«Toutes mes félicitations, mon cher Philippe, me disait Calixte quelques
jours plus tard, vous avez beaucoup plu. Ma tante Greillon-Delamotte m’a
parlé de vous en termes particulièrement flatteurs.»
--Hélas! répondis-je, je n’ai été que pleurard et stupide.
--Hé bien! cette stupidité ne vous a pas desservi, au contraire. On l’a
attribuée à une émotion bien naturelle, à un sentiment de déférence et
de modestie tout à fait explicable...
--Ah! Calixte, on aurait pu l’attribuer plus justement à l’amour.
--A l’amour?
--Mon vieil ami, je vous livre le secret qui m’étouffe. J’aime...
--Et qui donc?
--Mlle Vernon, votre belle-sœur... Oui, Marie-Antoinette!
--Mais vous êtes fou!
--Non, mais je le deviendrai immanquablement si je n’épouse pas
Marie-Antoinette... Marie-Antoinette!
Effrayé, Calixte me colla sur la bouche sa grande main osseuse.
--Pour l’amour de Dieu, Philippe, ne criez pas si fort! Vous oubliez que
nous sommes rue Sala!
Il me prit par le bras, m’entraîna avec la vigueur dénuée de mansuétude
d’un gardien de la paix qui conduit au poste un manifestant, et ne me
lâcha que sur la place Bellecour, près du kiosque à musique.
--Mon cher Philippe, me dit-il d’un ton aigre-doux, vous avez une façon
de plaisanter...
--Mon cher Calixte, répliquai-je avec fermeté, je vous jure que je parle
le plus sérieusement du monde.
--Comment? Vous... vous prétendriez épouser?...
--Oui, moi... avec le secours de votre amitié.
Ce dernier mot effaça le sourire de suffisance et de dérision presque
insultantes qui se dessinait sur les lèvres du meilleur de mes amis...
--Mon amitié vous est acquise, me dit-il. Mais épouser Mlle Vernon!... Y
avez-vous songé?
--Hé! Je ne songe plus qu’à cela.
--Mais vous n’êtes même pas Lyonnais!
--Je le deviendrai. J’y suis décidé.
--Vous n’appartenez pas à une famille connue!
--Je m’appliquerai à la faire connaître. Dieu merci, depuis près d’un an
que j’habite Lyon, je ne suis pas sans en avoir appris les moyens.
--Vous ignorez tout de nos traditions et de nos convenances. Vous n’avez
pas l’âme lyonnaise.
--Je suis plein de bonne volonté: je m’en ferai une.
--C’est de l’aberration!
--C’est une ferme résolution.
Calixte se mit à gémir.
--Philippe, mon ami, je vous en prie, ressaisissez-vous! Réfléchissez!
Mlle Vernon...
--Sera ma femme, à moins qu’elle ne s’y oppose. Il n’y a pas à y
revenir... Je l’adore, je suis fou d’elle... et plutôt que de la perdre,
je l’enlèverais!
--Quel scandale! Mais jamais cela ne s’est fait à Lyon!
--Hé bien, cela se fera.
On ne pouvait montrer un plus frénétique entêtement. Calixte en parut
ahuri, consterné, atterré.
--Voyons, mon ami, raisonnons, reprit-il d’un ton persuasif.
Il passa de nouveau son bras sous le mien et nous fîmes ainsi--je ne
sais combien de fois--le tour du kiosque.
--Oui, raisonnons, Philippe, raisonnons, et ne vous froissez pas si je
vous parle avec une franchise un peu brutale.
--C’est le droit d’un ami, répliquai-je. Soyez franc. Soyez brutal. Je
ne m’en offenserai pas.
--Hé bien, mon cher Philippe, vous connaissez la situation sociale de
Mlle Vernon. Vous n’ignorez ni sa parenté, ni ses alliances, ni ses
relations. Est-il besoin de vous les rappeler?
--C’est inutile, répondis-je avec une extrême douceur. Je vous assure
que tout ce monde-là ne m’intéressera vraiment que le jour où j’aurai
épousé Marie-Antoinette.
--Hé, comprenez donc que c’est impossible! Comment ma belle-sœur, qui a
refusé dernièrement l’un des plus beaux partis de Lyon, épouserait-elle
le premier Parisien venu? Entre nous, je ne vois guère que Félix
Bernicot qui puisse prétendre à sa main ou encore le fils Jutet...
--Le fils Jutet? m’écriai-je victorieusement. Il est allé à Paris et s’y
est perdu. N’en parlons plus... Reste Bernicot. Est-il vraiment si
séduisant?
--Son père est colossalement riche, me déclara Calixte, les joues
enflées de millions. De plus, les Bernicot sont alliés aux Bizolon, aux
Taffarel et à Mgr de Rambert. Vous concevez bien que vous ne pouvez être
un rival sérieux pour Félix...
Et mon excellent ami Paterin, m’ayant laissé quelques secondes à
l’amertume de mes réflexions, me posa, d’un ton dégagé qui me donna une
forte envie de le gifler, la question suivante:
--Sans indiscrétion, mon cher Philippe, combien gagnez-vous chez
Tristan-Miron?
--Sept cent cinquante francs par mois, répondis-je, sans parler d’une
honnête gratification au jour de l’an.
--Hé! hé! C’est déjà bien joli. Ha! ha! les employés sont bien payés de
nos jours. Ho! Ils peuvent vivre largement!
