. Tous ont revêtu leurs jeunes
feuilles.
J’observe sur la route un _Ficus_ dont les feuilles sont tombées. Il est
surmonté d’un autre Ficus de la même espèce, déjà grand, qui s’est
développé sur le tronc du premier. Il est en pleine végétation, couvert
de feuilles et de figues. Ses racines descendent en faisceaux le long du
tronc du gros Ficus et l’emboîtent. La liane _goïn_ est assez commune ;
les arbustes sont couverts d’incisions ; les fruits vont bientôt mûrir.
Le chef du village de Diangana nous fait un bon accueil. Les habitants
sont tous musulmans. J’observe dans le village des papayers, des
dattiers et quelques orangers.
_Guirila et Koba._
_21 mars._ — De Diangana à Guirila, la route est monotone. On trouve une
ou deux montées ferrugineuses assez raides ; les pierres sont couvertes
de mousses. A Diangana, les orangers sont nombreux et portent des
fruits. Je remarque aussi des dattiers et des _pommiers d’acajou_
(_Anacardium occidentale_ Gærtn.). A l’entrée et à la sortie du village,
j’aperçois des trophées de cornes de bœufs et d’antilopes et sur le
trophée de sortie, une tête énorme de caïman. En sortant du village,
nous passons le Milo, presque à sec. Sur les bords on cultive du _diéfa
diaba_ (_Tephrosia Vogelii_ Hook.). Sur une longueur de 6 à 8
kilomètres, on parcourt une région, envahie par la brousse, et couverte
de plateaux ferrugineux où le _goïn_ est assez commun. Je remarque aussi
le _colocolo_ en fleurs, assez commun, une Ombellifère, une
Euphorbiacée. On rencontre un village de cultures et plusieurs autres
entièrement détruits et abandonnés. Tous les villages détruits par
Samory se retrouvent, dans la brousse, marqués par les baobabs qui
croissent sur l’emplacement abandonné.
A notre arrivée au village de Koba, nous trouvons les notables qui nous
attendent sur le chemin. Koba est encore un village presque ruiné qui
paraît avoir eu autrefois une importance assez grande si on en juge par
l’emplacement des cases détruites. On y cultive le mil, le maïs. Le
_diefa-diaba_ est très commun ; le coton n’est pas rare.
J’aperçois des plantes de jeunes orangers, quelques bananiers, des
papayers et des _pommiers d’acajou_ non encore fleuris.
_Maréna et Faralako._
_24 mars._ — La route que nous suivons au départ de Komana n’est pas
très pittoresque. On traverse un marigot à 1 kilomètre environ de
Komana.
La liane _goïn_ est assez abondante. Les chercheurs de caoutchouc, en
beaucoup d’endroits, ont fait tomber les lianes des arbres qui leur
servent de support. L’extrémité en est ordinairement morte, desséchée.
Sur chaque segment compris entre deux entailles, un bourgeon dressé
donnant un jeune rameau vigoureux s’est développé.
Le _couroumalé_ (_Landolphia amœna_ Hua) est assez commun.
Les villages de Maréna et de Marenakoro sont à une distance de 300
mètres l’un de l’autre. A Marena je trouve un Kolatier assez vigoureux,
sans fruits. Au pied se trouve un carré d’ananas actuellement en fleurs.
Pour arriver au prochain village, il faut traverser un marigot, très
profondément encaissé, bordé d’une épaisse verdure. Ce passage
s’effectue sur un pont de branches, suspendues dans les lianes,
assujetties tant bien que mal avec des rubans d’écorces. Le village de
Marenakoro est pauvre. J’y goûte, pour la première fois au Soudan,
d’exquis hydromel (_ledolo_). On le fabrique de la façon suivante : dans
un canari on verse du miel resté presque toujours mélangé à la cire. On
y ajoute deux cinquièmes d’eau environ. On chauffe et on laisse
fermenter pendant trois jours. La fermentation se fait à gros bouillons
avec une écume abondante.
Maréna, d’après les indigènes, appartiendrait déjà au Ouassoulou. Le
village est entouré d’un lougan assez vaste où le cotonnier est très
abondant. On y trouve aussi, en grande quantité, le _fafetone_
(_Calotropis procera_ Ait.) qui me paraît avoir été introduit là, parce
qu’on ne le rencontre que dans le lougan autour des villages. A 8
kilomètres de Maréna, on traverse un marigot étroit, à sec, mais bordé
d’un large ruban de verdure. De ce point jusqu’à Morodiana, le sentier
longe une clairière herbeuse, marécageuse, qui doit être fréquentée par
les éléphants. Elle répand actuellement une odeur infecte due à
l’assèchement survenu après les pluies d’il y a quinze jours.
