CHARLES MAURRAS

Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous nous connaissons Charles Maurras et

moi. Je l’ai rencontré pour la première fois au café Voltaire en 1890. A

cette époque, les jeunes gens qui formaient l’école symboliste et

l’école romane se réunissaient là presque tous les soirs. On y récitait

des vers, on y discutait passionnément de littérature.

Les théories s’entrechoquaient, mais sans dogmatisme excessif. En

général, nous n’étions ni pédants ni poseurs. Nous nous montrions

désintéressés dans notre amour de l’art et nous ignorions ce

charlatanisme assoiffé de lucre et de basse réclame dont on a vu tant

d’exemples depuis.

La belle flamme de la jeunesse embrasait nos propos, vivifiait nos

convictions. Et il régnait entre nous une amitié véritable qui, quelles

que fussent nos divergences, nous unissait dès qu’il y avait à faire

front contre l’ennemi commun.

Cet ennemi, c’étaient les plaisantins du journalisme qui nous

représentaient comme d’absurdes névrosés ou comme des farceurs enclins à

mystifier le public. C’étaient aussi certains critiques ankylosés

d’esprit, comme Brunetière ou des nullités fielleuses, comme Doumic.

Maurras venait habituellement accompagné de Moréas et d’Amouretti. Avec

le premier, il opposait au symbolisme, romantique, individualiste et

révolutionnaire, la tradition classique et la discipline de

l’intelligence. Avec Amouretti, mort jeune et dont il s’est maintes fois

réclamé comme de son initiateur à l’idée monarchique, il commençait à

réagir contre l’anarchisme des symbolistes et contre la faveur excessive

qu’ils accordaient aux influences étrangères.

Tous trois occupaient une table de coin sans toutefois affecter en rien

de faire bande à part. Ils se montraient irréductibles quant à leur

doctrine, mais ce ne leur était pas un motif pour nous témoigner de

l’aigreur ou du dédain. Moréas convoquait volontiers quiconque pour lui

déclamer, de sa voix cuivrée, son plus récent poème. Amouretti et

Maurras, moins expansifs, dialoguant de coutume sur un ton modéré, ne

laissaient cependant pas de s’animer lorsque quelque stupidité

malveillante était décochée par la presse contre la jeunesse littéraire.

Alors ils partageaient l’indignation de tous. Et la grande salle du café

s’emplissait de clameurs pour l’effarement des universitaires à la

retraite et des philosophes fossiles qui, venant là depuis des temps

immémoriaux, se résignaient à subir nos tumultes plutôt que de quitter

la place.

Ce qui nous mit surtout en bons termes, Maurras et moi, ce fut une

polémique.

A ce moment, l’école romane commençait à s’affirmer par des œuvres de

valeur et notamment par la publication du _Pèlerin passionné_ de Moréas,

recueil de vers d’un beau lyrisme quoique alourdi d’archaïsmes inutiles.

Ce mouvement suscita des contradictions où la mesure ne fut pas toujours

observée. Le métèque yankee, de qui j’ai dit quelques mots plus haut,

dépité de voir que beaucoup préféraient le livre de Moréas à ses

rhapsodies informes, se distingua par le ton perfidement agressif de ses

articles.

Moi aussi, féru de symbolisme à cette époque, je critiquai quelques-unes

des tendances de l’école romane. Mais on eut à me rendre cette justice

que mes réserves, d’ordre purement littéraire, ne manquaient ni à la

loyauté ni au bon goût.

Maurras se plut à le reconnaître dans un article publié par _l’Ermitage_

en 1891 et dont j’ai plaisir à citer quelques fragments en témoignage de

nos bonnes relations.

Voici d’abord le début:

«Des nombreux adversaires de l’école romane, vous fûtes à peu près le

seul, mon cher Retté, à montrer de la courtoisie. Vos discours furent

véhéments et je n’y lus aucune injure. Je n’y vis pas la moindre trace

de cette basse envie qui enfla, tout l’été, les moindres ruisseaux du

Parnasse. Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfried au valeureux

Achille[19]. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous

réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d’un honnête homme.»

[19] J’étais--et je suis encore,--un grand admirateur de la musique de

Wagner. De là, en ce temps, mon goût excessif pour les héros de la

Tétralogie. Mais je n’ai jamais admiré ni défendu la nébuleuse

métaphysique du Maître de Bayreuth. Il s’en faut!

On voit le ton. Plus loin, à propos de Shakespeare, Maurras combattait

cette opinion, émise par moi, que Shakespeare était, malgré des emprunts

aux littératures grecque, latine et italienne de la Renaissance, un

génie essentiellement anglais. Il me répondait:

«Je m’obstine à tenir le grand Will pour un italien. Non que j’accorde

la moindre importance aux emprunts qu’il put faire de Boccace et de

Bandello. C’est l’âme de Shakespeare qui m’apparaît toute gonflée des

sèves de la Renaissance. Et, pour mieux dire, c’est en lui que Florence

et Venise trouvèrent leur plus belle fleur. Il abonda dans la nature. Il

ignora la loi comme l’ignorent les faunes. Nulle peur de la chair, nulle

trace d’anglicanisme chez ce contemporain d’Elisabeth...»

Il semble que nous exagérions tous deux. La note juste eût été de

reconnaître à l’unisson que Shakespeare est un génie universel. Mais

j’ai tenu à reproduire ces lignes parce qu’elles montrent que, même

lorsque nous n’étions pas d’accord, ce qui arrivait souvent, comme on

s’en doute, nos controverses demeuraient tout amicales.

En une autre occasion, Maurras fut, à son tour, à peu près le seul dans

la jeune littérature à approuver mes protestations contre l’engouement

des symbolistes pour Mallarmé. Comme je le rapporte précédemment, je

passais alors auprès d’un grand nombre de poètes pour un déserteur du

symbolisme. Aussi me vilipendaient-ils à qui mieux mieux.

Ce n’était pas seulement le bistournage de l’art mallarméen que je

critiquais. C’était surtout le culte rendu à un poète poussant

l’individualisme au point de n’être compris que par lui-même. Maurras le

démêla fort bien dans ma polémique. Et il le dit dans la _Revue

encyclopédique_, en des termes judicieux. Je lui ai su gré de l’aide

qu’il m’apporta d’une façon aussi nette.

Plus tard, lorsque la politique nous jeta dans des camps fort éloignés

l’un de l’autre, je ne cessai pas pour cela de goûter la grande poésie,

toute parfumée d’hellénisme, d’_Anthinéa_. Et quel est le lettré qui ne

partage pas mon sentiment? J’estimais aussi que le psychologue incisif

et perspicace qui écrivit _les Amants de Venise_ avait porté le jugement

définitif sur l’aventure tragi-comique de Musset-Pagello-George Sand. Et

cela, je le pense toujours.

Bref, si je me séparais de Maurras sur le régime qui convient à notre

pays, je gardais toute mon admiration pour son talent au point de vue

littéraire, et j’appréciais particulièrement la puissance et la solidité

de sa dialectique.

Ceci spécifié, j’en viens aux circonstances qui m’amenèrent à

reconnaître le bien-fondé de ses campagnes pour la Monarchie.

* * * * *

Après mes pérégrinations au pays des marmottes, je veux dire parmi les

tribus somnolantes qui professent, comme dans un songe, le libéralisme,

je me sentis incliné au découragement en matière politique. Mes

expériences m’avaient fort déçu. J’hésitais à en entreprendre de

nouvelles. Et pourtant l’irréligion cultivée et développée

systématiquement par le régime, la nonchalance et la tiédeur qu’un grand

nombre de catholiques mettaient à défendre leur foi contre ses

entreprises m’inquiétaient. Je me demandais, avec tristesse, si l’Église

retrouverait jamais, chez nous, des conditions de vie qui lui

assurassent les moyens d’exercer en paix son ministère et le rang

qu’elle a le droit de réclamer dans une société bien réglée.

En outre, préoccupé du gâchis où la démocratie maintient la France, je

me disais:--Notre pauvre pays, débilité par plus d’un siècle

d’empoisonnement révolutionnaire, je le compare à un homme qui

prétendrait se passer de cerveau et de moelle épinière pour réfléchir et

pour coordonner ses actes. De toute évidence, il lui manque un chef qui

régisse l’activité de ses organes et qui ne soit pas soumis à leurs

caprices et à leurs appétits impulsifs. Mais, ce chef, où le découvrir?

