DU SOUCI DE L’EXEMPLE ET DE L’HORREUR DU SCANDALE

Mon coryza persistait. Après le physique, le moral chez moi fut atteint.

Nul ne s’en étonnera. J’eus des idées noires. Je devins inquiet,

chagrin, scrupuleux, défiant et cérémonieux. Le sommeil me fuyait. Les

rêves les plus bizarres le rendaient peu réparateur. Changé en Taffarel,

et Mme Greillon-Delamotte au bras, je faisais dans les salles de

conférences une entrée solennelle en promenant la main sur la multitude.

C’était le plus commun et le moins incongru de mes rêves. Ma mère

s’alarmait de la teneur de mes lettres. «Mon enfant, me répondait-elle,

sois plus simple. Accomplis ton devoir sans chercher à te donner en

exemple.» Et mon père, de son côté, m’écrivait énergiquement: «Que me

chantes-tu avec ta considération? Te prends-tu pour le premier

moutardier du pape?» De semblables remontrances ne laissaient pas de

m’impressionner et de me surprendre. J’ignorais que j’étais alors en

pleine crise d’âme et que j’évoluais dans le sens lyonnais avec une

rapidité miraculeuse. Ah! que je m’en fusse réjoui!

L’influence de Calixte que je subissais inconsciemment accomplissait ces

prodiges. Mon ami s’apercevait-il de mon changement moral? Je l’ignore.

Mais je ne doute pas qu’il en eût été aussi satisfait que moi et qu’il

s’en fût secrètement félicité. J’ai déjà fait allusion à cette constante

préoccupation de l’exemple qui inspirait la conduite de Calixte Paterin.

Sincèrement convaincu d’appartenir à une race élue, il s’appliquait à

mettre dans la plupart de ses faits et gestes une ostentation

particulière qu’il jugeait éminemment édifiante.

Nous eûmes, à ce sujet, une discussion bien instructive. Calixte me

parlait, un jour, de Gaspard Vernon, son beau-père, et il regrettait

qu’une modestie excessive l’empêchât de rechercher la considération dont

ses hautes vertus le rendaient digne. «C’est un homme extrêmement

charitable, me disait-il, toujours prêt à secourir l’infortune. Je ne

connais point d’œuvres de bienfaisance qu’il n’ait dotées de la manière

la plus libérale. Hé bien, qui s’en doute? Personne, mon cher ami,

absolument personne!» Et en prononçant ces derniers mots, Calixte me

regardait d’un air si piteux que je ne pus m’empêcher de sourire.

--Monsieur votre beau-père, dis-je, se plaît aux souscriptions anonymes.

--Hélas! gémit Calixte avec un réel désespoir... Mille, deux mille, cinq

mille francs, et trente petits points noirs précédés d’un grand X, vous

m’entendez bien, d’un grand X. Pas même ses initiales. Est-ce

concevable? Comment les gens seraient-ils édifiés et suivraient-ils son

exemple?

--Est-il donc nécessaire, répliquai-je, de proclamer à toute la ville

les charités que l’on fait?

--Quand on s’appelle Vernon, c’est un devoir, me répondit noblement

Calixte. Voyez Taffarel...

--N’est-il pas un peu cafard? lui demandai-je étourdiment.

Et je répétai à Calixte les propos que mon Marseillais m’avait tenus sur

ce grand personnage. Il les entendit de fort mauvaise grâce. Son front

s’empourpra, son nez infini se contorsionna comme jamais et il se mit

dans une colère froide.

--Je ne sais, me dit-il, quel est l’infâme polisson qui répand de telles

ordures sur un homme que nous vénérons tous. Mais je sais bien que la

religion et la morale n’ont point de plus zélés défenseurs que Philibert

Taffarel et que l’envie s’efforce toujours de salir ce qu’il y a de plus

respectable.