Nous arrivons à l’emplacement de Morodiana dont il ne reste plus que
quelques pans de cases. La brousse a déjà envahi cet emplacement où j’ai
récolté une jolie Orchidée à bulbe (_Lissochilus_ ?). Morodiana est
entouré de puits creusés dans une sorte de gravier rougeâtre, finement
caillouteux, ressemblant aux graviers des plateaux ferrugineux mais en
différant par des éléments également rougeâtres, roulés plus fins et
associés à de petits morceaux anguleux de quartz blanc laiteux. C’est
dans ce terrain qu’on rencontre des paillettes d’or. Il existe aussi,
parmi ce gravier, des morceaux de roche compacte, noire, analogue aux
schistes, et de la grosseur du poing. Cette dépression représente donc
une cuvette d’alluvions arrachés aux massifs environnants. Au delà du
village, se trouvent de profondes tranchées, remplies d’eau et de vase
où croissent des plantes aquatiques (_Nymphæa caerulea_ Savign.-faux
irafua). Ces tranchées qui communiquent avec la dépression herbeuse
signalée plus haut, ont évidemment été creusées autrefois pour la
recherche de l’or.
Le chef du village de Faralako m’apprend que l’on connaissait l’or dans
tout le pays avoisinant avant le passage de Samory. Depuis on n’en
recueille plus. Le pays est presque désert, les cultures sont
abandonnées. C’est à peine si les quelques survivants peuvent faire
venir le mil nécessaire à leur subsistance. Le lougan entourant le
village est grand. On y trouve : le manioc, le cotonnier et quelques
jeunes papayers.
_Falama._
_24 mars._ — Ce village est complètement détruit mais il a eu autrefois
une assez grande importance. Il était entouré d’une _tata_ dont les pans
subsistent. Il y a environ une dizaine de cases habitées. Autrefois il y
en a eu deux cents. Rien ne peut donner une impression plus triste que
la vie de tous ces villages aujourd’hui anéantis. Ils se succèdent sans
arrêts depuis plusieurs jours, et l’emplacement de plusieurs est
impossible à retrouver, la brousse ayant recouvert les derniers vestiges
des cases.
A une demi-heure de là, on traverse la rivière Sankarani appelée par les
indigènes _Yorobaradan_. Elle est presque aussi large et profonde que le
Milo et encombrée de bancs de sable dans lesquels on a fraîchement
creusé des excavations qui paraissent avoir été faites pour chercher de
l’or. Le fleuve est poissonneux. Il est bordé de cultures de _diefa-
diaba_ et de l’arbre à fleurs jaunes des bords du Niger (_Pterocarpus
esculentus_ Schum. et Th.). Il faut une heure pour se rendre de
Sankarani à Falama.
Je rencontre au bord du sentier les restes saignants d’une antilope,
reliefs certains d’un repas de fauve, probablement d’une panthère,
animal très commun dans le pays. Le village de Falama a été détruit par
les sofas de Samory. Le chef actuel et son fils sont atteints d’une
sorte de lèpre rongeante. Le corps et les membres sont couverts de
plaies ou de cicatrices. Les mains sont réduites à des moignons. Les
premières articulations des doigts ont disparu. Ils viennent me demander
du cognac et de l’absinthe persuadés que l’alcool les guérira.
La récolte du mil a été anéantie par les sauterelles. Les épis sont secs
et vides ; les chaumes desséchés sont restés dans les lougans. Comme un
fléau ne marche jamais sans l’autre, les rats sont extrêmement
abondants. Il y en a des légions qui viennent sous ma table dehors,
pendant le dîner, pour ramasser les miettes de pain. Le _fafetone_
existe dans les lougans. Il est appelé _tintogola_. Les habitants
mettent du latex de _tintogola_ dans les trous où ils sèment chaque
graine d’arachide pour que la plante vienne mieux (?). J’ai vu dans le
village un pied de ricin jeune et un pied de _Solanum_ à épines et
grosses baies jaunes. La liane _goïn_ est assez commune autour du
village ; le chef a des boules de caoutchouc dans sa case. Il se plaint
des gens de Kankan et de Kouroussa qui viennent ramasser cette substance
jusqu’aux alentours des lougans.
_Toukoro et Damélara._
_25 mars._ — Nous partons de Faralatro à une heure du matin. Pendant
tout le trajet de nuit, des bandes de perdrix partent des bords du
sentier. Parfois un gros oiseau de proie s’échappe avec un grand bruit
d’ailes. Avant le lever du soleil, des oiseaux trompettes (_Balearica
pavonina_) se font entendre. A 3 kilomètres de Faralatro, on traverse
une région couverte de puits destinés à la recherche de l’or. On
retrouve des puits semblables avant d’arriver à Toukoro.
Nous traversons Gonko dont il ne reste plus guère trace. Vers 5 heures
et demie nous rencontrons de nombreuses et pittoresques montées riches
en _goïn_. Plus loin, on traverse un marigot assez important, rempli
d’eau claire, tout bordé de grands _cosos_ (_Berlinia_) dont les belles
grappes de fleurs blanches poudrent agréablement la végétation
verdoyante des bords du marigot. Le _coso_ (_Berlinia acuminata_
Soland.) est certainement l’un des plus beaux arbres de ces contrées
quand il est en fleurs. Les grappes formées de grandes corolles blanches
parfumées forment d’immenses traînées le long des ruisseaux. Plus tard
elles laissent pendre de larges gousses aplaties, veloutées et couleur
de vieux bronze. Le tronc laisse exsuder une espèce de _gomme copal_ qui
n’est pas exploitée.