J’imaginais parfois un César qui, porté au pouvoir par sa popularité,

musellerait la révolution et nous donnerait la tête dont l’absence a

produit le régime incohérent dont nous souffrons. Cependant j’avais trop

étudié l’histoire moderne pour admettre que ce dominateur fût à la merci

des plébiscites. J’avais aussi trop vérifié l’inconstance du Suffrage

universel pour lui concéder le privilège de remettre sans cesse en

question l’autorité à laquelle il se serait confié dans un moment

d’enthousiasme.

Il faudrait, ajoutais-je, que le César fondât une dynastie et qu’à cet

effet, il n’eût plus jamais à consulter les gouvernés sur la légitimité

de son pouvoir. Mais cela, c’est une chimère. Et puis où prendre l’homme

providentiel?... Pas chez les Bonaparte. Cette famille a fait trop de

mal à la France pour qu’elle leur livre de nouveau ses destinées.

Un homme nouveau? On ne le voit pas poindre.

J’en étais là, vers 1910, quand je commençai de prêter attention aux

idées de l’Action française. Presque tout ce que ses fondateurs

publiaient dans leur revue puis dans leur journal me plaisait.

Toutefois, ils me paraissaient trop peu catholiques. Et j’eus toujours,

depuis mon adhésion au catholicisme, la conviction ferme qu’une

renaissance nationale ne peut durer que si l’Église y participe

largement.

D’autre part, je conservais des préjugés contre la Monarchie

traditionnelle. Mais je dois dire que, dès cette époque, ils avaient peu

de consistance. C’était plutôt un sentiment vague, survivance probable

de mon passé révolutionnaire qu’une répulsion violente issue d’un

raisonnement suivi.

Ce fut l’étude réfléchie des œuvres politiques et sociales de Maurras

qui dissipa mes préventions et me rassura quant aux garanties qu’une

Restauration donnerait à l’Église.

Je relus d’abord _Le dilemme de Marc Sangnier_ et je fus impressionné

d’une façon très favorable par la préface. Qu’on me permette de

transcrire les passages qui me parurent les plus significatifs touchant

les rapports de l’Action française avec l’Église.

Parlant au nom de ceux de ses collaborateurs qui ne pratiquaient pas

comme au sien, Maurras dit:

«Quelqu’étendue qu’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens

extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du

grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le

nom de l’Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement; elle est

aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au

sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et

de l’épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu’il fulmine;

mais la plupart du temps, son autorité participe de la fonction

pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d’un chant que ses

choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle

extérieure n’épuise pas la notion du Catholicisme, et c’est lui qui

passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l’harmonie est

loin de cesser. Elle s’amplifie au contraire. Sans consister toujours en

une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C’est à la notion

la plus générale de l’ordre que cette essence correspond pour ses

admirateurs du dehors.»

Il ne s’agit donc pas ici d’une alliance éphémère avec l’Église en vue

d’une manœuvre politique, mais d’une reconnaissance de ce principe

qu’elle incarne l’Ordre conçu dans son acception la plus élevée.

Lisons maintenant cette superbe déclaration:

«_Je suis Romain_ parce que Rome, depuis le consul Marius et Jules César

jusqu’à Théodose, ébaucha la première configuration de ma France. _Je

suis Romain_, parce que Rome, la Rome des prêtres et des papes a donné

la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte à

l’œuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges

romains. _Je suis Romain_, parce que si mes pères n’avaient pas été

Romains, comme je le suis, la première invasion barbare, entre le Ve et

le Xe siècle, aurait fait aujourd’hui de moi une espèce d’Allemand ou de

Norvégien. _Je suis Romain_, parce que, n’était ma romanité tutélaire,

la seconde invasion barbare, qui eut lieu au XVIe siècle, l’invasion

protestante, aurait tiré de moi une espèce de Suisse. _Je suis Romain_

dès que j’abonde en mon être historique, intellectuel et moral. _Je suis

Romain_, parce que si je ne l’étais pas, je n’aurais à peu près plus

rien de français. Et je n’éprouve jamais de difficulté à me sentir ainsi

Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se

confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part.»

Toute cette préface découle des deux propositions qu’on vient de lire.

Pour moi, quand je l’eus méditée, je me dis:--Ce n’est point ici la

déclamation d’un rhéteur qui développera peut-être demain la thèse

contraire. Ce n’est point non plus une ruse pour se créer des partisans

au sein de l’Église. C’est l’affirmation droite, profondément sincère,

d’une âme qui, si elle ne pratique pas encore, éprouve une vénération

totale pour l’Église de Dieu, sa Mère. Je connais assez Maurras pour me

tenir assuré de sa bonne foi. Il faut lui faire confiance.

Ensuite, en même temps que j’approfondissais _Trois idées politiques_,

_L’avenir de l’intelligence_, _l’Enquête sur la Monarchie_, volumes de

Maurras, sur lesquels je reviendrai tout à l’heure, j’étudiai deux

autres de ses livres: _La Politique religieuse_ et _l’Action française

et la Religion catholique_.

Ces deux volumes sont consacrés à la critique du libéralisme et à la

réfutation de l’erreur politique où se confinent ceux qui croient à la

possibilité d’une démocratie favorable au catholicisme en France. Le ton

en est assez vif. Mais cette véhémence s’explique par le fait que les

adversaires de l’Action française se montraient, le plus souvent, d’une

odieuse mauvaise foi dans la discussion et que certains libéraux y

employèrent des armes déloyales. C’est ainsi qu’on publia des

brochures--anonymes, bien entendu--où des phrases tirées d’articles et

de livres de Maurras et de ses amis étaient isolées du contexte et

commentées de façon à leur attribuer un sens d’hostilité à l’Église.

Le procédé n’est pas nouveau. C’est celui dont les libéraux de jadis

usèrent à l’égard de Veuillot pour soulever contre lui l’opinion des

fidèles mal informés.

Il y eut, par exemple, _l’Univers jugé par lui-même_. Ce libelle fut

publié d’abord sans nom d’auteur. Puis un abbé Cognat, familier de

l’Évêché d’Orléans, en endossa la paternité sous la menace d’un procès

qui eût montré sous un jour peu avantageux les inspirateurs du factum.

Là aussi, des fragments d’articles de Veuillot, extraits de la

collection de _l’Univers_, depuis vingt ans, étaient juxtaposés avec un

art perfide, tronqués ou falsifiés et entourés de commentaires qui en

déformaient absolument la signification. Déjà Falloux--surnommé

_Fallax_--avait témoigné d’une fourberie du même genre dans sa trompeuse

_Histoire du parti catholique_. Et il n’est pas de ruses auxquelles le

libéralisme n’ait eu recours dans l’intention de disqualifier Veuillot.

Il est vrai que le pape Pie IX le prit sous sa protection et que ceux

qui avaient tenté de le poignarder moralement dans le dos en restèrent

diminués aux yeux des honnêtes gens de tous les partis[20].

[20] Sur toute cette affaire et pour se renseigner sur les procédés

obliques chers à certains libéraux de tous les temps, lire la _Vie

de Louis Veuillot_ par son frère Eugène (Lethielleux) et aussi le

livre vengeur de l’abbé Ulysse Maynard: _Monseigneur Dupanloup et

son historien l’abbé Lagrange_. Ce dernier volume est épuisé. Mais

on le trouve assez facilement dans les librairies d’occasions.

Traité à peu près comme le fut Veuillot, Maurras était donc autorisé à

se défendre aussi vigoureusement qu’il le fit. Il manifesta d’ailleurs,

dans sa polémique, ces mêmes solides qualités de logique et de franchise

qu’on admire dans toute son œuvre.

Je n’entreprendrai pas l’analyse détaillée de ces deux volumes. Il

suffira de mentionner que Maurras s’y disculpe, avec aisance, des

imputations volontairement inexactes portées contre lui et les siens. Je

transcrirai seulement deux citations qui, je l’espère, donneront l’envie

de les lire aux catholiques, d’esprit impartial, qui ne les

connaîtraient pas encore:

«Toutes les fois qu’il nous arrive d’établir une démonstration, notre

point de départ invariable est une hypothèse faite en vue de parler au

cœur, hypothèse qui prend l’appui ou l’attache sur quelque sentiment que

nous supposons vif et fort chez nos auditeurs ou chez nos lecteurs.