Après cette réplique vengeresse, Calixte me prit par le bras, et d’un

ton radouci, tout en m’entraînant:

--Mon cher Philippe, me dit-il, quand vous serez un peu plus au courant

de nos mœurs et de nos convenances, vous éviterez de prononcer à la

légère certaines paroles. Vous parlez d’hypocrisie. Sachez qu’hypocrisie

est un mot qui, à Lyon, n’a pas de sens. Certes nous ne sommes point

parfaits. Qui peut se flatter de l’être? Mais, parce que certaines

erreurs tout humaines nous éloignent parfois de l’idéal très élevé que

nous nous sommes forgé, doit-on nous traiter d’hypocrites? Je n’ignore

pas, ajouta-t-il, que la société parisienne se plaît volontiers à

montrer plus d’indulgence pour le vice qui s’affiche que pour la vertu

qui s’égare. C’est un travers funeste que nous ne possédons pas. Le vice

impudent nous scandalise et nous indigne. Nous réservons notre

indulgence à la faiblesse qui, sachant encore louer la vertu, laisse

prévoir son repentir.

Cette petite admonestation de Calixte me sembla très raisonnable. Je fis

amende honorable à M. Taffarel, je regrettai avec sincérité que M.

Gaspard Vernon, insoucieux de l’édification, persistât dans ses charités

anonymes, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde...

Les exemples de Calixte, ses exhortations, ses remontrances portaient

donc leurs fruits. Je me sentais pénétré d’un respect de moi-même et

comme possédé d’une rage de considération qui me rendaient beaucoup plus

facile la résistance à certains entraînements. Le vieil homme se mourait

en moi. Je redoutais moins ces mornes et grises après-midi de dimanche

qui, naguère, suscitaient en mon âme de si âpres nostalgies que les plus

grands excès me semblaient seuls capables de les dissiper. Pressé par la

tentation, j’évoquais maintenant quelques-unes de ces nobles figures que

Calixte m’avait appris à vénérer, ou le souvenir plus aimable de ma

Béatrice, de Marie-Antoinette! J’allais errer sur les quais de la Saône

où je l’avais rencontrée pour la première fois ou bien je courais, je

volais à la conférence du jour dans l’espoir de la revoir. Ainsi je

recouvrais la sagesse et la sérénité.

Cependant de si puissantes assistances ne me rendaient pas toujours

inexpugnable. Hélas! pour devenir Lyonnais, je n’en restais pas moins

homme!

De grandes affiches annonçaient alors aux quatre coins de la ville de

sensationnelles représentations de _la Dame aux bas souris_, opérette

viennoise et libertine, qui avait remporté dans toutes les capitales du

monde, sauf à Londres où on l’avait interdite, un succès triomphal. On

parlait de cinq cents représentations à Berlin, de six cents à Vienne et

de huit cents à Paris. A Lyon, on devait en donner dix. «Ce seront

encore dix de trop, me disais-je. Il faut que l’impresario n’ait pas la

moindre connaissance des idées lyonnaises pour espérer obtenir quelque

succès avec une opérette aussi effrontément qualifiée. Les théâtres de

Lyon sont déjà peu courus. Ce maladroit les videra.»

Vint le jour de la première. J’étais altéré du désir de connaître cette

_Dame aux bas souris_ qui ensorcelait l’univers. Mais le souci du

respect que je me devais et le soin de ma considération le contrariaient

furieusement. Je balançai jusqu’au soir. Finalement, la curiosité

l’emporta. «Puisque, me disais-je pour me tranquilliser, cette opérette

se donne aux Célestins et non au Casino, je ne commettrai, en y allant,

qu’une faute bien vénielle contre le respect de moi-même. Quant à ma

considération, c’est à peine si je l’accrocherai. A un tel spectacle, je

ne saurais coudoyer que des étrangers, Marseillais et Parisiens, tous

gens dénués de principes dont l’opinion m’importe peu.» Je partis d’un

bon pas. Mes tergiversations m’avaient mis en retard. Au guichet, je

réclamai en toute hâte un fauteuil: j’obtins par faveur un strapontin.

Fort étonné, j’allais pénétrer dans la salle lorsque je m’arrêtai sur la

porte, ébahi. Du parterre aux galeries, le théâtre était plein, plein

comme un œuf, plein à crouler; mais ce n’était pas le temps des

considérations. Le rideau se levait, l’obscurité couvrit la salle: je me

glissai jusqu’à mon strapontin avec toute la discrétion possible. En

m’installant tant bien que mal et plutôt mal que bien sur ce siège

capricieux, je regardai mon voisin. «Grand Dieu!» m’écriai-je aussitôt

en sursautant. «Chut! Chut! Assis!» protesta-t-on de toutes parts. Je

retombai à ma place dans un ahurissement total. C’était Taffarel!...

