Ainsi Calixte m’avait reçu à son foyer et à sa table. C’était un succès
dont je pouvais m’enorgueillir et, à la rigueur, me contenter. Mais la
vie lyonnaise me passionnait trop pour que mon ambition se bornât là. Je
ne voulais pas tomber dans le ridicule de certains romanciers qui, pour
avoir séjourné deux mois dans une ville étrangère et fréquenté
quelques-unes de ses demi-mondaines, se flattent d’en connaître les
mœurs et osent les décrire. Il me fallait une admission sans réserves,
officielle, dans sa meilleure société, un commerce étroit et constant
avec ses représentants les plus qualifiés. «Nul repos, nul bonheur, me
disais-je parfois pour me fortifier dans ma résolution, hors de la
familiarité des Grivolin, des Taffarel, des Jutet et de Mme
Greillon-Delamotte.» Je redoublai de zèle. J’essayai de me montrer digne
de la faveur qu’on m’avait faite dans l’espoir d’en obtenir de plus
enviables. M’étant donné Calixte en exemple, je m’appliquais à découvrir
ses grands principes directifs et à les suivre,--ce qui n’était pas
chose aisée. Quelles maladresses de conduite, quelles imprudences de
langage n’aurais-je pas commises, si je n’avais acquis du moins, en ces
quelques semaines, la première des vertus lyonnaises: la circonspection!
Ce jour-là, Calixte m’ayant rencontré place Bellecour, m’invita à
l’accompagner chez le libraire. «Ma femme, me dit-il, m’a prié de lui
choisir un roman.» Je ne refusais jamais une invitation de Calixte...
Nous entrâmes donc chez le libraire et Calixte se fit présenter les
dernières nouveautés. On lui offrit successivement: _le Ménage
libertin_, _la Culotte de Minouche_, _les Fiançailles osées_, _le Nègre
érotique_ et _le Ouistiti passionné_. «Quels titres, mon ami! me dit-il
d’un ton sépulcral, quels titres et, sans doute, quelles histoires!»
--Tous ces romans ont obtenu un grand succès, lui dit le libraire pour
l’encourager. L’Académie Goncourt a couronné _le Ménage libertin_; _la
Culotte de Minouche_ est très estimé de la critique, et nous avons reçu,
ce matin, le 150e mille du _Ouistiti passionné_.
--Connaissez-vous ces ouvrages? me demanda Calixte. Les affaires me
laissent si peu de temps pour lire...
--Je m’efforce de me tenir au courant, répondis-je. J’ai fort apprécié
le style incisif du _Ménage libertin_ et l’esprit bien parisien du
_Ouistiti passionné_. Mais je ne peux vous donner mon avis sur _la
Culotte de Minouche_: je ne l’ai jamais eu entre les mains. Quelques
connaisseurs m’en ont dit du bien.
Calixte ne me paraissait pas convaincu.
--Oui, c’est spirituel, c’est bien écrit, grommelait-il... mais est-ce
moral?
--Mon cher Calixte, je ne vous cacherai pas que ces romans sont fort
lestes.
--Dites franchement malpropres.
--Nos jeunes auteurs, répliquai-je, affectionnent un peu trop les sujets
osés. Mais il faut convenir qu’ils ont bien du talent.
--Du talent? s’indigna Calixte, mais s’ils avaient du talent,
emploieraient-ils, pour se faire acheter, des moyens de raccrocheuse?
Les titres de leurs ouvrages sont déjà une insulte à la morale. Que dire
du genre de publicité dont ils usent pour les lancer?
--Ce sont d’habiles commerçants, insinuai-je.
--Ce sont des cochons, mon cher, de simples pornographes. Tenez: jugez
vous-même. Voici, par exemple, cette _Culotte de Minouche_: (roman d’une
chasteté voluptueuse qui enchantera les femmes). C’est assez alléchant.
Il y a mieux. Prenez _le Ménage libertin_ et lisez: (roman indécent
écrit avec une rare décence). Peut-on se présenter plus impudemment?
Mais voici le bouquet: _le Ouistiti passionné_, 150e mille (à l’usage
des petites filles qui coupent leur pain en tartines). Ah! Philippe!
