La lettre un peu rude de mon père ne m’avait pas ébranlé. Par déférence,
j’étais rentré en moi-même, et j’en étais sorti extrêmement satisfait.
Les termes de ma lettre m’avaient paru des plus convenables. Et je
demeurais convaincu que la main de Marie-Antoinette, c’est-à-dire mon
bonheur, et peut-être ma vie, dépendait de ma fidélité à mes nouveaux
principes. Je résolus donc de poursuivre sans relâche ni mollesse mes
exercices de perfectionnement.
J’avais réformé sans trop de peine ma tenue et mon maintien. Il m’en
coûta davantage de changer ma tournure d’esprit. Je crois avoir montré
avec assez de netteté qu’à Lyon on n’est pas optimiste. Il semble qu’on
y cultive le mécontentement comme une fleur de distinction. Jamais,
depuis plus d’un an que je vivais à Lyon, je n’avais entendu une parole
réconfortante. Tout était calamiteux et déplorable. Si, dans ma
simplicité, je tentais de manifester des sentiments plus confiants, il
ne m’échappait point, à certains sourires dérisoires, que l’on me
considérait comme un homme peu avisé et peu sérieux. Semblable opinion
risquait de faire échouer mes plus chers desseins. Je m’attachai à la
détruire en créant en moi un état d’esprit de désolation.
L’exemple de Calixte, de consciencieuses méditations sur le «Malheur des
Temps» qui lui arrachaient des lamentations inépuisables, la lecture
quotidienne d’une certaine presse, furent pour moi de précieux
stimulants dans cette lutte contre la nature et m’aidèrent finalement à
en triompher. Je m’excitais à l’indignation, me complaisais dans
l’amertume et me délectais dans la rancœur. Je fis tant et si bien qu’en
moins de six semaines j’arrivai à gémir, sans la moindre difficulté, à
la troisième phrase et sur n’importe quel sujet. Calixte, lui-même, en
était étonné, et je voyais bien que l’on m’écoutait avec une
satisfaction admirative...
Ma connaissance de la langue anglaise avait engagé MM. Tristan-Miron à
me faire visiter l’Angleterre. On comprendra sans peine que ce voyage ne
pouvait pas être pour moi un voyage d’agrément. Je m’éloignais de
Marie-Antoinette, je la laissais aux auditions passionnées de MM. Jean
de Bruel et Félix Bernicot. Je partis la mort dans l’âme... Dans le
train, on cause pour se distraire. Ma conversation ne fut naturellement
qu’un gémissement. Pas de sujet que je ne rendisse lugubre ou alarmant.
Certain jour, l’un de mes compagnons de voyage, qui m’écoutait dans un
silence attentif, finit par m’interrompre. «Pardon, monsieur, me dit-il
très poliment, me permettriez-vous une question?» Je fis un geste
d’assentiment. «Hé bien, monsieur, me demanda-t-il, ne seriez-vous pas
Lyonnais?--Parfaitement, monsieur, répliquai-je avec conviction, et je
m’en flatte.» Ce fut l’un des instants les plus doux de ma vie. La
question de cet étranger était la première récompense de mes efforts. Il
me sembla qu’elle me rendait digne d’en obtenir une autre infiniment
plus belle et plus désirée. Je regagnai Lyon sur les ailes de l’espoir.
Gémir m’était donc devenu aussi naturel que boire et manger. Je crus
n’avoir plus rien à apprendre, être passé maître ès sciences lyonnaises.
Je n’étais en réalité qu’un grand présomptueux. Deux gestes de ma
bien-aimée suffirent à me le démontrer.
Nous revenions, Mlle Vernon, Calixte et moi, d’une conférence
dominicale. A l’entrée du pont Tilsitt, Marie-Antoinette s’arrêta en
face d’une mendiante aveugle qui, assise sur un pliant bas, offrait
d’une main des lacets et, de l’autre, agitait une sonnette. «Combien vos
lacets, ma bonne femme? demanda la jeune fille.--Douze sous la paire,
douze sous seulement, répondit la pauvresse.--Mais si je vous en prenais
deux, reprit Marie-Antoinette, ne me les laisseriez-vous pas à
vingt-deux sous?» L’aveugle étouffa un soupir: «Comme vous voudrez, ma
bonne dame... C’est une charité!» Et je vis ma bien-aimée prendre les
deux paires de lacets et compter vingt-deux sous dans la main tendue de
la mendiante. «Papa m’a dit de toujours marchander,» nous déclara-t-elle
alors d’un petit air triomphant. Calixte souriait, mais je me sentais un
peu gêné. Une nouvelle surprise m’attendait à l’autre bout du pont. Là,
un malheureux cul-de-jatte implorait l’aumône avec des lamentations que
Calixte lui-même n’aurait jamais osées. Alors je vis ma bien-aimée
ouvrir de nouveau son sac à main et en retirer une petite pièce dorée
qu’elle déposa, sans s’arrêter et le plus simplement du monde, dans la
casquette de l’infirme. Le croira-t-on? Ce double geste de
Marie-Antoinette m’en apprit davantage sur l’âme lyonnaise que toutes
les observations que j’avais recueillies si patiemment depuis seize
mois.