«Ainsi, pour les conduire au roi, avons-nous dit aux patriotes:--_Si

vous voulez vraiment le salut de votre Patrie..._; aux

nationalistes:--_Si vous tenez à secouer le joug de l’étranger de

l’intérieur..._; aux antisémites:--_Si vous désirez terminer le règne

des Juifs..._; aux conservateurs:--_Si la préservation de l’ordre public

est plus forte chez vous que vos divisions, vos préjugés, vos

prudences..._, au prolétariat de la grande industrie:--_Si

l’organisation sociale vous paraît vraiment plus nécessaire que

tout..._; aux catholiques enfin:--_Si votre volonté tend bien à

triompher des persécuteurs de l’Église..._ Selon nous chacun de ces

divers vœux est un chemin qui doit aboutir à la monarchie. Rien de plus

facile que de montrer par notre examen de la situation--si complet et si

rigoureux qu’on ne l’a jamais discuté--comment le roi seul pourra rendre

au Catholicisme sa liberté, à l’ouvrier nomade un statut vraiment

social, à la fortune acquise l’influence publique, aux conservateurs la

protection et le contrôle que leur doit l’État, à l’antisémitisme la

victoire prompte et paisible, aux nationalistes français leur délivrance

des métèques, à la Patrie entière la sécurité et l’honneur. Mais la

portée de chacune de ces argumentations régulières, quelque puissante

qu’elle fût au point de vue formel, s’évanouirait au point de vue

pratique, nos hypothèses seraient réduites à l’état de prémisses mortes,

si elles ne correspondaient à des sentiments réels et vivaces, si le

patriotisme, le nationalisme, l’antisémitisme, le désir de l’ordre et de

la conservation générale, l’aspiration syndicaliste et enfin la foi

catholique n’existaient pas ou faiblissaient ou manquaient de ressort.

Otez-les, et vous enlevez la raison d’être de notre œuvre, les sources

d’énergie capable de la réaliser jusqu’au bout. Ces sentiments forment

si bien le cœur, le centre de notre doctrine, que c’est uniquement en

leur nom qu’il nous paraît possible de demander au public français

d’abord son audience et son attention, ensuite le sacrifice de ses idées

fausses, de ses nuées, puis l’abdication de son dangereux titre de roi

nominatif, fictif et constitutionnel, enfin l’action directe en faveur

du vrai roi. (_La politique religieuse_, p. 100-101). Cet exposé

limpide, résumant avec tant de force les raisons d’être de _l’Action

Française_, mérite, tout au moins, d’éveiller l’intérêt de quiconque

désire une France prospère et catholique.

Ma seconde citation, je la détache de l’admirable lettre que Maurras

écrivit au Pape Pie X pour lui faire connaître les buts de _l’Action

française_ et lui démontrer combien les accusations que le libéralisme

portait contre elle à Rome étaient iniques et sans fondement. Je

regrette fort de n’avoir point la place de la reproduire tout entière.

Mais enfin en voici un des passages les plus décisifs:

Rappelant les diatribes et les calomnies dont il avait été l’objet de la

part des libéraux, Maurras répond:

«Assurément, l’ensemble des griefs, dont nous nous défendons (mes amis

et moi), forme un torrent boueux où l’incompréhension le dispute à

l’ignorance et est menée par des intérêts. Un consciencieux parallèle

des allégations dirigées contre nous et de celle de nos paroles qui en

ont fourni le prétexte fait apparaître, à chaque instant, la diffamation

et la calomnie.

«La justice que j’en ai faite dans ce petit livre est probablement

suffisante, peut-être même outrée et--bien qu’elle me semble assez

modérée--cette défense vigoureuse m’ôte le droit de me plaindre de rien

ni de rien demander. En bonne justice, je me crois simplement autorisé à

conclure que, pour nous imputer soit une volonté hostile à l’Église,

soit l’intention ou le désir de la combattre et de l’offenser, nos

écrits ne suffisent pas: il les faut travestir. Pour me composer un

visage d’ennemi public ou secret de l’Église, il faut mentir. La vérité

est que je n’ai rien approuvé ni rien enseigné qui soit une invitation

directe ou dissimulée à combattre ses croyances ou à s’en détacher. La

vérité est encore que, tout au rebours du langage des amis «libéraux» de

l’Église, c’est au catholicisme entier, et au plus strict, c’est au

catholicisme le plus soumis à sa loi, _parce que catholique_ et non

_quoique catholique_, au catholicisme comme tel, que sont toujours allés

mes hommages d’admiration ou de respect donnés aux œuvres, aux actes ou

aux enfants de l’Église. Tels sont les faits. Les uns et les autres

peuvent parler en notre faveur, Très Saint Père...» (_L’Action française

et la Religion catholique_, p. 277, 278).

La lecture de ces deux livres fit disparaître mes appréhensions touchant

le catholicisme de _l’Action française_. Et, par la suite, quand j’eus

constaté que la plupart de ses rédacteurs étaient des catholiques

pratiquants, dont nul ne pouvait, sans outrage, suspecter la sincérité,

quand je vis Maurras prendre, en toute occasion, la défense de l’Église

contre les attaques directes ou détournées de ses ennemis, je fus

conquis d’une façon définitive. Il m’était d’ailleurs impossible de ne

point adopter la conclusion du Père Descoqs dans son beau livre: _A

travers l’œuvre de Charles Maurras_. La voici:

«L’ordre naturel que préconise le système de M. Maurras est le vrai;

loin de s’opposer à l’ordre surnaturel, il se trouve en harmonie

parfaite avec lui, et Dieu y peut enter sa grâce sans obstacle. On a

parlé, à propos de M. Maurras, d’apologétique du dehors. A voir M.

Maurras se rencontrer fréquemment avec l’Église, on le croirait presque

un de ses fils. M. Maurras comprend parfois mieux l’esprit catholique

que certains catholiques.»

Nous sommes beaucoup qui espérons que bientôt «Dieu entera sa grâce» sur

la bonne volonté de Maurras. Le jour où il sera non plus un catholique

de désir mais un catholique pratiquant, on pourra dire qu’il réalise en

lui le nationalisme--intégral.

Or, tel qu’il était, j’admis, par son fait et en ce qui me concerne,

qu’appuyer dorénavant la propagande de _l’Action française_, c’était

aussi bien servir l’Église.

* * * * *

Une pensée fortement exprimée n’est pas toujours une pensée juste. Mais

chez Maurras, et, en particulier, dans _l’Avenir de l’intelligence_, la

force implique la justesse. De là, sa puissance de persuasion sur les

esprits où les nuées du romantisme n’ont jeté qu’une ombre passagère.

Dans _l’Avenir de l’intelligence_, la thèse qu’il soutient peut se

ramener à ceci: de notre temps, un pouvoir a remplacé tous les autres,

celui de l’or. Et cet or, un petit nombre de financiers internationaux

le détiennent en si grande quantité qu’ils influencent, d’une façon

excessive et uniquement en vue de leurs intérêts, la vie des nations.

Maurras constatant le fait, écrit:

«Un homme d’aujourd’hui devrait se sentir plus voisin du Xe siècle,

(c’est-à-dire de la pleine féodalité) que du XVIIIe. Quelques centaines

de familles sont devenues les maîtresses de la planète. Les esprits

simples qui s’écrient: _Révoltons-nous, renversons-les_, oublient que

l’expérience de la révolte a été faite en France, il y a plus de cent

ans et qu’en est-il sorti? De l’autorité des princes de notre race, nous

avons passé sous la verge des marchands d’or, qui sont d’une autre chair

que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée. Cet or

est sans doute une représentation de la force, mais dépourvue de la

signature du fort. On peut assassiner le puissant qui abuse, mais l’or

échappe à la désignation et à la vengeance. Ténu et volatil, il est

impersonnel; son règne est indifféremment celui d’un ami ou d’un ennemi,

d’un national ou d’un étranger. Sans que rien le trahisse, il sert

également Paris, Berlin et Jérusalem. Cette domination, la plus absolue

de toutes, est pourtant celle qui prévaut dans les pays qui se déclarent

avancés... Sans doute, le catholicisme résiste et seul. C’est pourquoi

cette Église est partout poursuivie, inquiétée, serrée de fort près...

Nos libres penseurs n’ont pas encore compris que le dernier obstacle à

l’impérialisme de l’Or, le dernier fort des pensées libres est justement

représenté par l’Église qu’ils accablent de vexations. Elle est bien le

dernier organe autonome de l’esprit pur. Une intelligence sincère ne

peut voir affaiblir le catholicisme sans concevoir qu’elle est affaiblie

avec lui; c’est le spirituel qui baisse dans le monde, lui qui régna sur

les argentiers et sur les rois; c’est la force brutale qui repart à la

conquête de l’univers...»

Ces lignes furent écrites en 1905. Je suppose qu’après ce que nous avons

vu depuis et ce que nous voyons encore, nul n’en contestera la valeur de

prévision exacte.

