Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était

protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers

leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante

du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de

l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le

dissimulait.

Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un

globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la

vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau

fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un

plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept

ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample

verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces.

Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait

entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes

et translucides. Une barque passa que l’on devinait au battement

des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations

vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de

soie.

Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le

retenait:

--Vous avez le temps.

Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains

ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui

dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y

serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans

sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune

fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.

Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle

avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette

heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé.

Elle avait senti qu’il l’aimait.

<tb>

Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin

de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse

s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient

leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la

veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley

s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans.

Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent.

Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, poussant son bœuf,

et jetant aux uns et aux autres des mots irrités, elle pensa avec

angoisse qu’il lui serait impossible de garder cet homme.

Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange, sous le feu

trouble d’une lampe, le travail se prolongea jusqu’à près de huit

heures. Paule regardait, dans les demi-ténèbres, la danse de quatre

hommes écrasant les grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans

l’épaisseur bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans le

milieu du large pressoir. Le moût ruisselait.

A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et s’entrava dans le

tuyau de la pompe à vin. Il lança un juron ignoble.

Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait jeté la

pompe à bas et se répandait en injures.

Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était venu pour

elle de rejeter enfin une odieuse domination.

Elle lui dit:

--Sortez.

Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était pas comme

cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête coiffée d’un béret se

rapprochait d’elle, crispée et furieuse. Paule en sentait l’haleine

avinée. Mais elle faisait tête, le visage pâle et impassible; d’un

geste, elle écarta les hommes accourus:

--Non, laissez-moi!

Et à Crochard:

--Je vous ai dit de sortir.

Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui avait rompu tant de

fouets sur ses chiens et sur son bétail. La colère qui était en lui

balayait tout, ambition, calculs,--une colère d’homme fou d’orgueil et

à moitié ivre. Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui

résister. Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir

d’injures,--les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux filles. Il les

reprenait, avec les pâteuses répétitions de l’homme qui a bu; et elle

reculait peu à peu, traquée maintenant contre le pressoir.

Elle dit enfin, affreusement pâle:

--Emmenez-le.

Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, puis le tapage

se perdit...

A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit d’une voix qui

s’efforçait de demeurer ferme:

--Ce n’est rien.

Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité de l’attaque

l’avait étourdie. Elle éprouvait bien un soulagement à la pensée que

cet homme ne pouvait plus rentrer chez elle, mais ses impressions

étaient les plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et

d’humiliation, écœurée par les mots affreux.

Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus encore que

d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant ces quelques

instants affreux, les barrages avaient été rompus et la vie avait

précipité sur elle ses flots les plus sales. Où trouverait-elle un

refuge sûr? Le nom de Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la

faisait rougir.

Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que ce vieux domaine

lui imposait. Pour la première fois, elle le haïssait; tout ce qu’elle

avait aimé en lui s’évanouissait dans l’impression que sa jeunesse

était sacrifiée à une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa

pensée, florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les fruits:

maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y parviendrait-elle?

Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:

«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»

Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait,

elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de

quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras

pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur.

DEUXIÈME PARTIE

I

Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont

de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient

arrivés.

Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait

encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient

une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un

grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la

lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour

une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis

éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau,

allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre;

d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques

bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se

détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes

traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de

cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs

de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures--deux mâts, trois

mâts, en bois clair, luisant, montant d’un seul jet ou croisés de

vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements

dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures

de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme

des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et

sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux

semblaient sur le ciel tracés au burin.

Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le

fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse

des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par

la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais

verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies.

Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de

loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle,

l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et

d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait

son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe

à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude

Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent

les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et

harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les

fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne

vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face

à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce

décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de

mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie

bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche,

pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui

que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort.

Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au

flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer

de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour

disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil

des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent

en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés

en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où

serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle.

Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs

générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.

Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des

maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques.

Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un

perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes,

multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles

qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs,

devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands

ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés

aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et

sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor

noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés.

Seguey aimait ce tableau du port.

Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont:

une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de

quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les

sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi,

et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du

dix-huitième siècle a élevé tout à côté un hémicycle de façades, la

place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce

quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie

moderne entame avec peine.

C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui

est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur

la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant

de tours inégales, la sienne est unique. C’est _la flèche_, mot que

toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans

sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de

la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses

vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines.

_La flèche_... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire

qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non

prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers,

des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du

bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle

voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des

parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées,

des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent

par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus

et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des

portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille

ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.

C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers

ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes

filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un

éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de

leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui

ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute

une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant

derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes.

Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où

des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses

femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades;

l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et

casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur

leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la

marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins,

accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les

«Terre-Neuviens».

<tb>

La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait

été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères

accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville

en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture

classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le

toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales

derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de

bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de

tulle et des jardinières remplies de géraniums.

Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au

fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.

Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par

les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le

peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des

pendants de cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais.

Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.

Elles regardaient passer la vie.

Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait

cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une

bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face

d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les

lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans

la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir,

les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases

brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un

éventail, que l’amour est chose légère.

Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour:

un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui

lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait

tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête

au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens:

elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était

fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets

des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement

souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas.

Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent

infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là,

après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle

guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.

La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres.

C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère

comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un

madras jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de

dévouement passionné et d’enfantillage.

Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage.

L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire

son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa

physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de

l’après-midi.

Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa

situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen

de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse.

Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un

courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au

lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la

pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion

de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé.

Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux.

En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à

l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les

qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres

avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses

plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce

qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un

inconscient mépris de l’argent--mépris hérité de parents négligents,

artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas

l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes

antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces

s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en

lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque

comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue. Il avait suffi pour cela

de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient

au point de départ.

Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit

bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie

lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues

palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un

petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur

ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une

exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en

avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais

se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si

intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant

l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques

parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris.

Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait

exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un

ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était

coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il

faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il

lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars

se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement

et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres

d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne

Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands

voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la

Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms: _La France

chérie, La Confiance_...

Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait

mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des

avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui

portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux

étoiles bleues.

Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il

tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de

certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois

l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien

encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement.

Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de

goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne

qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le

monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une

fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier

jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son

existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui

prenait la forme classique du lieu commun.

Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de

cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais,

auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation

de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement.

Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle,

autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne

ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme

du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres

conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce

qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans

le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre

différent, la même disgrâce le menaçait: la médiocrité était devant

lui, et peut-être la pauvreté.

Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la

ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des

retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question:

Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse

limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre

impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans

la dépendance des gens et des choses.

Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes qui

célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme n’avaient su bâtir

que de précaires maisons de refuge, dont on n’est même jamais sûr de

bien fermer la porte. Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout

cela lui paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix quand

la guerre éclate.

Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, sa

tension nerveuse augmenta encore. Plus il y pensait, plus la pauvreté

lui faisait horreur. Il n’avait jamais recherché le monde, mais quant à

y être mis de côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer.

Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des milieux où ils

se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. La fourmi fourvoyée dans

une fourmilière qui n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste

figure. Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât?

Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. Paule... Pourquoi

l’avait-il revue? Son souvenir, quelque chose d’inquiet et de tendre où

il la sentait vivre frémissait en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez

M. Lafaurie arrivait à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher

d’avoir été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand il y

pensait, comme une fêlure de sa volonté.

II

La vigne et la maison: roman · 第 9 / 17 段