Une demi-heure après, j’arrive au village ruiné de Toukoro. Deux cases
ont été récemment édifiées et sont habitées par une famille de pêcheurs.
Une _mousso_ (femme) est en train d’enfumer des poissons par un procédé
fort primitif. Le gril haut de 50 centimètres a été établi avec quatre
piquets fourchus sur lesquels sont disposées des baguettes de _nété_
formant toit. Là-dessus sont placés les poissons ouverts et vidés. On
fait du feu au-dessous. Les cases sont entourées de cotonniers et de
cultures de mil. A la sortie du village, on traverse un marigot boueux
rempli de Canna, de joncs (_Maya_ des _Bambaras_) de _Cladium_ et d’une
infinité de Cypéracées. Il est bordé d’arbustes parmi lesquels, je
remarque le _niago_ (malinké), le _diagou_ (bambara), le _coguira_.
Le _tomboro_ (_Zizyphus Jujuba_ Lamk.) reparaît mais ne semble exister
que près de l’emplacement des anciens villages où il aurait été planté.
Je rencontre plusieurs villages détruits et des lougans très vastes
abandonnés tout le long du chemin. Les lianes _goïn_ çà et là sont
saignées. Le _saba_ présente partout une deuxième période de
végétation ; les rameaux inférieurs anciens sont chargés de fruits non
encore mûrs ; les jeunes rameaux sont couverts de feuilles d’un beau
vert tendre et chargés de fleurs. Les _nétés_ sont très abondants ; ce
sont avec les _manans_ (_Lophira alata_ Banks.), les _ntabas_ (_Cola
cordifolia_ Benn.), les _sanans_ (_Daniella thurifera_ Benn.), les
arbres dominants de la région.
Le _Cassytha guineensis_ Schum. et Thönn., rencontré déjà aux environs
de Bammako et de Kouroussa, est commun ici et couvre la plupart des
buissons de ses tiges fauves, filamenteuses.
Les _singans_ sont toujours en fleurs. Leur floraison dure fort
longtemps, car déjà en décembre ils s’épanouissaient sur la ligne des
convois. La maturité des fruits de _manans_ est complète ; ils tombent
et quelques femmes en font provision afin d’utiliser la graisse pour la
fabrication du savon indigène.
Une butte dénudée, cultivée, précède le village de Ouassana. Elle paraît
servir à faire les cultures durant la saison hivernale. Un épais buisson
de l’Euphorbe de Kankan existe sur cette butte.
Ouassana est au fond d’une cuvette qui doit être très humide durant
l’hivernage. J’ai remarqué dans le village des oignons, du _boron_ et du
_n’goyo_ (_Solanum Pierreanum_ Paill. et Bois). Les cotonniers sont
cultivés dans la région. Nous partons pour Danéla ; il faut environ une
heure et demie de marche pour s’y rendre. Sur le chemin, d’énormes
baobabs dont les bourgeons commencent à s’épanouir, marquent
l’emplacement d’anciens villages. Nous arrivons à Ouassana qui paraît
avoir été très grand et qui, aujourd’hui, est réduit à une trentaine de
cases dispersées dans une plaine vaste et nue, mais autrefois couverte
de cases à en juger par l’étendue des restes de la _tata_. A côté de ma
case, se trouve un grand _kobo_ et tout près un palmier _ban_.
Les moussos, à cette époque de l’année, sont occupées à piler les fruits
de _manan_ (_Lophira alata_ Banks), pour la fabrication de leur savon.
Elles vont dans la brousse remplir de grandes calebasses de ces fruits
ailés qu’elles cueillent sous les arbres d’où ils se détachent eux-
mêmes, après avoir bruni ou roussi, signe de leur maturité. Ces fruits
sont d’abord écossés par les femmes et les enfants ; l’enveloppe du
fruit se brise facilement d’elle-même, sous la pression des doigts,
comme les fruits d’arachides. L’amande blanche avec l’indication très
nette de la petite plantule et de deux cotylédons est de la grosseur
d’une amande de petite noisette et de la même forme. Ces amandes à
amertume très prononcée seraient un poison d’après les indigènes. On les
réunit dans un pilon à couscous où on les soumet à un premier
écrasement. La poudre résultant de cette opération, qui présente encore
des morceaux non écrasés de la grosseur d’un noyau de cerise est étendue
sur des nattes au soleil, pour sécher. On écrase de nouveau la pulpe au
pilon une deuxième, puis une troisième fois. La poudre impalpable qui en
résulte est ensuite placée dans des _canaris_ (marmites en terre) avec
de l’eau qu’on porte à l’ébullition. Pendant ce temps, on remue
constamment le mélange avec des feuilles de _manan_ ou de _pimpérimané
fira_, ce qui a pour effet d’amener la matière grasse à la surface. On
n’a plus ensuite qu’à la recueillir. Cette graisse n’est pas bonne pour
l’alimentation en raison de son amertume.