J’étais d’autant mieux disposé à partager l’opinion de Maurras que ce

qu’il affirmait de la sorte, selon l’ordre naturel, je n’avais cesse de

le répéter dans mes livres catholiques en me plaçant au point de vue du

Surnaturel. L’or, disais-je, en substance, c’est le mal, c’est la

contre-Église déchaînée par celui que l’Évangile appelle «le Prince de

ce monde».

Cette persistance à dénoncer les méfaits de l’Or prépotent m’avait même

valu l’animosité de certains catholiques qui s’efforcent aveuglément de

«servir deux maîtres: Mammon et Jésus-Christ.»

Mais, comme le dit encore Maurras:

«Cette position du problème gêne quelques charlatans qui ont des

intérêts à cacher tout ceci. Ils font les dignes et les libres, alors

qu’ils ont le mors en bouche et le harnais au dos. Ils nient la

servitude pour encaisser les profits, de la même manière qu’ils poussent

aux révolutions pour émarger à la caisse du Capital. Mais constater la

puissance, ce n’est pas la subir, c’est se mettre en mesure de lui

échapper. On la subit, au contraire, lorsqu’on la nie par hypocrite

vanité... Quand donc l’homme qui pense aura sacrifié les commodités et

les plaisirs qu’il pourrait acheter à la passion de l’ordre et de la

patrie, non seulement il aura bien mérité de Dieu[21], mais il se sera

honoré devant les autres hommes et il aura relevé son titre et sa

condition. L’estime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient une

plume. Devenue le génie de la cité, l’intelligence sera sauvée de

l’abîme où descend notre art déconsidéré.»

[21] Maurras dit «de ses dieux», forme de langage admissible chez un

classique qui n’est pas encore arrivé à la pleine Lumière.

Il passe ensuite en revue, avec des raccourcis bourrés d’idées

ingénieuses et fécondes, la condition de l’Intelligence dans la société

depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours.

Rien de mieux pensé, par exemple, que ce qu’il dit de Napoléon. Celui-ci

avait beau dénoncer les méfaits de l’idéologie, il était lui-même un

idéologue, «un homme de lettres couronné». Toute son œuvre porte la

marque encyclopédiste ou celle de Rousseau. Et de ces deux influences,

par son despotisme, naquit un semblant d’ordre.

«Mais, fait remarquer Maurras, ceux d’entre nous qui se sont demandés,

comme Lamartine: _cet ordre est-il l’ordre?_ et qui ont dû se répondre

_non_, tiennent le rêveur prodigieux qui confectionna ce faux ordre pour

le plus grand poète du romantisme français. Ils placent Napoléon à vingt

coudées au-dessus de Jean-Jacques et de Victor Hugo, mais à plus de

mille au-dessous de M. de Peyronnet.»

Dans la suite du XIXe siècle, Maurras relève également l’inaptitude de

la plupart des représentants de l’Intelligence à concevoir comme

néfastes les méthodes économiques nées de la Révolution.

«Les lettrés du XVIIIe siècle, dit-il, avaient fait décréter comme

éminemment raisonnable, juste, proportionnée aux clartés de l’esprit

humain et aux droits de la conscience, une certaine législation du

travail d’après laquelle tout employeur étant libre et tout employé ne

l’étant pas moins, devaient traiter leurs intérêts communs d’homme à

homme, d’égal à égal, sans pouvoir se concerter ni se confédérer, qu’ils

fussent ouvriers ou patrons.»

Ce régime était détestable; «les faits économiques, s’accumulant,

révélaient chaque jour le fond absurde, odieux, fragile, des fictions

légales... Mais les lettrés ne comprenaient du mouvement ouvrier (qui

créait les syndicats contre cette anarchie), que ce qu’il présentait de

révolutionnaire; au lieu de construire avec lui, ils le contrariaient

dans son œuvre édificatrice et le stimulaient dans son effort

destructeur. Considérant comme un état naturel l’antagonisme issu de

leurs mauvaises lois, ils s’efforcèrent de l’aigrir et de le conduire

aux violences. On peut nommer leur attitude générale au cours du XIXe

siècle un désir persistant d’anarchie et d’insurrection... Ainsi tout ce

qu’entreprenait d’utile ou de nécessaire la force des choses,

l’intelligence littéraire le dévoyait ou le contestait méthodiquement.»

La déconsidération qui en résulta auprès du public lettré eut pour effet

de rejeter une portion notable des écrivains vers la littérature dite

«de tour d’ivoire», au détriment de la culture générale.

«Cette littérature, continue Maurras, creusa un premier fossé entre

certains écrivains et l’élite des lecteurs. Mais, du seul fait qu’elle

existait, par ses outrances souvent ingénieuses, parfois piquantes,

toujours très voyantes, elle attira dans son orbite, sans les y

enfermer, beaucoup des écrivains que lisait un public moins rare. On

n’était plus tenu par le scrupule de choquer une clientèle de gens de

goût et l’on fut stimulé par le désir de ne pas déplaire à un petit

monde d’originaux extravagants... Cette «littérature artiste» isola donc

les maîtres de l’Intelligence.»

Ici encore, je me rencontrais avec Maurras, puisque, dès longtemps, je

combattais la littérature de l’Art pour l’Art et qu’à propos de

Mallarmé, j’en avais dénoncé les abus chez les symbolistes.

Ensuite Maurras stigmatisait la littérature industrielle qui, par souci

de gagner beaucoup d’argent, corrompait le rudiment de goût qui peut

subsister dans le «gros public» malgré tant d’assauts destructeurs.

«Que signifient, s’écriait-il, les cent mille lecteurs de M. Ohnet,

sinon la plus diffuse, la plus molle et la plus incolore des

popularités? Un peu de bruit matériel, rien de plus, sinon de l’argent.»

Comme de juste, sur ce point comme sur les autres, j’étais avec Maurras.

Ainsi dévoyée, et pervertie, l’Intelligence littéraire devait tomber

fatalement sous le joug de la finance, surtout lorsqu’elle cherchait des

ressources dans le journalisme.

Maurras proposait une réaction--celle-là même qu’il dirige aujourd’hui

avec tant de maîtrise et de désintéressement.

Certes, l’entreprise présentait de grandes difficultés. Mais,

concluait-il, «fussent-elles plus fortes encore, elles seraient moindres

que la difficulté de faire subsister notre dignité, notre honneur sous

le règne de la ploutocratie qui s’annonce. Cela ce n’est pas le

difficile; c’est l’impossible. Ainsi exposée à périr sous un nombre

victorieux, la qualité intellectuelle ne risque absolument rien à tenter

l’effort. Si elle s’aime, si elle aime nos derniers reliquats

d’influence et de liberté, si elle a des vues d’avenirs et quelque

ambition pour la France, il lui appartient de mener la réaction du

désespoir. Devant cet horizon sinistre, l’Intelligence nationale doit se

lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de beau avant de

sombrer. Au nom de la raison et de la nature, conformément aux vieilles

lois de l’univers, pour le salut de l’ordre, pour la durée d’une

civilisation menacée toutes les espérances flottent sur le navire d’une

contre-Révolution.»

Cet appel pathétique et corroboré d’arguments vitaux cadrait trop avec

mes propres préoccupations pour que je n’y répondisse pas. Aussi, je

puis dire que, dès 1912, c’est-à-dire dès ma lecture de _l’Avenir de

l’Intelligence_, faite, comme je l’ai rapporté, en même temps que celle

des livres apologétiques consacrés par Maurras à la tradition

catholique, je servis les idées de l’Action française. Je ne mis pas de

fracas à les répandre. Mais je puis me rendre cette justice que, pour

être discrète, ma propagande n’en fut pas moins assez souvent efficace.

* * * * *

Je lus aussi, à la même époque, _Trois idées politiques_, œuvre de la

jeunesse de Maurras, mais où s’affirment déjà, avec une rare maturité de

pensées un don critique qui trouvait matière à s’exercer à propos de

trois figures significatives du XIXe siècle: Chateaubriand, Michelet,

Sainte-Beuve.

Pour Maurras, comme pour quiconque se montre capable de se hausser à des

idées générales, de se former un ensemble de convictions politiques et

sociales, d’adopter une doctrine vérifiée par l’expérience et de s’y

tenir, l’étude d’un écrivain n’implique pas seulement l’analyse de ses

procédés littéraires. Il aime à le situer dans le temps et à relever les

qualités et les défauts par lesquels cet écrivain s’adapta au milieu ou

réagit contre ses tendances.

Maurras applique donc cette méthode à Chateaubriand. Il note tout de

suite que, né «dans l’État français de 1789, monarchique, hiérarchique,

syndicaliste et communautaire», le Père du romantisme «fut des premiers

après Jean-Jacques, qui firent admettre et aimer un personnage isolé et

comme perclus dans l’orgueil et dans l’ennui de sa liberté.»

