Mon état de santé n’était pas satisfaisant. Je souffrais depuis mon
arrivée à Lyon d’une sorte de coryza chronique accompagné d’inflammation
de la gorge qui m’incommodait beaucoup. Je toussais du matin au soir,
j’éternuais au moindre courant d’air, et M. Miron, exaspéré, me criait
de sa cellule: «Lavrignais, quand vous aurez fini, nous commencerons!»
Je lui répondais par un éternuement plus éclatant que les autres. Il
jurait comme un sous-officier. Tout cela ne pouvait pas durer... J’allai
trouver Calixte et lui demandai l’adresse d’un bon médecin. Par une
bizarre association d’idées que je ne m’explique pas encore, il me donna
également l’adresse d’un établissement de bains. Celui-ci était,
paraît-il, de tout premier ordre: on ne s’y lavait qu’entre gens «comme
il faut». Je le remerciai et, le jour même, je courus chez le médecin
qui me reçut paternellement. Après m’avoir interrogé, ausculté et
examiné, il prononça son verdict. Je n’étais pas sérieusement malade,
mais si je voulais guérir, je devais, sans balancer, reprendre le train
de Paris. Le climat lyonnais ne me valait rien. Je fus atterré. La
pensée de quitter Lyon sans avoir revu les beaux yeux songeurs et le
sourire si doux de ma belle Rencontre, me crucifia. Je pris un parti
désespéré. «Si je ne peux vivre à Lyon, me dis-je, j’y mourrai du
moins.» Cette résolution intrépide me tranquillisa beaucoup. Puis, pour
achever de me rasséréner, je songeai à me procurer une distraction
puissante.
Je n’avais pas oublié les paroles de Calixte. «Si, m’avait-il dit, vous
fréquentez assidûment les concerts et les conférences, vous ne manquerez
pas de revoir celle que vous aimez.» Je n’avais que l’embarras du choix.
Je finis par me décider en faveur d’une conférence dont le sujet, sans
être, comme on dit, d’une actualité brûlante, me parut bien captivant:
Vercingétorix et le siège d’Alésia. Un éminent historien devait le
traiter. J’aurais été en peine de trouver une distraction qui convînt
mieux à mon état.
Après un repas léger, je passai la Saône et entrai au Conservatoire. On
se pressait au vestiaire; déjà, la grande salle était comble. Je compris
aussitôt que je me trouvais dans une société d’élite et, tout bas, je
remerciai Calixte. Je n’entendais autour de moi que des: «Bonjour,
mon oncle! Bonjour, ma tante! Comment vous portez-vous, ma
cousine?--Avez-vous amené Francisque?--Où est donc Auguste?--Voici
Marguerite.--Madame, je vous présente mes hommages.--Grand-père est
parti dans le Midi.--Bonjour, mon cousin.» Partout on se saluait, on
s’inclinait, on se congratulait. On se serait cru dans une vaste réunion
de famille. Tout le monde semblait se connaître; et ceux qui demeuraient
assis à leur fauteuil, sans saluer, avaient l’air de pauvres égarés...
Plus d’une fois, je me dressai à ma place pour apercevoir quelque haute
personnalité dont je venais d’entendre chuchoter le nom. C’est ainsi que
je vis défiler Léonard Grivolin, Florestan Bizolon, Aimé Bernicot et les
trois frères Sévère, Sixte, Vital et Fortuné dont Calixte m’avait si
souvent et si avantageusement parlé. Ils me parurent lugubres. J’eus
également la bonne fortune de savoir qu’Arsène Jutet, le gros banquier,
était dans la salle. Puis, quelqu’un prononça le nom de Taffarel, et il
me sembla percevoir autour de moi comme un frémissement. Je vis alors
entrer un grand vieillard, au visage plein de mansuétude, qui traversa
solennellement les fauteuils en envoyant de la main comme autant de
bénédictions. Et chacun cherchait à obtenir l’une de ses bénédictions en
se levant sur son passage, puis se rasseyait, ravi, dès qu’il l’avait
reçue. «Ah! pensai-je, ému malgré moi, qu’ils doivent être grands les
mérites de M. Taffarel, si j’en juge par la déférence qu’on lui
témoigne!» Et je m’en voulus de les ignorer encore... Soudain mon cœur
s’arrêta de battre: elle était là, ma bien-aimée, mon idole! Trois rangs
de fauteuils seulement me séparaient d’elle. Et Mme Greillon-Delamotte
la chaperonnait et l’appela distinctement Marie-Antoinette. Et M.
Taffarel la gratifia, elle aussi, d’une petite bénédiction qu’elle reçut
avec son inoubliable sourire... Marie-Antoinette! Syllabes adorables!