Un chasseur de biches du village est rentré ce matin après avoir tué un
_coba_ (_Antilope orcas_). Cet animal est énorme ; il a été dépecé dans
la brousse. Quatre individus portent chacun un quartier de l’animal, un
cinquième porte la peau, le sixième porte la tête surmontée d’une paire
de cornes arquées avec de nombreux anneaux en relief. Ces cornes ont
environ 70 centimètres de longueur. J’en ai vu qui avaient plus d’un
mètre de long.
Le _dougoutigui_ m’offre un gigot ; le reste sera partagé entre les
hommes du village et les porteurs.
Le chasseur me dit que les éléphants existent dans la brousse à trois
jours du village. Ils ne viennent jamais dans les cultures. Il en a
aperçu d’énormes. On n’ose pas les chasser dans le village. Les
panthères sont aussi communes : elles ne viennent pas autour des
habitations ; on ne les tire pas non plus.
Un _dioula_ maure parti depuis un mois et demi de Siguiri, est de
passage ici et il se dirige vers Odjenné. Il achète dans les villages (à
l’aide de quatre porteurs) des boules de caoutchouc contre du sel de la
Guinée, des kolas, de la toile, mais la plainte d’une femme m’a révélé
qu’il trafiquait surtout des captifs et qu’il est venu en réalité, comme
beaucoup de ses compatriotes, razzier les malheureux Bambaras que Samory
traînait à sa suite et qui regagnent en ce moment leur village natal.
Près du village, je remarque un palmier _ban_ en fruits. Le fond de la
végétation du marais qui l’environne est formé par une Composée à
feuilles charnues et à fleurs jaunes. J’ai remarqué aussi dans les
parties les plus humides un _Marsilea_ qui croît spécialement autour des
trous remplis d’eau. Je rencontre de fortes touffes de Graminées formant
des monticules analogues à ceux qui sont produits par _Carex paniculata_
L. et _paradoxa_ Benth. en France ; entre ces touffes, croît une plante
à fleurs jaunes récoltée au bord des marigots dans la région des
convois, ainsi que deux Labiées. On rencontre aussi une Cypéracée en
fleurs analogue à _Cladium Mariscus_ R. Br., deux _Cyperus_ et tout un
champ de Marantacées. Il existe, en outre, une mare contenant des
_Nymphæa_, ainsi que le _Pontederia natans_ Beauv. à fleurs bleues, etc.
Le _coguira_ en fruits est très abondant au bord de cette mare. A la
limite des marais, mais sur un terrain sec, inondé peut-être durant
l’hivernage, croissent de nombreuses Cypéracées à fleurs groupées en
capitules blancs.
Les jardins indigènes contiennent des oignons, l’aubergine indigène
(_Solanum Pierreanum_ Paill. et Bois), le _dabé_, les calebasses qui
commencent à pousser.
Près des mares, à côté du village, une excavation laisse voir plusieurs
blocs énormes se désagrégeant à la surface, de _granit_ à feldspath,
teinté en rouge par l’oxyde de fer, analogues à certains granits de
Normandie. L’excavation a été probablement creusée pour la recherche de
l’or.
Des traces de ces terres granitiques se retrouvent dans le pays, quoique
la prédominance appartienne toujours au sol ferrugineux et à l’argile
cendrée d’alluvion.
J’ai récolté dans le lougan une petite Euphorbiacée, le _Croton lobatum_
L. qui croît en abondance dans tous les terrains cultivés et serait, au
dire des indigènes de la Côte d’Ivoire, un poison très violent (d’après
M. Thoiré).
_Iantola._
_28 mars._ — Partis de grand matin, nous arrivons au petit jour au bord
du fleuve. Il est assez étroit et peu profond, du moins au gué. Sur le
sable, il y a des légions de petites fourmis noires, formant une colonne
serrée très longue.
Les fruits du _Ximenia_, semblables à de petites prunes mirabelles, sont
toujours très abondants et en pleine maturité. Ils ont une saveur
aigrelette très agréable, et les indigènes en cueillent tout le long du
chemin.
A environ 2 ou 3 kilomètres de Iantola, on arrive sur l’emplacement d’un
très vaste village détruit ; la brousse a réenvahi le terrain où
s’élevaient les cases.
A partir de là, sur un plateau ferrugineux étendu, la liane _goïn_ et le
_saba_ sont communs et saignés depuis longtemps. J’ai vu aussi le
_Strophantus sarmentosus_ D. C. encore en fleurs.
Le _singan_ (_Cassia Sieberiana_ D. C.) à fleurs jaunes est très commun
aussi dans les bosquets ; les fleurs commencent à tomber.