De là, un individualisme imaginatif qui lui fait transmuer le

catholicisme traditionnel en une sorte de déisme sentimental à la

manière des Allemands ou des Suisses. Ce pourquoi Maurras le définit

fort bien: «Un protestant honteux, vêtu de la pourpre de Rome» et qui «a

contribué, presque autant que Lamennais, à notre anarchie religieuse».

Il le montre aussi amoureux des ruines et de la mort, versant de la

rhétorique éplorée sur l’Ancien Régime et sur la monarchie bourbonienne

et tellement habitué à jouer l’ordonnateur des funérailles qu’il lui

était fort désagréable de modifier son attitude.

Maurras, avec une fine ironie, signale ce qu’il y eut de néfaste et de

comique à la fois dans cette «pose» perpétuellement endeuillée:

«Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu’une des victimes,

roulées, cousues, chantées par lui dans _le linceul de pourpre_ fît

quelque mouvement, ce n’était plus de jeu; ressuscitant, elles le

désobligeaient pour toujours.»

De là, son humeur tracassière, vaniteuse et mesquine sous la

Restauration. «Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet ni ses

meilleurs ministres de collègue plus dangereux.» Aussi, sous Charles X,

s’empressa-t-on de l’éloigner en des ambassades, ostracisme très doré,

très honorable qui pourtant suscitait en lui de violentes rancunes.

Tout en se proclamant conservateur, il ne cessait de marivauder avec la

Révolution. C’est sans doute pour cela que tant de libéraux le réclament

comme un ancêtre.

Après 1830, «la monarchie légitime a cessé de vivre. Tel est le sujet

ordinaire de ses méditations; l’évidence de cette vérité provisoire lui

rend la sécurité. Mais, toutefois, de temps à autre, il se transporte à

la sépulture royale, lève le drap, et palpe les beaux membres inanimés.

Pour les mieux préserver des réviviscences possibles, cet ancien soldat

de Condé les accable de bénédictions acérées et d’éloges perfides

pareils à des coups de stylet».

En somme, Chateaubriand est semblable en cela à ceux des conservateurs

qui estiment que la Révolution n’a pas tous les torts et qu’il serait

sage, pour subsister, de revêtir sa carmagnole, de chausser ses sabots

et de coiffer son bonnet rouge.

En une demi-douzaine de pages, que je tiens pour irréfutables, Maurras a

su fixer cette physionomie si représentative d’une race d’esprits

condamnés à détruire, par impuissance à sortir d’eux-mêmes pour regarder

le Réel en face et pour y conformer leur intelligence. Réaliste avant

tout, il a donc raison de placer Chateaubriand en tête des fabricants

d’illusions dont il faut se garder avec soin parce que les breuvages de

rêve qu’ils nous offrent sont à base de morphine.

Autre sentimental, aussi énervé qu’énervant, voici Michelet. Maurras le

définit fort bien:

«Cette brillante intelligence ne se posséda point elle-même. Il fallait

toujours qu’elle pliât sous quelque joug, obéît à quelque aiguillon. Un

esprit pur et libre se décide par des raisons et en d’autres mots par

lui-même; le sien cédait pour l’ordinaire, à ce ramassis d’impressions

et d’imaginations qui se forment sous l’influence des nerfs, du sang, du

foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme un

alcool. Son procédé le plus familier consiste à élever jusqu’à la

dignité de Dieu chaque rudiment d’idée générale qui passe à sa portée...

Ces divinités temporaires se succèdent au gré de sa mobilité; c’est,

tour à tour, la Vie, l’Homme, l’Amour, le Droit, la Justice, le Peuple,

la Révolution. Quelquefois ces abstractions variées se fondent les unes

dans les autres, car Michelet manquait à un rare degré de l’art de

distinguer.»

Toutes ces entités, filles d’une métaphysique humanitaire dont on ne

compte plus les méfaits, Maurras remarque qu’elles constituent le

Panthéon de la Démocratie. C’est pour cela que l’État laïque préconise

Michelet comme un éducateur sans pareil. «Partout où il le peut, sans se

mettre dans l’embarras ni causer de plaintes publiques, l’État introduit

Michelet. Voyez, notamment, dans les écoles primaires, les traités

d’histoire de France, les manuels d’instruction civique et morale, ces

petits livres ne respirent que les «idées» de Michelet... L’État part de

cette conjecture ingénue que l’auteur de _la Bible de l’Humanité_

«émancipe», introduit les jeunes esprits à la liberté de penser.

Michelet s’en vante beaucoup. Mais au son que rendent chez lui ces

vanteries, je crois entendre un vieil esclave halluciné prendre ses

lourdes chaînes pour le myrte d’Harmodius.»

Ce que Maurras aurait pu ajouter c’est qu’une des raisons qui font

choisir Michelet pour former les intelligences juvéniles, c’est sa haine

invariable de l’Église et de la Royauté.

Comment ce choix s’accommode-t-il avec la prétendue neutralité de

l’école laïque? Je crois qu’on embarrasserait quelque peu nos maîtres

provisoires, si on les pressait sur ce point.

En tout cas, l’action de Michelet sur les cervelles sans défense qu’on

lui livre ne peut être que désastreuse. Aussi approuve-t-on Maurras

quand il conclut comme suit:

«Tout ce bouillonnant Michelet, déversé dans des milliers d’écoles, sur

des millions d’écoliers, portera son fruit naturel: il multiplie, il

accumule sur nos têtes les chances de prochain obscurcissement, les

menaces d’orage, de discorde et de confusion. Si nos fils réussissent à

paraître plus sots que nous, plus grossiers, plus proches voisins de la

bête, la dégénérescence trouvera son excuse dans les leçons qu’on leur

fit apprendre de Michelet.»

Cela fut publié en 1898. Constatons, une fois de plus, que Maurras s’est

montré bon prophète.

Maurras écrit, aux premières lignes de son étude sur Sainte-Beuve, que

celui-ci, «sur ses derniers jours, tenait à peu près la vérité».

Au point de vue strictement catholique, c’est le contraire qui est

exact. Car Sainte-Beuve ne montra de velléités religieuses qu’à l’orée

de son âge mûr. Mais dès la publication des derniers volumes de son

_Port Royal_, on s’aperçut qu’il inclinait de plus en plus vers le

matérialisme. Cette disposition alla toujours s’accentuant, et aboutit à

un sensualisme grossier de sorte que son existence terrestre se conclut

par un enterrement civil.

Cette réserve faite, et en souscrivant au dire de Maurras qu’il «ne

brille point par le caractère» et qu’il «laisse assez vite entrevoir les

basses parties de son âme», en ajoutant qu’il fut un ami déloyal, un

détestable poète et un romancier médiocre, on doit reconnaître que

Sainte-Beuve fut, par contre, un critique hors-ligne.

Analyste perspicace, intuitif et grandement doué pour noter les nuances,

il portait sa curiosité sur les intelligences les plus diverses; en

toutes il savait démêler les traits caractéristiques. Comme le dit fort

bien Maurras: «Qu’il s’agisse de la correspondance d’un préfet, des

écrits de Napoléon ou des recherches sur Le Play (ce Le Play qu’il

appelle un Bonald rajeuni, progressif et scientifique), une diligente

induction permet à Sainte-Beuve d’entrevoir et de dessiner, entre deux

purs constats de fait, la figure d’une vérité générale. Cette vérité

contredit souvent les idées reçues de son temps.»

C’est ainsi qu’il a souvent jugé, avec une clairvoyance totale, la

Révolution et ses apologistes. Et c’est pourquoi je l’ai cité deux fois

au cours du présent volume.

L’homme, cependant, restait révolutionnaire au tréfonds, mais, relève

Nietzsche, «contenu par la crainte». Ce Germain latinisé a raison de

signaler, en outre, que «ses instincts inférieurs sont plébéiens, qu’il

erre çà et là, raffiné, curieux, aux écoutes» et qu’en somme, c’est un

être de complexion presque féminine.

Cela est vrai, répond Maurras, «mais à cette sensibilité anarchique

s’alliait l’esprit le plus sain et le plus organique. C’était un esprit,

c’était une raison... La révolution est toujours un soulèvement de

l’humeur. Toutes les fois qu’intervint son intelligence, Sainte-Beuve

étouffa ce soulèvement: si bien que c’est peut-être dans la suite de ses

études que se rencontreraient les premiers indices de la résistance aux

idées de 1789.»

Maurras, en conclusion, tire de ses observations sur Sainte-Beuve une

théorie de _l’empirisme organisateur_ qui appelle, à mon avis, autant

d’objections que d’approbations partielles. Mais ce n’est point le lieu

de développer les unes ni les autres.