Puis, le sourire aux lèvres, il me glissa négligemment dans le tuyau de
l’oreille:
--Cher, Mlle Vernon a huit cent mille francs de dot.
Une confidence en appelle une autre:
--Cher, répliquai-je, j’en ai cinq cent mille bien à moi et, comme le
disent les Américains, n’étant ni aveugle, ni manchot, je vaux bien
quelques milliers de dollars.
--Plaisanterez-vous donc toujours? me demanda Calixte en s’arrêtant.
--Comment? Mais c’est vous le plaisantin! m’écriai-je soudainement
irrité. Que signifient ces: «Hé! hé! c’est bien joli. Ha! ha! les
employés... et tous ces ho! ho! impertinents?»
--Vous avez cinq cent mille francs? reprit Calixte, déconcerté et
rougissant.
Je me sentais, à vrai dire, tout disposé à le fouailler de quelques
vertes répliques, mais je réfléchis qu’une correction ne le rendrait
peut-être pas très favorable à mes desseins. Et puis il me pressait le
bras d’une manière beaucoup plus amicale.
--Cette petite fortune, expliquai-je à Calixte, m’a été léguée, il y a
deux ans environ, par un grand-oncle maternel. Directeur d’un cabaret
artistique à Montmartre des plus sélects, ce digne oncle, qui m’aimait
beaucoup, sentant sa fin approcher, nous coucha équitablement et côte à
côte sur son testament, une vieille et excellente amie et moi. Je dois
vous avouer, mon cher Calixte, que la mort de cet homme de bien exerça
une influence décisive sur ma destinée. Lui vivant, je serais peut-être,
à cette heure, le chansonnier le plus en vogue de la capitale et ne
connaîtrais certainement pas les tribulations de la filière chez MM.
Tristan-Miron, Unis et Façonnés.
--Il ne faut rien regretter, me déclara Calixte, si ce n’est que
monsieur votre oncle n’ait pas jugé bon de disposer de la totalité de
ses biens en votre faveur. Ils eussent été plus proprement placés entre
vos mains que dans celles d’une cousine et vous seriez plus riche de
cinq cent mille francs. Convenez également qu’il est infiniment plus
honorable de fabriquer de la soierie que des chansons...
--Je conviendrai de tout ce que vous voudrez, répliquai-je, et ne
regretterai rien si je peux épouser Marie-Antoinette!
--C’est une grande prétention, dit gravement Calixte.
Je le reconnus volontiers. «Si l’on m’avait dit, ajoutai-je, qu’un jour
viendrait où je renierais Paris et ses plaisirs pour l’amour d’une
Lyonnaise, j’aurais haussé les épaules en éclatant de rire. Pourtant ce
jour est arrivé et je ne me suis jamais senti si ému. J’aime
Marie-Antoinette, et, bien que le sort ne m’ait pas fait naître au
confluent du Rhône et de la Saône, je n’aspire plus qu’à y vivre et y
mourir. Vous m’avez trop bien montré, mon cher Calixte, qu’en dehors de
Lyon, d’une certaine société et d’une certaine morale, il n’est ni
sagesse, ni bonheur, ni vertu. L’émulation de l’exemple m’aiguillonne et
m’enfièvre. Le noble souci du respect de soi-même me harcèle. Je veux
connaître, à mon tour, l’ivresse de la considération. Quand j’arrivai à
Lyon, le désir du mariage m’avait à peine effleuré. La vue de
Marie-Antoinette me l’a rendu lancinant, tyrannique, inexorable.
J’épouserai cette exquise jeune fille. Nous fonderons ensemble une vraie
famille lyonnaise, une famille nombreuse et qui sera «connue». J’aurai
la fierté d’appeler «mon oncle» M. Taffarel ou je me précipiterai dans
le Rhône la tête la première.»
Je me tus, tout frémissant de la déclaration passionnée que je venais de
faire et regardai Calixte. Tête basse, pensif, il murmurait:
«Bernicot-Vernon... Jutet-Vernon... Bizolon-Vernon, oui, ce serait
bien, ce serait convenable... mais Lavrignais-Vernon? Ah!
Lavrignais-Vernon...» Et, chaque fois qu’il associait mon nom à celui de
ma bien-aimée, il poussait un gémissement.
--En somme, mon cher ami, qu’attendez-vous de moi?
--Avant tout, répliquai-je avec feu, que vous m’aidiez de vos conseils à
ne point déplaire à celle que j’aime, et, pour cela, que vous continuiez
à m’instruire des usages et convenances de votre ville, puis que vous
m’exerciez à les observer avec naturel et spontanéité. Déjà, cette
petite carte d’invitation que j’ai reçue ce matin me permet d’espérer
que je ne suis pas tout à fait indifférent. Le jour où vous aurez fait
de moi un Lyonnais accompli, peut-être oserai-je vous demander quelque
service plus précieux...
A ces mots, Calixte ouvrit la bouche en levant vers le ciel des yeux de
martyr; puis, après être demeuré quelques secondes dans un mutisme
inquiétant, il me prit la main qu’il secoua avec une morne énergie comme
si je venais de perdre mon père. Je compris que je pouvais compter sur
lui...
Ah! si vous cherchez un ami, choisissez un Lyonnais. Vous ne le gagnerez
pas en une semaine ni même en un mois,--et pas toujours en une année.
Mais il vous sera fidèle... Il en est ainsi de toutes les affections
lyonnaises.