Le village de Iantola est situé dans une vaste plaine de 150 à 200
hectares d’étendue, paraissant fertile. C’est l’emplacement d’un très
grand village détruit. Des restes de cases et des baobabs dispersés dans
cette plaine l’indiquent. Sur ce terrain croît le _fafetone_ qui
n’atteint ici que 0 m. 80 de hauteur et dont la tige est herbacée sur
toute sa longueur. Il est actuellement chargé de fleurs et de fruits non
mûrs.
Ce village de Iantola conviendrait bien pour une exploitation
caoutchoutière par suite de l’étendue des terrains cultivables entourant
le village.
Un marigot situé à 30 mètres à l’Est du village contient encore beaucoup
d’eau claire et en retirant la vase, on pourrait en accumuler beaucoup.
Il serait facile d’irriguer toute la plaine cultivable ; de plus le
marigot est bordé d’une bande étroite de terres noires d’alluvions, très
propre aux cultures potagères et aux semis. La plaine pourrait être
élargie par des déboisements. Elle est entourée de coteaux ferrugineux
élevés, très propres à la multiplication du _goïn_. Il en existe déjà
beaucoup à travers la brousse.
Les bornes pourraient être faites par le fleuve et par le premier
marigot qui coupe le chemin allant sur Dieguénikalana. Il ne faut pas
perdre de vue que le Balé (grossi du Sankarani) est probablement
navigable durant l’hivernage et va se jeter dans le Niger à mi-chemin de
Siguiri et Bammako.
La flore des bords du marigot est riche, le _Ceratopteris_ croît dans
l’eau aux endroits ombragés. On cultive dans cette région le _n’yaron_
(aubergine), les oignons, le _boron_.
_Diéguénikalana et Kéméné._
_29 mars._ — A partir de Iantola, on suit le chemin de Siguiri à
Bougouni, large et bien entretenu.
Dans la nuit, après 3 kilomètres de marche, je remarque des excavations
sur les bords ; elles ont peut-être servi à faire des recherches d’or.
Au lever du jour nous passons un marigot : une bande de biches s’enfuit
à notre approche.
Je traverse Bounonko, après une heure et demie de marche. C’est un grand
village, détruit en partie. Il ne reste plus que quelques cases et des
pans de _tata_.
En dehors du village, le _dougoutiguia_ fait construire trois cases
rapprochées, aidé des habitants des villages voisins, pour recevoir les
Européens à leur passage (ordre du Commandant).
Diéguénikalana où je déjeune est un pauvre village très réduit. Au
milieu de la plaine où travaille un tisserand, il y a seulement un
_gouin_ (_Pterocarpus erinaceus_ Lamk.) actuellement en fruits, donnant
très peu d’ombrage. Dans le lougan, je remarque des traces de cultures
de coton, de _diefa-diaba_ pour prendre les poissons, des indigotiers.
J’observe aussi un pied de ricin.
J’aperçois, pour la première fois, en train de sécher sur une case, dans
une petite calebasse tressée avec des roseaux, des feuilles de _ouo_ ou
de _gouo_, trouvé le lendemain à Ténétou en fleurs. Ce _ouo_
(_Zanthoxylum senegalense_ D. C.) après avoir été réduit en poudre est
mis dans les sauces fabriquées par les _moussos_ pour parfumer le
couscous. J’observe aussi, et de même pour la première fois, des femmes
en train d’écosser des fruits de _diala_ (_caïlcedrat_) pour la
fabrication du savon.
Dans la case de mon hôte, il y a, suspendues ou placées sous les
traverses qui supportent le toit, diverses choses bizarres : plumes de
différents oiseaux, notamment fragments de plumes d’autruches, coquilles
d’anodontes du fleuve, une carapace de tortue de 10 à 15 centimètres de
diamètre. Cette tortue appelée _Sora_ se mange, paraît-il.
A deux heures, je me mets en route, pour Kéméné où j’arrive le soir à la
tombée de la nuit.
Sur la route, j’ai récolté une petite Labiée assez odorante et j’ai vu
en fleurs le _Terminalia macroptera_ Guill. et Perr., arbre à grandes
feuilles ovales et glaucescentes.
Je n’ai rien vu de notable à Kéméné, où je suis arrivé et reparti de
nuit. Le chef du village me dit que les hyènes et les panthères viennent
fréquemment dans les environs, la nuit.
_Faradialé et Souloula._
_31 mars._ — Au village de Faradialé, je revois le _Strophantus_ de
Banan. Nous rencontrons une caravane de _dioulas_, composée d’une
vingtaine de porteurs, chargés de barres de sel.
Le village de Souloula est composé de plusieurs groupes de cases fort
distants les uns des autres ; un seul, celui du chef, est entouré d’un
reste de _tata_. Autour du puits est le jonc à rhizome odorant déjà
signalé. J’ai remarqué des _nétés_ mûrs. En dehors du village, tout près
du _tata_, se trouve une Euphorbe cactiforme qui produit une douleur
très vive, pouvant durer plusieurs heures, sur toutes les muqueuses mais
surtout sur les yeux. L’arbuste est couvert d’incisions ; il est donc
probablement utilisé par les indigènes.