Disons simplement, et en résumé, que, dans ses _Trois idées politiques_,

Maurras a lucidement démontré que Chateaubriand fut un anarchiste par

orgueil, Michelet un anarchiste par détraquement nerveux, Sainte-Beuve,

un être mi-parti dont l’anarchisme foncier fut contrebalancé par une

raison classique. Les deux premiers sont à écarter d’un plan de

reconstruction sociale. Chez le troisième, on découvre quelques

matériaux utilisables.

* * * * *

Un des plus grands services que Maurras ait rendu à notre pays, c’est

l’institution de cette _Enquête sur la Monarchie_ (1900-1909), dont je

vais maintenant dire quelques mots.

Présenter, sous son vrai jour, la Monarchie légitime, niveler la

montagne de préjugés et d’ignorances qui en séparaient, depuis plus d’un

siècle, nombre d’esprits plus ou moins formés à l’école de la

Révolution, c’était une besogne ardue. Maurras n’hésita pas à

l’entreprendre. Et, tant par la qualité des témoignages qu’il réunit que

par les commentaires vivants, pressants, dont il les accompagna, il

produisit un effet de lumière dont il faut lui savoir un gré extrême.

Ce n’est point ici un de ces recueils où s’entassent les investigations

réunies, avec négligence, par un journaliste hâtif. Cette enquête, une

en sa conception, réfléchie et mûrie à loisir, intéresse autant que le

ferait une œuvre d’imagination bien ordonnée.

Sans l’analyser dans le détail,--ce qui demanderait un volume--j’en veux

extraire quelques-uns des arguments les plus décisifs; je les choisirai

aussi bien chez les correspondants de Maurras que chez lui-même. Et, de

préférence, je citerai ceux qui impliquent de la façon la plus décisive

la critique du régime actuel.

Parlant de la centralisation excessive, œuvre des Jacobins, aggravée par

Napoléon et qui étouffa la vie des provinces au bénéfice de la capitale,

si bien que Taine a pu comparer le système actuel à un hydrocéphale dont

la tête énorme pèse sur un corps atrophié, le comte de Lur-Saluces dit:

«Tantôt sous prétexte de sauvegarder la liberté, tantôt sous celui de

rendre au pays l’ordre et la sécurité, on n’a jamais cherché qu’à

compliquer, d’une façon plus ou moins habile, les rouages du pouvoir

central, soit qu’on voulût gêner son action, soit, au contraire, qu’on

cherchât à la rendre plus puissante. C’est ainsi que, dans un état de

perpétuelle instabilité, on n’a pas cessé d’osciller entre l’anarchie et

la tyrannie. On n’a pas compris qu’il s’agissait moins de déployer les

talents du subtil horloger dans la confection du mécanisme de ce pouvoir

central que de le décharger du poids formidable des responsabilités

qu’il restait seul à porter et sous lesquelles il finissait toujours par

succomber.

«On n’a pas vu qu’il fallait lui laisser la part qui devait lui revenir

et répartir le reste sur d’autres épaules. Il faut bien le remarquer: la

durée de l’ancien régime était due à la décentralisation: la féodalité,

les communes ensuite, puis les corporations religieuses, ouvrières et

autres, les universités, les parlements étaient autant d’organismes qui

s’interposaient entre le pouvoir central et l’individu et prenaient leur

part de responsabilité et de liberté. On dira, peut-être, que je demande

à revenir à cet ordre de choses aujourd’hui disparu. Il faut aller

au-devant des objections les plus saugrenues. Sans doute les anciennes

institutions ont eu jadis leur raison d’être; elles ont jadis joué un

rôle utile parce qu’elles correspondaient aux conditions d’existence

sociale, aux idées et aux besoins de leur temps. Mais parce qu’une chose

a bien fonctionné jadis, ce n’est pas une raison pour vouloir la

rétablir.» Il faut donc «à la place des anciens organismes qui

permettaient la décentralisation, en laisser se former d’autres

appropriés aux besoins actuels et qui la permettront à leur tour». Ce

sera la tâche de la Monarchie qui, seule, peut la mener à bien.

Voici maintenant une constatation profonde de M. Paul Bourget. Je prie

qu’on la médite, car elle est des plus essentielles à retenir pour ceux

qui, las de l’aberration démocratique, cherchent à se former une

conviction d’après des données positives:

«Votre enquête, c’est une démonstration après tant d’autres de cette

vérité: _la solution monarchique est la seule qui soit conforme aux

enseignements les plus récents de la science._ Il est bien remarquable,

en effet, que toutes les hypothèses sur lesquelles s’est faite la

Révolution se trouvent absolument contraires aux conditions que notre

philosophie de la nature, appuyée sur l’expérience, nous indique

aujourd’hui comme les lois les plus probables de la santé politique.

Pour ne citer que quelques exemples de première évidence: la science

nous donne, comme une des lois les plus constamment vérifiées, que tous

les développements de la vie se font par _continuité_. Appliquant ce

principe au corps social, on trouvera qu’il est exactement l’inverse de

cette loi du nombre, de cette souveraineté du peuple qui place l’origine

du pouvoir dans la majorité _actuelle_ et, par suite, interdit au pays

toute activité prolongée. Que dit encore la science? Qu’une autre loi du

développement de la vie est _la sélection_, c’est-à-dire _l’hérédité

fixée_. Quoi de plus contraire à ce principe, dans l’ordre social, que

l’égalité? Que dit encore la science? Qu’un des facteurs les plus

puissants de la personnalité humaine est _la Race_, cette énergie

accumulée par nos ancêtres... Rien de plus contraire à ce principe que

cette formule des _Droits de l’Homme_ qui pose, comme donnée première du

problème gouvernemental, l’homme en soi, c’est-à-dire la plus vide, la

plus irréelle des abstractions. On continuerait aisément cette revue et

l’on démontrerait sans peine que l’Idéal démocratique n’est, dans son

ensemble et dans son détail, qu’un résumé d’erreurs tout aussi

grossières. Que l’on essaie la même critique sur la formule monarchique.

Que trouve-t-on? Pour nous en tenir aux trois points indiqués tout à

l’heure, qu’est-ce que la permanence de l’autorité royale dans une même

famille sinon la _continuité_ assurée. Qu’est-ce que la noblesse

ouverte--elle le fut toujours--l’aristocratie recrutée, sinon la

_sélection_ organisée. Qu’est-ce que l’appel à la tradition, sinon

l’appel à la _Race_. Et ainsi du reste...

«Nous voyons grandir autour de nous une génération instruite par

l’histoire et qui va chercher la vitalité nationale où elle est: _dans

la plus profonde France_. Cette génération doit nécessairement aboutir à

ce que vous avez appelé d’un terme si juste, le Nationalisme intégral,

c’est-à-dire à la Monarchie.»

Commentant, avec approbation, cette lettre si substantielle, Maurras

conclut:

«M. Paul Bourget, dans son roman, _le Luxe des autres_, s’est fort

curieusement occupé de compter les nombreux étages que comporte un petit

groupe de la bourgeoisie parisienne. Il sait mieux que personne que la

démocratie n’est qu’un mot vénéneux représenté par un système politique

contre-nature. Ce système politique, voilà l’ennemi. Assurément la

République en est la plus visible conséquence. Mais, si l’on respectait

la démocratie, on laisserait subsister les ruines du sentiment

républicain. La République ne tarderait pas à reparaître et la force

française à fléchir et à s’épuiser. La démocratie, c’est le mal. La

démocratie, c’est la mort. Il appartenait à un maître de la science

politique de nous prémunir contre toute complaisance de ce côté...»[22]

[22] En développement de la lettre de M. Bourget, on lira, avec fruit,

ses _Pages et Nouvelles pages de critique et de doctrine_, 4 vol.,

chez Plon.

La plus profondément réfléchie, la plus nourrie de faits de toutes les

lettres que Maurras reçut en réponse à son Enquête, je crois bien que

c’est celle d’Amouretti. Elle rappelle, d’abord, sous une forme

concentrée, les caractères principaux de la Monarchie jusqu’à la

Révolution. Elle examine ensuite la décadence du personnel

gouvernemental sous la démocratie. Enfin elle oppose, en réaction contre

les faux principes sur lesquels celle-ci se base, la famille à

l’individu. Et pour la sauvegarde de la famille, cellule sociale, elle

préconise la Monarchie.

Voici quelques passages particulièrement suggestifs de cette lettre.