A l’entr’acte, je crus rêver! Quel entourage! A gauche, à droite,

devant, derrière, rien que des figures de connaissance et quelles

figures! Quelles personnalités! Arsène Jutet, Sixte Sévère, Aimé

Bernicot, Vital Sévère, Florestan Bizolon, Fortuné Sévère, Léonard

Grivolin, Juste Miron, Désiré Rivollet, Pothin Paterin et Calixte, lui

aussi, mon vieil ami Calixte. «Tous, ils y sont tous!» m’écriai-je

malgré moi avec une sorte d’effarement. Pourtant je n’aperçus ni Mme

Greillon-Delamotte, ni M. Gaspard Vernon qui vivait dans une égale

insouciance de l’édification et de la considération, ni ma bien-aimée

Marie-Antoinette. Que le ciel en soit loué! J’en eusse ressenti un

saisissement mortel...

Le spectacle se poursuivait. Je n’y prêtais qu’une attention distraite.

La présence de Calixte, de ses parents et amis et de tous ses pairs à

une opérette aussi folichonne était pour moi une énigme que je

m’efforçais de résoudre. Je ne songeais même pas, cela va sans dire, à

l’expliquer par l’attrait trop humain des gaillardises. Quelques

situations assez vives, quelques mots d’une équivoque assez libre

m’éclairèrent enfin. Tandis que les galeries--le peuple n’est-il pas

partout le même?--les accueillaient avec de longs rires et de vigoureux

applaudissements, aux fauteuils, un silence polaire, une immobilité

tombale. Puis, l’acteur réitérant ses impudentes plaisanteries, quelques

«ho! ho!» réprobateurs s’élevèrent. «Les malheureux! me dis-je alors.

Ils sont venus en toute innocence comme à un spectacle de famille et,

maintenant, les voilà bien choqués et bien embarrassés. Avec quelle

impatience ils doivent attendre la fin de cette _Dame aux bas souris_!»

Je ne me trompais pas. A peine le rideau commença-t-il à descendre que

ce fut la ruée vers les portes de toute une foule fuyant une léproserie.

Dans la rue, de petits groupes se formèrent d’où s’élevèrent des

lamentations. Je m’approchai de l’un d’eux. Au beau milieu, Calixte, le

visage défait, gémissait comme un damné, et M. Taffarel lui faisait

écho. «C’est un spectacle qu’on regrette d’avoir vu,» déclarait Calixte.

«On y rit pour n’y pas pleurer,» reprenait Taffarel. Puis, je n’entendis

plus que les qualificatifs indignés de la vertu blessée. J’espérais, du

moins, que Calixte me présenterait. Tout entier à gémir, il ne m’aperçut

même pas. Finalement, la pluie se mit à tomber, et nous nous dispersâmes

tous suffisamment édifiés.

Neuf jours après, je rechutai. L’ennui, la mélancolie des nuits

lyonnaises à laquelle je m’habituais mal, l’absence de la famille,

et je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

je retournai à _la Dame aux bas souris_.

Désireux de cacher le plus possible ma faiblesse, j’avais pris un

troisième rang de première galerie. On ne pouvait pas avoir été plus mal

inspiré. Obéissant sans doute aux mêmes scrupules, Calixte, oui,

Calixte, s’était juché au cinquième rang des mêmes galeries, derrière un

gros pilier. Nous nous aperçûmes, nous nous reconnûmes, mais nous ne

nous _vîmes_ pas. Dès la fin du premier acte, je m’enfuis par la porte

de gauche, et je crois bien que Calixte fit de même par la porte de

droite. Ah! qu’il me parut lourd, ce soir-là, le joug de la

considération!

Le hasard voulut que, le lendemain, je rencontrasse Calixte. Jamais je

ne l’avais vu aussi guindé, aussi solennel. Il m’aborda avec

circonspection et me tint, un quart d’heure durant, les propos les plus

dénués d’optimisme. Je crus convenable de lui répondre sur le même ton.

Il en parut extrêmement satisfait. Son visage soupçonneux s’éclaira. En

me quittant, il me serra la main avec une insistance, une cordialité

toute particulière, et ses derniers mots furent pour m’inviter à dîner

chez lui, le soir même.

Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise · 第 18 / 58 题