J’étais à Lyon depuis cinq semaines et Calixte, à ma grande surprise, ne
m’avait pas encore reçu chez lui. Du reste, je reconnaissais mal en cet
homme contraint, distant et toujours circonspect, mon brave et
affectueux camarade de guerre. Quel mauvais génie avait ainsi changé mon
Calixte? L’atmosphère lyonnaise rendait-elle les gens atrabilaires? Je
ne savais que penser... Nos rapports manquaient d’abandon et de
franchise. Je sentais que Calixte épiait mes actes, pesait mes moindres
propos, me tenait en observation comme un animal suspect de la rage. En
tramway, il étirait le cou par-dessus mon journal pour en lire le nom.
Dans la rue, au café, il extrayait subrepticement de ma poche le roman
que je venais d’acheter pour en connaître le titre. Bref, il ne perdait
aucune occasion de me tâter moralement. Et, bien qu’il ne me critiquât
pas de façon explicite, je devinais à quelques signes certains son
mécontentement et sa désapprobation.
J’ai déjà fait allusion à la singulière et anormale mobilité du nez de
mon ami. S’il ne s’agissait que d’un tic ordinaire, d’une banale
infirmité de nature, je m’en voudrais d’y revenir. Mais cette constante
agitation des narines qui afflige Calixte n’est pas moins significative
que le fameux tremblement du mollet gauche de Napoléon. A peine
perceptible dans les états calmes ou heureux de son âme, elle s’exaspère
à la moindre contrariété et se change alors en mille petites
convulsions, contorsions et tressaillements du nez extrêmement
incongrus. Que de fois, hélas! en ces premières semaines, je portai par
ignorance cette agitation nasale à son paroxysme!
Je demeurais donc en suspicion auprès de Calixte. Et, tandis que je
m’appliquais à en découvrir les causes, j’en subissais rigoureusement
les effets. Calixte ne m’introduisait pas chez lui et me laissait à la
rue... J’en pris d’abord mon parti avec philosophie. «La rue, me
disais-je, offre au passant des plaisirs toujours nouveaux. Je n’en
dédaignerai aucun.» On ne pouvait raisonner plus imprudemment. Je
pensais mener encore mon existence parisienne. J’ignorais que Lyon ne
dispense qu’avec une sorte de parcimonie humiliée ces grossiers plaisirs
des sens dont je n’étais point rassasié...
Je me ruai dans tous les music-halls, cabarets artistiques, dancings que
je pus découvrir et n’en retirai qu’une satisfaction fort incomplète. Je
ne rencontrai là que des gens qui me semblaient beaucoup plus affecter
la joie que la ressentir, et aucune des personnalités éminentes que
Calixte m’avait fait coudoyer. «Je ne les trouverai pas plus là, me
disais-je, que les véritables distractions lyonnaises. Je dois, de toute
évidence, chercher ailleurs.» Et je me mis en quête des unes et des
autres. Rempli d’espoir, j’allai au Grand-Théâtre, mais ce fut une autre
déconvenue. Bien que l’opéra donné ce soir-là fût des plus estimables et
l’interprétation fort honorable, il n’y avait pas trente personnes à
l’orchestre, et les loges étaient vides. Je n’attendis pas la fin de la
représentation pour m’enfuir. J’étais transi jusqu’aux moelles et dans
un état de stupeur difficilement concevable. Puisque la bonne société ne
fréquentait pas plus l’opéra que le music-hall, le dancing ou la Boîte
artistique, où passait-elle donc ses soirées? Je me proposai de poser la
question à Calixte à la première occasion.