Sur un petit coteau ferrugineux qui avoisine le village, croissent
quelques touffes de _goïn_. Elles ont été saignées récemment pour la
première fois.
Il y a seulement 10 kilomètres de Souloula à Bougouni. Le chemin est
bordé de _yoros_, jolis arbustes de la famille des Polygalées
(_Securidaca longepedunculata_ Fres), à fleurs pourpres, rappelant
l’arbre de Judée. J’ai rencontré aussi l’orchidée tuberculeuse, le
_sinia_, et une très curieuse Aroïdée (_Amorphophallus_). Je remarque
que les karités n’ont pas tous des fruits. Dans quelques-uns, les traces
des fleurs persistent encore, avortées. Dans d’autres, il y a seulement
quelques fruits çà et là bien que l’arbuste soit adulte. Enfin certains
arbres sont chargés de fruits ; il en naît plusieurs à chaque
inflorescence.
On aperçoit le poste de Bougouni à deux ou trois kilomètres de distance.
Ce poste occupe une situation pittoresque. Il est bâti à l’extrémité
d’une colline ferrugineuse qui après avoir décrit une courbe ouverte
vers le Baoulé, encadrant le village, vient se terminer brusquement dans
la plaine où coule le fleuve. Le poste domine ainsi le terrain
environnant d’une cinquantaine de mètres. Au pied, se trouvent le
village des tirailleurs et le village de Liberté.
_Bougouni_
_Du 1er au 4 avril._ — Une grande route conduit du poste au village de
Bougouni. Dans le village ou autour, je remarque quelques banans assez
petits ainsi que le _Tomboro_ (arbre à ver à soie, _Zizyphus
orthacantha_). La _goïn_ existe çà et là. Sur une longueur de 3
kilomètres, nous marchons dans la plaine entièrement remplie par de
hautes Graminées sèches, ayant plus de 2 mètres de haut. Nous atteignons
le Baoulé (fl. Rouge) au gué de passage du chemin des dioulas allant à
Odienné. Une colline à rochers abrupts s’avance jusqu’à 50 mètres du
fleuve. Le Baoulé contient des huîtres, des anodontes. Il présente des
schistes (passant parfois aux grès) stratifiés à tranches verticales et
dirigés à peu près suivant le fleuve. Ces rochers sont en partie
submergés, les autres sont tout à fait secs. Les roches humides sont
recouvertes par la plante aquatique dégradée déjà trouvée à Billy et à
Bammako.
J’ai vu sur les bords du fleuve le _Polygonum Balansæ_ Boiss. avec des
troncs assez gros, toujours plus ou moins tortueux, le petit arbuste à
fleurs rouges du lit du Niger et du Sénégal.
_Zandiéla_
_11 avril._ — Nous partons de Ouré vers 6 heures et demie. Les karités
et les nétés sont très nombreux sur la route. Le faux jujubier de Bomtyn
est aussi commun depuis Bougouni.
Le _mana_ paraît avoir presque disparu ; je n’en rencontre plus. Le
_saba_ en fleurs est abondant partout. J’ai vu quelques pieds de
_sofara_ dont les fleurs sont passées.
Peu après Faradé, nous traversons le Banifing sur un pont formé de
branches d’arbres recouvertes de terre ; le tout est supporté par un
échafaudage très compliqué. La rivière est actuellement réduite à un
petit filet d’eau, qu’on peut par places enjamber sans se mouiller les
pieds. Il n’y a pas de plantes remarquables sur les rives du fleuve. Les
caïmans sont très communs dans le Banifing.
A 8 heures et demie, nous passons à Zanabgo, village en partie détruit,
encore important. J’y observe un _ntaba_ encore en pleine floraison. Peu
après, je rencontre quelques _goïn_ chétifs, jeunes, saignés néanmoins
récemment.
A 10 heures, nous arrivons à Zaniéla, village formé de quatre ou cinq
groupes de cases, en parties détruits. On y élève des abeilles. J’y ai
remarqué un beau pied de coton.
Les _fafetones_ sont très communs dans le lougan autour du village, en
fleurs et en fruits. Le _tiga nin guenin_ est cultivé durant
l’hivernage. Je n’ai vu qu’un seul papayer.
Il existe une pratique bizarre que j’ai vue ici pour la première fois.
Quand un vieil indigène est mort, on badigeonne le côté droit de la
porte de sa case en dessinant un caïman en relief, ou simplement sur
deux bandes en relief, on applique du couscous de riz pilé. Cela donne
l’aspect d’un badigeonnage au lait de chaux. On coupe ensuite un coq
vivant en morceaux, et on en barbouille l’entrée de la case. On
renouvelle le sacrifice du coq de temps en temps. Ces marques attestent
que l’indigène qui habitait la case a été regretté.