Quelles infamies! Quelles turpitudes! Pourtant, voilà la littérature
parisienne, celle pour laquelle votre grande presse comme vos petites
chapelles n’ont pas assez de louanges. Ah! ils sont frais les produits
de la capitale!
Avec quel accent de mépris et de rancœur mon ami prononça ces mots: la
capitale!
Il m’était difficile de ne point reconnaître combien Calixte avait
raison.
--Mon cher ami, lui dis-je tout pénétré de la leçon de morale que je
venais de recevoir, je comprends parfaitement votre indignation. Si l’on
juge plus en moraliste qu’en artiste la production littéraire de notre
temps, on ne peut trouver que matière à s’indigner. Je conviens aussi
que le fond de ces historiettes à la mode écrites avec une recherche si
amusante et parfois si précieuse de style est généralement de la
dernière indigence. La psychologie en est rudimentaire. Ce sont de
riches écrins contenant des bijoux de marchands forains.
Aurais-je jamais jugé aussi sainement de ces choses si je n’étais venu à
Lyon?
Cependant, j’aurais été peiné que Mme Paterin n’eût rien à lire, et je
ne désespérais pas de trouver, même parmi les derniers parus, quelques
ouvrages de valeur qui fussent irrépréhensibles au point de vue moral.
Je parcourus rapidement des yeux l’étalage et j’eus la bonne fortune
d’en découvrir deux que j’avais lus naguère avec intérêt, et dont le
caractère sérieux et instructif devait satisfaire à toutes les exigences
et susceptibilités de mon ami. Je les lui tendis avec des paroles
élogieuses et des encouragements pressants. Mais sa défiance était
éveillée: je ne le persuadai pas.
--J’aime bien savoir ce que j’achète, allégua-t-il pour les refuser l’un
et l’autre, et je ne connais pas ces auteurs.
--Ah! Calixte, répliquai-je, vexé, si j’admets fort bien que vous
rejetiez des ouvrages d’une polissonnerie manifeste, permettez-moi de
m’étonner que vous en écartiez d’autres dont la haute valeur n’est
contestée par personne, sous le seul prétexte que leurs auteurs ne vous
sont pas familiers!
Nous quittions la librairie. Calixte, dont le visage s’était brusquement
illuminé, s’arrêta et se tournant vers le commis:
--Donnez-moi le dernier roman de Delly, dit-il.
Puis il ajouta avec un sourire satisfait:
--Comme cela, je suis bien sûr de ne pas m’attraper.
Quelques minutes après, nous étions dans la rue.
Toujours ambitieux de m’instruire, je m’informai auprès de Calixte du
mouvement intellectuel lyonnais. Je n’ignorais pas qu’il avait été fort
brillant dans le passé et notamment au seizième siècle.
--L’œuvre de vos écrivains, lui dis-je, qui reflète certainement vos
préoccupations morales, doit être bien curieuse. Je vous serais
reconnaissant de me la faire connaître.
--Nous ne manquons pas de fins lettrés, me répondit Calixte, mais je
serais embarrassé de vous faire connaître leurs travaux. Le souci des
affaires...
--Mais vos poètes, vos romanciers? l’interrompis-je.
--Je n’en connais guère qui méritent ce nom...
--Hé quoi, pas un poète dans la patrie de Louise Labé, pas un romancier!
Indiquez-moi, du moins, la grande revue intellectuelle lyonnaise?
--Je ne vois que l’_Almanach de Guignol_, me répondit Calixte.
--Grand Dieu! m’écriai-je au comble de la surprise. Une ville comme Lyon
n’aurait-elle pour manifester son esprit qu’un almanach?
--C’est la pure vérité, me répondit Calixte avec indifférence. Si nous
possédons quelques magazines, nous n’avons pas de revue.
--Fondez-en une.
--Il faudrait un Mécène.
--Hé! N’en trouveriez-vous pas parmi vos soyeux et vos industriels?
--Mon cher, la littérature n’est pas un placement de père de famille.
Nous nous quittâmes sur ces mots. Calixte se rendit à ses affaires et
moi aux miennes. Je n’étais pas au bout de mes étonnements.
A quelques jours de là, je fis une rencontre qui devait décider de ma
vie.