Cependant, j’étais entré en relations avec quelques étrangers:
Marseillais, Bordelais, Roubaisiens, Lillois, Parisiens, que leurs
affaires contraignaient à faire à Lyon de fréquents séjours. Il y en
avait même qui avaient dû s’y fixer et qui formaient de petites colonies
où l’on ne cessait de s’entretenir, pour les regretter, des charmes de
la patrie absente. Ces exilés m’affligeaient. Désireux de les arracher à
leur nostalgie, je leur vantais quelquefois les agréments de la ville où
nous vivions et les engageais à hanter sa bonne société: ils
m’écoutaient d’un air stupide. Parfois aussi, je leur confiais mon
ambition d’être bientôt reçu dans cette même société, de connaître
l’intimité de ses foyers et les séductions de sa vie mondaine. Ils
sortaient alors de leur stupéfaction pour me tenir d’étranges discours:
«Mon cher monsieur, me disaient-ils, d’un ton dérisoire, voilà cinq,
dix, quinze, vingt ans que nous sommes établis à Lyon ou que nous y
venons chaque année. Or, nous ignorons tout de cette fameuse société
dont vous nous parlez. Nous savons bien qu’elle existe. Tous, nous
sommes plus ou moins en relations d’affaires avec ses plus dignes
représentants, et nous reconnaissons volontiers, grâce à eux, que la
cuisine lyonnaise est d’autant plus exquise que le restaurant où elle
vous est servie est plus inconfortable. Mais nous serions fort
embarrassés de vous dire si ses foyers sont sympathiques et ses
mondanités attrayantes. On ne nous a jamais remis de cartes
d’introduction. Et quand nous voulons nous amuser, nous dansons entre
nous.» De tels propos me confondaient en redoublant mes secrètes
inquiétudes. «Hé quoi, me disais-je, Calixte ne m’ouvrira-t-il jamais sa
porte? N’aurai-je même pas l’honneur d’être présenté à Mme
Paterin-Vernon?» Pourtant je protestais. J’alléguais l’amitié de
Calixte, mes bons rapports avec X... et Z..., quelques parties de bridge
que nous avions faites ensemble... «Au café! Au cercle!»
m’interrompait-on de toutes parts avec de gros rires ironiques. Et
certain Marseillais ne manquait jamais de me lancer, avec son terrible
accent à l’ailloli, cette boutade impertinente dont je devais comprendre
plus tard le sens profond: «Et comment te recevraient-ils chez eux,
Philippe? Est-ce qu’ils connaissent ton père?» Toute discussion devenait
inutile. Je me dérobais à leur risée, bien résolu à parvenir à mes fins
et à me rire d’eux à mon tour. J’écoutais, j’observais, j’exerçais sur
mes propos et ma conduite une vigilante surveillance, et je
m’instruisais un peu plus chaque jour. Je ne cacherai point que je
connus bien des épreuves, bien des heures de doute, d’ennui et de
découragement; mais un zèle aussi persévérant devait être récompensé.
Les félicités de la vie lyonnaise, dont je jouis si pleinement
aujourd’hui, ne se laissent point sentir sans une longue et parfois
pénible initiation. Je n’en connais guère qui leur soient comparables...
Certain dimanche de novembre, je rencontrai inopinément Calixte. J’avais
été passer à Bannant-les-Aqueducs les brèves heures claires de
l’après-midi et je regagnais mon hôtel, les vêtements ouatés de
brouillard, toussant, éternuant, la goutte au nez, en proie
Aux sombres plaisirs d’un cœur mélancolique.
Qui dira jamais l’infinie mélancolie des dimanches de l’hiver lyonnais!
Calixte m’aborda avec une mine de condoléances. Je lui semblais triste.
Il craignait que je n’eusse reçu de mauvaises nouvelles des miens. Je
lui répliquai que les miens étaient en fort bonne santé, mais que je
m’ennuyais avec une rigueur si implacable que je songeais à me faire
rapatrier.
Cette boutade n’amena aucun sourire sur les lèvres de Calixte.
--Il est certain, me dit-il, que le dimanche qu’on ne passe pas en
famille peut sembler maussade. Mais que n’êtes-vous allé au concert ou à
la conférence? Dieu merci, les distractions intelligentes ne nous
manquent pas à Lyon.
--Je suis allé à Bannant, répliquai-je, dans l’intention de visiter les
aqueducs.
--Ah! C’est un spectacle intéressant.
--Je ne dis pas non, quand on peut les voir. Mais si j’avais commis
l’imprudence de m’éloigner seulement de cinquante pas de la station, je
me serais immanquablement perdu... Pourtant ne m’aviez-vous pas affirmé
que le brouillard lyonnais n’est qu’une légende?
--Il est aujourd’hui bien rare et ce n’est plus qu’une faible brume, me
répondit Calixte.