_Dialacoro-Bafaga_
_12 avril._ — Nous partons de Zaniéla à 4 heures, et nous arrivons à
Farabakoro à 6 heures. Un _doubalé_ très verdoyant croît sur la place du
village. Le long de la route, nous observons un petit arbuste à fleurs
blanches, commun partout, ainsi qu’un autre arbuste à fleurs jaunes. Les
fruits de _sanan_ sont mûrs et tombés. J’ai trouvé aussi pour la
première fois, des fruits de _sé_ mûrs.
Nous remarquons sur la route des traces fraîches d’éléphants.
Vers 8 heures et demie, nous arrivons à Bafaga. Près du village se
trouve un beau _nongo_ en fleurs, un énorme _tomboro_, quelque beaux
palmiers _cébi_ ; déjà quelques fruits sont tombés.
Dans le village, la case carrée du chef est vaste, ornée de piliers
externes en relief, qui se prolongent en clochetons. Au delà et tout
près du village, on traverse un marigot presque à sec ; les puits
creusés aux alentours sont encore remplis d’eau.
Le fond de la végétation de ce marigot est formé par des palmiers _nté_
chargés de régimes. Un Ficus à feuilles larges, luisantes, nommé
_cotourou_, se trouve dans cette région. Les _Marsilea_ abondent dans
toutes les flaques environnantes.
Les femmes cultivent à proximité du marigot des _n’goys_ et des
_borons_. Avant d’arriver à ce village, et au delà, on rencontre de
nombreuses plaques de _mica blanc_ assez grandes dans un sable grossier.
Çà et là se trouvent des roches granitoïdes et porphyroïdes. J’ai vu
quelques _goïn_.
_Tabacoroni. — Koumantou._
_13 avril._ — Nous partons de Dialacoro à 4 heures, et nous longeons, de
nuit, le bord d’une sorte de marigot tout bordé de bans. Vers 6 heures,
on passe à côté d’un village détruit.
Les bans sont très communs le long du chemin de Bougouni à Sikasso. Le
fruit en forme de prune gluante est commun dans les ruines. On revoit
cet arbre dans le village de Koumantou qui paraît avoir eu une grande
importance, mais qui est maintenant en partie détruit. Les fromagers et
surtout les baobabs sont très communs tout autour.
Ce village a été composé de plusieurs groupes de cases, assez éloignées
les uns des autres, et dont chacun est entouré d’une tata. Il y a un
seul puits pour le village. L’eau, de couleur blanchâtre, est
détestable. Une quinzaine de moussos se livrent aux travaux du ménage
(lavage des calebasses), de la toilette (lavage du linge) tout autour ;
l’eau qu’elles rejettent forme des flaques fétides autour du puits où
elle s’écoule.
Nous arrivons à Tabacoro à 10 heures. Il y a deux villages, distants de
200 mètres l’un de l’autre. J’y remarque plusieurs beaux baobabs, des
plants de _sosa_. Dans les bas-fonds marécageux, près des jardins,
j’aperçois de beaux bosquets de _ban_ avec une grande liliacée, des
_Vitis_ à tige ailée ; une Cypéracée à petites têtes blanches. Le
_kounocois_ existe dans ce massif en une quinzaine d’exemplaires
paraissant spontanés.
=Le Fou.= — Dans le pays, une partie des jeunes gens doivent faire le
métier de fou ; ils amusent les habitants et les passants. Leur coiffure
consiste en un chapeau surmonté de têtes d’oiseaux plus ou moins
mutilées d’où pendent de tous côtés des morceaux d’os, ainsi que des
queues de moutons, de chèvres, de singes. Ils sont vêtus d’une sorte de
cotte-maille, formée d’un filet qui fut un hamac, et d’une culotte dont
les deux jambes sont inégales. Des cornes, des plumes et des fruits
divers, sont suspendus autour de lui. Il saute, gesticule et paraît
beaucoup s’amuser de la gaieté des autres. Il porte autour du cou un sac
immense destiné à mettre le _mil_ qu’on lui donne et qui semble assurer
sa nourriture. Il paraît qu’il cultive d’ailleurs un lougan.
Autour des villages de Tabacoro, il y a beaucoup de palmiers ; l’un est
le _ban_, le plus commun, formant des massifs entiers ; l’autre est le
_cebi_ qui présente seulement des individus isolés dans le lougan autour
du village.
_Doucolobougou._
_14 avril._ — Nous partons de Tabacoroi à 4 heures et passons à
Bérétiéné de nuit. A Tréféra, je remarque deux _banans_, et aux
environs, quelques _goïn_ que l’on a commencé à saigner. De l’autre côté
de Tréféra se trouve un puits pour la recherche de l’or. Le long de la
route, j’aperçois des plateaux ferrugineux où on trouve de petites
boules de fer, de quartz et des cristaux non arrondis de quartz.
J’observe çà et là une sorte de granit en blocs isolés. L’Acacia de
Bougouni est très commun dans cette région. J’ai revu aussi des
_karités_, des _nétés_ et des _oros_ qui sont les arbres dominants de la
région. Les fruits des Karités commencent à tomber.