C’était par une de ces après-midi tièdes et lourdes, si communes à Lyon
où, sous les grisailles du brouillard, la grande cité commerçante semble
se recueillir dans l’évocation de son passé mystique. Je remontais
nonchalamment l’un des quais de la Saône, me récitant à moi-même
l’immortel sonnet de Louise Labé, la belle Cordière:
Tant que mes yeux pourront larmes espandre,
A l’heur passé avec toi regretter;
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre;
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.
Sur le trottoir désert, une jeune fille venait à ma rencontre. Elle
avait à la main quelques paquets, et un petit rouleau à musique sous le
bras. Sa démarche était pleine d’aisance et de grâce. Son visage levé
souriait faiblement. On eût dit qu’elle allait au-devant d’une amie.
Quand elle ne fut plus qu’à quelques pas, je vis qu’elle était blonde et
fort belle, d’une beauté toute spirituelle révélant une âme tendre,
rêveuse, infiniment consciencieuse... Comme elle passait près de moi,
elle porta soudain d’un geste instinctif la main à son genou, et le
rouleau qu’elle tenait sous le bras glissa à terre sans qu’elle s’en
aperçût. Lorsque je me relevai pour le lui remettre, elle disparaissait
dans l’ombre d’une allée où je la suivis étourdiment. Je reconnus trop
tard mon indiscrétion: la jeune fille se retournait déjà, laissant
tranquillement retomber sa jupe sur une jambe dont la vue suffit à
m’immobiliser dans une sorte d’extase béate et stupide. Nous étions l’un
en face de l’autre. Je lui tendais le petit rouleau en balbutiant des
incohérences de l’air le plus niais du monde, et elle me considérait,
rougissante, de l’air le plus alarmé. Enfin elle comprit tout, avança la
main, saisit le rouleau; et comme je m’inclinais, elle me remercia d’un
sourire si doux que je ne peux l’évoquer aujourd’hui sans en sentir au
plus profond du cœur la caresse...
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre;
Je ne souhaite encore point mourir.
Je ne sais trop ce que je fis, ni où j’allai, ce soir-là. Les vers
passionnés de la belle Cordière ne cessaient de chanter dans ma mémoire,
tandis que les traits de celle que je craignais déjà de ne plus revoir
s’y gravaient pour toujours...
Je ne pus me retenir de raconter en détails à Calixte cette singulière
et prestigieuse aventure. Je le fis avec tant d’émotion qu’il me demanda
ironiquement si je n’étais point amoureux. «Amoureux fou! m’écriai-je,
éperdu. Ah! Calixte, quelle est donc cette jeune fille aussi belle que
modeste et telle qu’on n’en voit plus? Elle habite certainement depuis
l’enfance votre beau quartier d’Ainay. Elle n’a pu voir le jour aux
Brotteaux où, me disiez-vous naguère, les mœurs sont en décadence.»
Calixte me répondit qu’il connaissait trop de belles jeunes filles
blondes, aux yeux doux et pensifs et à la modestie parfaite, pour me
renseigner avec certitude, mais que si je fréquentais assidûment les
Grands Concerts, les Grandes et les Petites Conférences ainsi que la
messe de onze heures, je ne manquerais pas de revoir celle que j’aimais.
Il ne me cacha pas, en terminant, qu’il suspectait quelque peu la
gravité d’un sentiment né du spectacle d’une jeune fille remettant sa
jarretelle. J’étais trop follement épris pour me fâcher d’une telle
observation. Je lui répliquai qu’il ne s’agissait pas de gravité, mais
de véhémence, de fureur, de frénésie,--et, ce disant, je lui secouais la
main à lui désarticuler l’épaule. Nous étions alors sur la place de la
Comédie, en pleine sortie des affaires.
Je dois déclarer que, du jour où je fis cette rencontre, mon attachement
à Lyon se changea en une passion violente qui m’étonna moi-même. Lyon me
parut la plus riante des villes et ses habitants les plus sociables de
la terre. Je trouvai même une certaine douceur aux épreuves que je
subissais gracieusement chez MM. Tristan-Miron. Et les conférences dont
je n’ai point encore perdu le goût malgré de grands excès, devinrent ma
nourriture quotidienne.