Il hocha la tête, passa son bras sous le mien avec une familiarité qui
me surprit; et nous fîmes ainsi quelques pas sans parler. Tout en
marchant, Calixte souriait d’un air mystérieux et me jetait de petits
regards narquois qui aiguillonnaient ma curiosité: «Mon cher ami, me
dit-il enfin d’un ton résolu, faites-moi le plaisir de venir dîner, ce
soir, à la maison...» A la maison! Chez lui! Avais-je bien entendu?...
Ah! comme elle me parut subitement ensoleillée cette lugubre soirée de
dimanche!
--Sans façons, me prévint Calixte. Nous serons dans la plus stricte
intimité.
C’était bien ainsi que je l’entendais. Je n’avais pas la présomption de
penser que j’allais m’asseoir, comme cela, au bout de six semaines de
vie lyonnaise, à la même table que les Gaspard Vernon, les Pothin
Paterin et Mme Greillon-Delamotte!
--Mon cher Calixte, balbutiai-je, éperdu, vous êtes trop aimable...
--Point de remerciements, m’interrompit Calixte. Nous vous attendons à
sept heures et demie, 93, rue Vaubecour.
Il ajouta plus bas, avec une amicale ironie:
--Et maintenant, songez-vous toujours à quitter Lyon?
--Ah! Calixte! Ah! mon cher Paterin! m’écriai-je pour toute réponse.
Je lui serrais les mains à les broyer. Il eut de la peine à s’arracher à
mes effusions.
Tandis que je me hâtais de regagner l’hôtel pour y faire un peu de
toilette, je rencontrai ce plaisantin de Marseillais qui avait coutume
de railler si impertinemment mes plus chères ambitions. Il m’interpella
d’aussi loin qu’il me vit, me saisit ensuite par le bouton de mon
pardessus, me tapa sur l’épaule et finalement me proposa avec une
faconde et une gesticulation que je jugeai fort mal séantes, d’aller
dîner avec lui, puis de finir la soirée au casino. Je l’écoutai sans
l’interrompre. Quand il eut fini sa harangue: «Mon cher monsieur, lui
dis-je, sur un ton distant et renchéri que j’empruntais à Calixte, je
regrette de ne pouvoir accepter votre aimable proposition, mais, ce
soir, je suis l’hôte de Mme Paterin-Vernon.» Et allez donc! Puis je le
plantai là. Je l’entendis qui maugréait. Je crois bien qu’il me traita
de «Lyonnais» et de «puant». Mais ces qualificatifs ne me semblèrent pas
injurieux...
A sept heures et demie précises, je sonnais à la porte de mon ami
Calixte. Malgré les assurances que celui-ci m’avait données, je
redoutais une réception cérémonieuse. Je fus vite rassuré. Je pensais,
je ne sais pourquoi, que la femme de Calixte Paterin devait être une
personne réservée, sévère, d’une distinction figée. Je me trouvai en
présence d’une femme exempte de toute affectation, avenante, gracieuse,
doucement enjouée. Je la jugeai même bien peu coquette. Elle portait une
robe de maison toute simple, sa coiffure était un peu en désordre, et je
m’aperçus bientôt, avec un léger regret, que son bas gauche faisait des
craquelins. J’ai toujours éprouvé un instinctif éloignement pour les bas
en craquelins. Mais j’excusai ces négligences de toilette par les soucis
absorbants de la maternité. J’appris, en effet, que Mme Paterin, déjà
mère de deux fillettes et d’un garçonnet, nourrissait encore son
dernier-né, un bébé de douze mois, du nom d’Auguste.
Le dîner fut simple et bon et la conversation facile. Quand la maîtresse
de maison se leva de table, je savais qu’elle était fort pieuse, que la
musique la charmait et que l’éducation de ses enfants ainsi que les
soins nécessaires à leur santé ne lui permettaient guère une vie
mondaine. Je crus comprendre, d’ailleurs, qu’elle n’en souffrait pas. La
soirée s’acheva comme elle avait commencé, dans une douce familiarité.
Je gardai longtemps sur mes genoux les deux fillettes tandis que le
garçonnet chevauchait le pied de son père. Il y avait des siècles que je
n’avais passé une soirée aussi rafraîchissante. Je me retirai ravi,
plein de confiance en l’avenir, et tout prêt à reprendre chez MM.
Tristan-Miron, Unis et Façonnés, la longue suite de mes épreuves.
Dans la cour, dans la rue, à chaque bouche d’égout, les chats s’aimaient
avec une indiscrétion sauvage.