Nous arrivons à Tiégougoba à 10 heures. Le village est situé sur une
petite éminence. Les troupeaux ont été volés à diverses reprises par les
bandes de Thiéba et de Bademba. Les cases sont construites de façons
différentes et précédées d’une véranda. Une tornade très violente s’abat
à 1 heure et il pleut abondamment.
Nous passons le Bagoé. Les rives du fleuve sont bordées d’une haute
végétation luxuriante, rappelant celle des bords du Niger. Des bancs de
sable émergent. On y trouve des coquilles d’huîtres et d’anodontes. La
rive de Bougouni est très verdoyante. Elle est occupée par une liane qui
domine et enveloppe tout ; la rive de Sikasso est sans végétation comme
les rives du Sénégal ; une autre partie est boisée. Au bord du sentier,
il y a de nombreuses traces d’éléphants se croisant en tous sens et
descendant vers le fleuve.
Depuis le départ de Bougouni, dans la plupart des villages que je
traverse, les femmes sont parties dans la brousse à la récolte des
fruits de Nété. Dès le matin, surtout après une tornade pendant laquelle
il est tombé beaucoup d’eau, une femme se met généralement en route avec
plusieurs calebasses ou porte-charges, accompagnée souvent de ses
bilacoros de 5 à 10 ans, qui l’aident dans la récolte, et du mari qui ne
porte rien que son fusil, son épée ou sa lance. Durant tout le temps que
sa femme récoltera les fruits, il se reposera au pied de l’arbre et ne
rapportera rien. Dans presque tous les villages que je traverse, il y a
de vastes greniers à _nété_, sortes de petites cases rondes bâties sur
pilotis. On y entasse les gousses jusqu’au haut et on les recouvre d’un
toit en chaume. Ce _nété_ (_Parkia africana_ R. Br.) tient une grande
place dans l’alimentation des indigènes qui le conservent d’une année à
l’autre. Il peut se manger à l’état nature. Mes porteurs en mangent
souvent une calebasse avant l’arrivée de leur couscous. Il entre dans la
composition de presque toutes les sauces. On en fait aussi un couscous
qui n’est pas désagréable, relevé avec quelques épices. On prépare aussi
avec le nété une boisson sucrée qu’on pourrait essayer de faire
fermenter[3].
A 3 kilomètres avant d’arriver à Doucolobougou, je traverse un marigot
bordé d’une épaisse végétation rappelant celle des marigots du cercle de
Kouroussa. On trouve également au bord : le _kobi_ qui porte maintenant
des fruits non mûrs, le _coso_ encore en fleurs et des bambous. Dans le
_lougan_, les _sés_ ont leurs feuilles recroquevillées par une galle
spéciale. Ils sont (même les jeunes) couverts de touffes de
Loranthacées. Ces _sés_ ont fleuri plus tard que la plupart des autres
que j’ai vus, car les fruits sont encore très jeunes et les corymbes
fructifères présentent encore quantité de fleurs desséchées non tombées.
A 1 kilomètre avant d’arriver à Doucolobougou, il y a un petit mamelon
ferrugineux couronné par des _sés_ qui portent, dans la partie élevée de
leurs branchages, des ruches à abeilles, en paille. Elles sont orientées
du nord au sud. Le village de Doucolobougou est assez bien conservé. On
n’y parle plus le mandé. La _tata_ présente seulement quelques brèches
obturées par des piquets. Il y a beaucoup de cases carrées. Chaque
groupe de cases est entouré lui-même d’un mur en terre. Je reçois un
excellent accueil dans ce village. On m’apporte du lait, un _dolo_, des
œufs, un poulet et du couscous. Le _dolo_ est encore chaud et non fait.
On en boit dans tout le pays, seulement le lundi, qui paraît être
partout chez les noirs, le jour férié de la semaine, qu’ils soient
musulmans ou fétichistes. Durant la nuit, la tornade de la veille
recommence ; la pluie fait rage.
_Fantièla. — Natié._
_18 avril._ — Partis de Courala à 4 heures 1/2, nous sommes arrivés à
Fantalié à 6 heures. Quelques beaux baobabs et quelques fromagers se
trouvent autour du village. Près de la sortie, en allant vers Pédougou,
je remarque de jolis bosquets boisés, parfumés par le _Senséré_,
traversés par deux petits ruisseaux parallèles, profondément encaissés
dans des causses ferrugineuses et formant des cascades. Le sol est très
frais, plutôt marécageux. Des Graminées, imprégnées de rosée, couvrent
le sol. De nombreux pieds de Sélaginelle poussent à côté. Des mousses
croissent là où la terre est nue. Les ruisseaux sont bordés de grands
arbres ou de touffes buissonneuses de _coro_, de _cotourou_, arbre à
tronc grêle, élevé, présentant seulement à la cime un bouquet de très
grandes feuilles comme le palmier.