Ah! qu’elle me parut spirituelle, cette conférence sur Vercingétorix que
ma bien-aimée applaudit à maintes reprises, avec un si sincère
enthousiasme! Et cette première soirée passée au milieu d’une société si
polie, à la familiarité si douce, qu’elle me parut aimable! Mais quel
torrent vertigineux de désirs et d’espoirs elle fit bouillonner dans mon
cœur!
Je passai le reste de la nuit à errer comme un visionnaire à travers la
ville. L’aube me surprit, rue du Juge-de-Paix, éternuant à me faire
sauter la tête. Cette interminable course dans le brouillard nocturne ne
m’avait pas guéri de mon rhume, mais j’avais pris quelques résolutions
sévères. Il y avait cinq mois que j’étais à Lyon, et quand on me parlait
des Grivolin, des Jutet, des Taffarel et de tant d’autres, j’ouvrais
encore de grands yeux d’ignorant. Hé bien, j’allais me mettre hardiment
à l’étude de ces beaux caractères. N’étais-je point passionnément épris
de Marie-Antoinette? Ne me serais-je point fait Lyonnais pour lui
plaire? Hélas! Pouvait-on se dire Lyonnais et ignorer les vertus
fondamentales de la considération?
Mon premier soin fut de raconter à Calixte cette soirée mémorable. Il
sembla étrangement surpris que ma bien-aimée s’appelât Marie-Antoinette
et qu’elle fût chaperonnée par Mme Greillon-Delamotte. «Hé! mon cher
Calixte, lui dis-je avec une curiosité palpitante, ne la
connaîtriez-vous pas?--Point du tout,» me répondit-il d’un ton
mécontent. Mais son nez s’agita de telle façon que je doutai de la
sincérité de sa réponse. Sans insister, je lui dis combien j’avais été
ravi, voire édifié de la dignité et de l’urbanité de l’excellente
société au milieu de laquelle je me trouvais pour la première fois. «A
vrai dire, personne ne s’est soucié de moi et on m’a bien souvent marché
sur les pieds, mais cela n’a aucune importance puisque j’ai eu la joie
de revoir celle que j’aime et de contempler M. Taffarel.» Puis, je lui
narrai le spectacle impressionnant dont j’avais été le témoin: la moitié
de la salle se levant sur le passage de ce grand vieillard pour le
saluer. «Ah! Calixte, m’écriai-je, quel est donc ce M. Taffarel que tout
le monde accueille avec autant de vénération qu’un prince de
l’Église?--_C’est une des plus grosses fortunes de Lyon_,» me répondit
Calixte. Puis, comme il commençait à pleuvoir, il sauta dans un tramway
après m’avoir rapidement serré la main. Et je maudis l’inclémence du
temps qui contrariait si mal à propos mon désir de m’instruire.
Au café, dans la rue, en tramway, j’entendais quotidiennement des
phrases de ce genre prononcées d’un ton pénétré: «Je suis chez
Taffarel... Il est chez Taffarel... Il entrera chez Taffarel...»
Quelquefois le nom changeait: c’était Grivolin ou Bernicot. Mais qu’il
s’agît de Bernicot, soyeux, de Grivolin, industriel, ou de Taffarel,
banquier, tous ceux qui pouvaient se dire leurs employés en concevaient
manifestement une certaine fierté. En déclarant: «Je suis chez Taffarel,
tu es chez Grivolin, il est chez Bernicot...» ils semblaient
sous-entendre: «Donc, nous sommes tous sauvés.» Et moi qui n’étais que
chez Tristan-Miron, Unis et Façonnés, où je subissais sans fierté une
suite d’épreuves, je leur portais, malgré moi, quelque envie.
«Messieurs, leur disais-je parfois, on voit bien que vous ne connaissez
pas les tribulations de la filière. Vous êtes parmi les privilégiés de
ce monde, car vous touchez des appointements royaux.» Quand je leur
parlais ainsi, ils croyaient que je me moquais d’eux. Puis, devant mon
visage sans malice, ils daignaient m’éclairer. «Nous ne sommes point, me
disaient-ils, parmi les privilégiés de ce monde. Nous passons tous par
la filière et nos appointements sont des plus médiocres, mais... Mais
nous sommes chez Grivolin, chez Taffarel et chez Bernicot!» Ce «mais» me
semblait alors incompréhensible, inexplicable, car j’ignorais tout de la
considération. Aujourd’hui, je le traduis ainsi avec assurance: «Mais...
nous sommes chez des patrons hautement considérés, et la considération
du maître est à la fois le pain quotidien et l’orgueil du serviteur.»