Après avoir souligné qu’en République «les honnêtes et les intelligents

sont paralysés par les institutions», Amouretti continue:

«Mais beaucoup d’entre nos gouvernants actuels sont d’une médiocrité

trop basse; cela est dû à l’introduction continue et croissante, pendant

un siècle, des procédés démocratiques pour le choix des politiciens et

des administrateurs. De l’Empire à la Restauration, puis au gouvernement

de Juillet, puis au second Empire, puis à notre République, la

dégression constante est marquée. Cela tient uniquement au mode de

recrutement des autorités chargées de conduire la Nation.

«Il faut donc changer ce mode et se dire que le système qui consiste à

procéder brusquement par une élection ou un concours à une sélection

purement individuelle des capacités est absolument insuffisante et qu’il

faut y substituer une sélection familiale et héréditaire. Des individus

puissants, sortis de souches paysannes ou ouvrières, sont trop souvent

arrêtés dans leur expansion par des politiciens bavards ou des lauréats

de concours. Pour qu’un homme mérite de passer dans une classe

supérieure, il faut qu’il soit de taille à y entraîner, avec lui, toute

sa famille. S’il monte seul, c’est une bulle gonflée. Je ne redoute rien

pour le bien de l’État, de ces ascensions familiales; elles sont utiles,

elles sont nécessaires; elles donnent du lest et de la stabilité...

C’est sur un de ces hommes, dont je parlais plus haut (ceux sortis de

souches paysannes ou ouvrières) qu’il faut compter pour rétablir en

France cette Monarchie très forte, mais tempérée, qui a fait la force de

notre pays. Depuis que la France l’a perdue, malgré des accès passagers

de relèvement et de gloire, elle est tombée en décadence. C’est ce que

commencent à comprendre ces jeunes gens de haute intelligence qui

s’aperçoivent enfin qu’on les a trompés, qu’on leur a présenté des mots

vides de sens et non des principes solides, sous le nom pompeux de

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Je me rappellerai

toujours l’expressive mimique de M. Paul Bourget à la première maxime de

cette déclaration: «Les hommes naissent libres.» A l’âge d’une minute

ils sont libres; c’est à cette conclusion absurde qu’on arrive!

«Pendant tout ce siècle, des hommes qui vont de Joseph de Maistre à

Taine, en passant par Le Play et Fustel de Coulanges ont maintenu les

droits de l’autorité associés à ceux de la tradition historique. Leurs

doctrines puissantes et précises ont lentement et profondément pénétré

dans l’âme et le cœur des jeunes générations intelligentes. Parvenus au

sang généreux, jeunes lettrés affinés et fermes, ce sont eux qui

reconstitueront la monarchie tempérée, historique en l’adaptant aux

conditions nouvelles...

«Seule, en effet, la monarchie tempérée peut donner à la France la

sécurité par l’armée, la réputation par la diplomatie, la prospérité par

la paix économique et la reprise de la conscience nationale par la mise

en valeur de toutes les énergies locales.»

Pour terminer, Amouretti, en un raccourci émouvant, expose les

conditions dans lesquelles se pose le problème de la Renaissance

française:

«Je dis à la nation:

«Citoyens, on nous a raconté que nos rois étaient des monstres. Il y eut

parmi eux, il est vrai, des hommes faibles, peu intelligents, plusieurs

médiocres, et peut-être deux ou trois méchants. Il y en a peu qui

fussent des hommes remarquables. La plupart furent des hommes

d’intelligence moyenne et consciencieux. Regardez leur œuvre: c’est la

France.

«Et je dis au Roi:

«Roi, mon maître, parmi la série de vos ancêtres, ne regardez ni

Saint-Louis, ni Henri IV, ni Louis XIV. Regardez le bon roi Louis VI. Il

abattit les barons brigands, il transforma les bons barons en prévôts

qui protégeaient sérieusement le petit peuple de France, paysans et

artisans, et il donna aux bourgeois des libertés sérieuses et étendues

mais précises et réglées. Ce fut la besogne indispensable; elle rendit

possible les gloires séculaires.»

Naturellement, parmi toutes les personnalités interrogées par Maurras,

il y en eut qui firent des objections à la Monarchie telle qu’il la leur

proposait. Mais, chose qu’il importe de signaler, chez la plupart, ces

difficultés portaient plutôt sur le mode d’application au temps présent

du principe que sur le principe lui-même. Ainsi firent Henri Vaugeois,

Lionel des Rieux, Léon de Montesquiou. Ces deux derniers sont morts sur

le champ de bataille pendant la grande guerre.

Montesquiou disait à Maurras que plus de cent ans de démocratie avaient

formé dans un grand nombre d’esprits un sentiment politique inconscient

qui repousse la Monarchie, «la pressentant incompatible avec tous ces

principes dont il est pétri et formé, principes de liberté, d’égalité,

etc.»

Il ajoutait: «Vous nous démontrez que ce sentiment est faux et absurde,

car ces principes, entendus d’une manière absolue, sont des principes de

mort ou entendus relativement, sont plus sauvegardés par la Monarchie

que par nul autre gouvernement. Votre démonstration va jusqu’à notre

cerveau, mais s’arrête là.»

Insistant fort sur cette sensibilité républicaine, la déplorant

d’ailleurs mais la tenant pour très solide, il concluait: «En résumé, je

crois qu’il n’y a plus dans le pays de foi monarchique, et je crois que

pour faire revivre cette foi, il faudrait un long temps et que, sans

elle, pourtant, la Monarchie n’est pas possible. Or, c’est d’une façon

immédiate qu’il nous faut agir, car le danger (que la République fait

courir aux destinées de la Patrie) est pressant. Et pour agir

immédiatement, nous n’avons qu’une seule chose: la foi que j’appellerai

républicaine, quoique le mot soit impropre, puisque cette foi nous fait

incliner aussi bien vers le césarisme que vers la République.»

A quoi Maurras lui répondit en substance: «Est-ce à l’inconscient de

conduire le conscient? Au membre aveugle de régir l’organe voyant? A

l’instinct de dicter les décisions de l’intelligence? On prête, je le

sais, à ceux qui posent ainsi la question, une sorte d’insensibilité

contre nature et la méconnaissance des forces de l’instinct, de l’humeur

et de l’animalité dans l’homme. La vérité est qu’ils ne méconnaissent

rien du tout. Ils savent que toute force est inconsciente, mais ils

n’ignorent pas que, dans l’ordre humain, la direction de ces forces

appartient à la pensée et à la raison et que, faute de direction, elles

se gaspillent par leur propre calamité.»

Il faisait ensuite remarquer qu’il y avait, d’après l’aveu même de

Montesquiou, _un danger pressant_ dans la prolongation de la démocratie

parlementaire. Dès lors il était illogique de chercher les éléments du

salut de la France dans une acceptation, même provisoire, des faux

principes qui la mènent à sa perte.

Il terminait par une image très juste: «On a vu des enfants faire des

pâtés dans le sable: ils veulent arrêter la mer. On leur dit qu’il

faudrait une digue pour cela. Ils en conviennent et poursuivent

l’édifice de leurs pâtés.»

Lionel des Rieux imaginait un dialogue entre un «jeune nationaliste» et

lui. Il ressortait de cette conversation que son interlocuteur, en

reconnaissant la solidité des arguments apportés par Maurras à l’appui

de la solution monarchique, hésitait à prendre son parti. Au fond, il

reconnaissait formellement la nécessité de «faire quelque chose» pour

guérir la France de la démocratie, mais le choix du médecin lui

importait moins. On lui disait que le médecin c’est le Roi, mais ce

pourrait être aussi un Bonaparte ou même un dictateur attaché au régime

républicain.

«--Un malade, disait-il, ignore le plus souvent quel médecin, dans un

judicieux traité, a, pour la première fois, décrit ses maux et le

remède. Son exclusive reconnaissance va à celui qui, instruit de ces

théories salutaires, sait en faire une prompte, une pertinente

application et le sauve ainsi de la mort.

«--Soit, dis-je. Mais si vous aimez la France, votre devoir est d’amener

ce sauveur à son chevet. Et où irez-vous frapper d’abord? Chez un

docteur quelconque qui, peut-être, ignorera ce traitement que vous tenez

pour le seul salutaire, ou bien irez-vous chez celui qui ne saurait

l’ignorer, chez son auteur? (C’est-à-dire chez le Roi.)

«--J’irai d’abord chez celui-ci; mais s’il tardait trop à se rendre à

mon appel, je m’adresserais à tout autre.»