Ce jour-là, en regagnant mon hôtel, je rencontrai cet homme charmant et
disert, ce journaliste distingué que j’ai présenté au début de ces
Mémoires sous le nom de Jean Caille. Nos conversations étaient toujours
instructives. Il connaissait admirablement ses compatriotes et les
jugeait sans passion, avec l’impartiale curiosité d’un psychologue.
Profitant de cette rencontre, je me permis de lui soumettre une
difficulté sur les mœurs que je n’étais pas encore parvenu à résoudre.
Je lui parlai de cette grise simplicité, de ce manque d’élégance et,
parfois même, de ce négligé dans la toilette que j’avais remarqué chez
tant de belles Lyonnaises. Puis je lui en demandai la raison. Sans
hésiter, un fin sourire aux lèvres, Jean Caille me répondit par ce seul
mot: «Économie.» Je ne pus me retenir de rire. «Entendons-nous bien, lui
dis-je, je ne parle que des dames de la bourgeoisie riche.--J’entends
bien, me répliqua-t-il, et je répète: économie.» J’avais peine à le
croire. «Mais, m’écriai-je, celles dont je vous parle ont plus de cent
mille francs de rente! Comment pratiqueraient-elles un genre d’économie
qui répugne à la plus affamée des midinettes?--La ladrerie de leurs
maris les y contraint... C’est là, ajouta-t-il, l’un des traits les
moins aimables de notre caractère. Vous m’excuserez de ne pas insister.
Qu’il vous suffise de savoir, si vous l’ignorez encore, qu’à son foyer,
le grand bourgeois lyonnais se montre souvent un véritable Harpagon et
réduit sa femme à une sorte de mendicité perpétuelle. Je ne vous en
dirai pas plus long.»
Les propos de Jean Caille faillirent me jeter dans le désespoir. De
retour à l’hôtel, je m’enfermai dans ma chambre et me pris la tête entre
les mains. «Non, non, c’est trop! me disais-je en gémissant. Jamais je
n’arriverai à faire de moi un Lyonnais complet. La tâche est au-dessus
de mes forces. C’est le rocher de Sisyphe... Marchander, liarder,
chipoter, ah! diable! Moi qui fus toujours un peu prodigue... Et
pourtant, il le faut. L’amour l’exige. Marie-Antoinette ne m’en a-t-elle
pas donné le plus joli exemple? Je le suivrai. Je me créerai des
habitudes d’épargne. J’apprendrai à marchander...»
Je m’y employai opiniâtrément durant cinq semaines. Ce fut le souci de
tous mes instants. Il m’arriva même de me rendre acquéreur de certains
objets sans utilité pour moi, dans le seul but d’en débattre le prix. La
rue était mon principal champ d’entraînement. Bientôt je ne comptai plus
mes victoires sur les marchands des quatre-saisons. Je fus plus d’une
fois injurié, mais rien ne me rebutait. J’opposais un front d’airain aux
grossièretés des Crainquebilles comme aux moqueries des commères... Je
dois reconnaître, pourtant, qu’en matière de marchandage, Calixte se
montra toujours mon maître. Il est vrai qu’il était beaucoup mieux armé
que moi pour ces sortes de tournois; et je ne saurais dire l’état de
fureur mêlé d’envie dans lequel il me jetait, lorsque, après une heure
de passes incertaines, je le voyais terrasser brusquement son adversaire
d’un: «Voyons, voyons, je suis M. Paterin, M. Paterin-Vernon de la rue
Vaubecour.--Ah! soupirais-je alors en moi-même, que ne puis-je m’écrier
à mon tour: je suis M. Lavrignais, M. Lavrignais-Vernon du quai
d’Occident!» Mais, pour en avoir le droit, il me restait à donner une
dernière et solennelle preuve de la sincérité de ma conversion. J’en
guettai l’occasion. Celle-ci se présenta. Je la saisis comme un voleur.