Cependant, je poursuivais activement mon enquête. Je voyais chaque jour
des gens considérés, mais les raisons de leur considération ne
m’apparaissaient pas avec clarté. J’interrogeai Pierre et Paul: j’en
reçus des réponses embrouillées et contradictoires. Une bonne dame dont
le fils était employé depuis peu chez Grivolin, désireuse de me donner
une idée des mérites de ce grand personnage, me dévida, avec
componction, toute sa généalogie. Je m’attendais pour le moins à quelque
lointaine alliance avec les Montmorency ou les La Rochefoucauld: je
n’ouïs qu’un chapelet de noms de la plus plate roture. Je finis par
m’adresser à mon Marseillais.
--Connaissez-vous Taffarel? lui demandai-je.
--Si je le connais? me répondit-il. Té, je te crois, Philippe, que je le
connais. Nous avons eu, cinq ans, la même petite poule.
Je le quittai sur-le-champ en haussant les épaules. Le crâne auguste de
M. Taffarel pouvait-il être farci de jambes folles?...
J’allais désespérer quand ma bonne étoile me fit faire la connaissance
d’un journaliste, homme charmant et cultivé, du nom de Jean Caille. A
notre seconde rencontre, je lui parlai de la grande enquête à laquelle
je me livrais et de la difficulté que j’éprouvais à la mener à bien.
«Cela ne m’étonne point, me répondit-il. Soyez sûr que si vous avez
recueilli tant d’opinions contradictoires, c’est que le caractère
lyonnais n’est lui-même, permettez-moi l’expression, qu’un chaos de
contradictions.» Je le suppliai de m’en dessiner du moins les traits les
plus distinctifs. «Il faudrait un Molière, me répondit-il. Lui seul,
dont la connaissance du cœur humain est demeurée sans égale, ne se
laisserait ni étonner, ni inquiéter, ni éblouir par la violence des
contrastes d’un tel caractère. Je suis Lyonnais et rien de ce qui touche
Lyon ne m’est indifférent. J’ai lu bien des définitions de notre
caractère: aucune d’elles ne m’a satisfait. Toutes m’ont semblé
incomplètes, complaisantes ou fausses. Celle même de Renan, la plus
juste à mon avis, reste superficielle. Quant aux portraits qu’ont tracés
de nous les historiens de Lyon, ce ne sont que des panégyriques dont le
psychologue ne saurait se contenter. Peut-être vous a-t-on dit que nous
sommes charitables, religieux, fort respectueux de la morale. C’est
vrai. Peut-être vous a-t-on dit aussi que nous sommes intéressés, âpres
au gain, adorateurs du veau d’or, plus cagots que vraiment pieux, plus
pharisiens que vraiment moraux. Ne rejetez pas plus cette opinion que la
première. Pour vous former un jugement équitable, vous aurez plus d’une
fois à les concilier l’une et l’autre, si vous le pouvez. Tel d’entre
nous dont les charités sont manifestes, publiques, éclatantes, ne donne
à ses employés que des appointements de misère, et sa femme, quêteuse
obstinée pour les pauvres, dispute avec ses domestiques sur une
augmentation de gages de dix francs. Tel autre, mari attentionné, bon
père de famille, n’a sur les lèvres que les mots de piété et de vertu,
pratique ouvertement l’une et l’autre et meurt chez une maîtresse de
vingt années. Comment juger un tel homme? C’est un Tartuffe, me
direz-vous. Je ne le crois pas, car cet homme qui offense à la fois la
religion et la morale est, soyez-en sûr, religieux et épris de vertu. Et
Tartuffe n’est ni l’un ni l’autre...»
Jean Caille me parla longtemps en ces termes et me laissa plus
embarrassé que jamais.
Le lendemain, je rencontrai Calixte, place des Jacobins. Il se hâtait,
lugubre et vêtu de noir. «Mon cher ami, me dit-il, je vais aux
funérailles de Mme Antoine Coyssard et je suis fort pressé. Me
rendriez-vous le service de porter à l’_Agence Havas_ cette petite
annonce qui intéresse l’un de mes parents?» J’acceptai avec
empressement. Calixte me tendit aussitôt un bout de carton sur lequel je
lus ces mots qui me jetèrent dans un nouvel abîme de réflexions et de
perplexités: «Famille bien connue à Lyon demande location pour l’été...»
Malgré mon saisissement, j’allais m’informer auprès de Calixte des
raisons qui autorisaient cette famille à se dire bien connue, quand je
l’aperçus qui tournait déjà l’angle de la rue Jean-de-Tournes. Alors,
résigné, je pris le seul parti convenable: je décidai de croire
désormais en Jutet, en Grivolin, en Bernicot, en Taffarel, en les trois
frères Sévère, et en Mme Greillon-Delamotte,--sans chercher à
comprendre--comme on croit en Dieu.