Des Rieux ajoutait: «Voilà, mon cher ami, la conclusion de ce

nationaliste. Il admet maintenant, avec nous, qu’une République, dans la

hiérarchie des gouvernements, est au même degré que l’embranchement des

protozoaires dans la série animale. Il reconnaît qu’il faut à la France

une volonté souveraine et héréditaire, c’est-à-dire une Monarchie. Mais

il s’intéresse aux bienfaits de ce régime plutôt qu’à la personne de qui

il les tiendrait.»

Maurras répondit que le bien de la France exigeait une décentralisation

et qu’un dictateur républicain ne pouvait la réaliser; aucun pouvoir

issu de la République n’en était capable, «car, émané de l’élection, il

a besoin de tous les moyens de la centralisation pour se conserver,

autrement dit pour se faire réélire.»

Quant à l’Empire, «à la rigueur un Bonaparte pourrait vouloir ce que

veut le duc d’Orléans... Mais comme il y a une tradition royaliste

s’imposant et gouvernant toutes volontés, il y a une tradition

impérialiste. Elle est directement opposée à notre tradition

décentralisatrice: tous les bonapartistes sérieux en tombent d’accord...

Elle exprime une série d’actes d’autorité et de coups d’État destinés à

réagir contre _les effets_ mais nullement contre _les causes_ de

l’anarchie. Ces causes, l’Empire les maintient et les flatte. Il s’en

prévaut et en tire une force précaire.»

Pour le duc d’Orléans, «par le tour de ses lettres et la direction de

toute sa politique, il s’annonce aussi peu parlementaire qu’Henri IV. De

même que son père, il voit dans le parlementarisme un régime où les

questions de personnes viennent entraver les meilleures mesures,

paralyser la politique la plus utile au pays et sacrifier l’intérêt

général à des considérations particulières».

Maurras donnait ensuite cet avertissement: «A force de se déclarer

indifférent (sur la forme du gouvernement), on finit par se croire tel

et le devenir. A force de dire qu’on n’a pas de préférences, on laissera

aux ennemis de tout ordre politique comme aux ennemis de tout avenir

français le privilège de l’activité et du succès.»

Puis il concluait: «Vous n’avez point le choix des gouvernements

bienfaisants et réparateurs. Les circonstances parlent, il n’y en a

qu’un seul.

«Puisque vous rêvez d’aller chez le Prince, allez-y donc tout droit. Si

vous voulez qu’il vous réponde, commencez par le commencement: Appelez!»

Vaugeois donnait toutes les raisons possibles contre le maintien de la

République ou l’adoption du Césarisme. Mais il craignait que les esprits

droits qui s’orientaient vers la Monarchie ne fussent réduits à

l’impuissance par la ploutocratie financière et les politiciens

d’aventure qui bénéficient du régime démocratique--ceux-ci, du reste, se

plaçant fort souvent au service de ceux-là.

Voici l’un des passages les plus caractéristiques de sa lettre:

«Hommes d’action, hommes de pensée! Les voyez-vous tous?--Des premiers

ne parlons point. Ils cuisinent leurs élections et n’ont de passion,

d’élan que contre les curés. Mais les penseurs? Vous savez bien que la

multiplication absurde des livres et faiseurs de livres a créé des mœurs

telles que les esprits entiers et probes, les non-boiteux qui,

probablement, naissent aussi nombreux de nos jours qu’il y a cent ans,

ont toutes chances d’être noyés. Il en est résulté que, au XIXe siècle,

sauf de rares bonnes rencontres, la notoriété est allée à peu près

toujours à des talents mais non à des êtres nés pour conduire et

éclairer les autres. A qui donc aujourd’hui, précisément, pouvons-nous

demander de réveiller, d’attaquer et de dompter l’opinion française?

«Je ne vous parlerai pas enfin de la force matérielle du monde présent:

l’Argent, qui est aux internationalistes et qui, circulant, détruit de

plus en plus les frontières, les patries, les civilisations locales

naturelles, délicates, vivantes--qui tue l’art au profit du confortable

le plus morne et remplace les palais par des hôtels. Je ne vous parlerai

pas non plus de l’autre force immatérielle: l’imagination qui dévie, se

traîne dans le même sens vers le collectivisme et son horreur. Je vous

rappellerai simplement que les Français les plus passionnés pour la

politique aujourd’hui, c’est-à-dire les démocrates, sont les adorateurs

d’une sorte de révélation nouvelle, et qu’ils la défendront contre nous

avec une frénésie aveugle; la lutte devra peut-être devenir sanglante

contre ces fous... Que faire?»

Certes, à l’époque où Vaugeois écrivait ces lignes découragées, le

tableau ne manquait pas d’exactitude. Il montre surtout les obstacles

que Maurras rencontra au début de sa propagande. Mais sa raison, appuyée

sur l’expérience, disposait d’une volonté trop forte pour se rebuter

facilement.

Que faire? répondit-il à Vaugeois. Prouver que le mouvement existe en

marchant. «On refait la France comme on peut. Je suis seulement

convaincu que toute tentative dans l’ordre politique sera consécutive à

l’organisation d’un pouvoir spirituel monarchique. Constituer cette très

haute autorité scientifique, en rassembler les éléments, les proposer à

tous les Français réfléchis, voilà quelle est ma tâche et voilà quelle

devrait être la vôtre.»

Sur l’influence du véritable «chef» qu’est Maurras, Vaugeois ne tarda

pas à comprendre que là, en effet, se trouvait sa tâche. Infusé

d’énergie nouvelle, il se mit à l’œuvre à côté de Maurras. Dès 1901, il

menait le bon combat à l’Action française revue. Puis il devint

rédacteur en chef de l’_Action française_-Journal. Et c’est à ce poste

d’honneur et de risque qu’il est mort il y a trois ans.

A l’appel de Maurras, Montesquiou répondit bientôt également. L’enquête

avait paru en 1900. Dès le mois d’août 1901, il publia un livre: _Le

Salut public_, résumant trois années de tâtonnement et où il ne donnait

pas encore de conclusions, mais il les fournit, peu après, en ces

termes, dans une lettre adressée à Maurras: «La volonté de conserver la

patrie française une fois posée comme postulat, tout se déduit d’un

mouvement irrésistible. La fantaisie, le choix lui-même n’y ont aucune

part. Si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement

royaliste. Il manque à mes articles une conclusion. C’est que j’étais

dans l’impuissance de leur en donner une, me refusant à me soumettre aux

lois de la raison. A présent, je m’y soumets en reconnaissant que dès

lors que j’avais en vue le salut public et rien que le salut public, je

ne pouvais conclure autrement que par la monarchie.»

De même encore, Lionel des Rieux; après avoir beaucoup réfléchi, hésité

aussi, vaincu par la logique irrésistible de Maurras, il lui écrivait en

1908: «Je n’avais plus, pour être tout à fait de votre opinion, qu’un

pas à faire. Il est fait.»

Telle est l’attirance de la sagesse politique si bien représentée par

Maurras que, depuis, nombre de patriotes ont répondu à son appel; et

c’est pourquoi l’on peut dire, sans exagérations, que l’Action française

réunit aujourd’hui une grande partie de l’élite des intelligences dans

notre pays.

Une intelligence pourtant, et des plus accomplies, celle de M. Maurice

Barrès, continue de se tenir à l’écart. Il avait répondu à l’Enquête de

façon à bien poser qu’il s’en tenait au régime électoral. Ce n’est pas

qu’il méconnaissait la nécessité d’un chef. Mais, pour lui, ce devait

être un dictateur désigné par le suffrage universel.

«Je comprends bien, disait-il, qu’une intelligence, jugeant _in

abstracto_, adopte le système monarchique qui a constitué le territoire

français et que justifient encore, tout près de nous, les Bonald, les

Balzac, les Leplay, les Bourget. De telles adhésions sont d’un grand

poids dans le cabinet du théoricien; mais dans l’ordre des faits, pour

que la monarchie vaille, il faudrait qu’il se trouvât en France une

famille ralliant, sur son nom, la majorité (sinon la totalité) des

électeurs.»

Et plus loin: «Je ne date pas d’un siècle l’histoire de France, mais je

ne puis non plus méconnaître ses périodes les plus récentes. Elles ont

disposé nos concitoyens de telle sorte qu’ils réservent pour le principe

républicain ces _puissances de sentiment_ que d’autres nations accordent

au principe d’hérédité et sans lesquelles un gouvernement ne peut

subsister.»

Et il formulait ainsi son programme: «Au sommet de l’État l’autorité,

sur le sol ou dans les groupes, la décentralisation, voilà des réformes

que permet le système républicain et qui assureraient le développement

des forces françaises aujourd’hui gravement anémiées.»

Maurras lui répondit fort judicieusement: «M. Barrès admet donc les

libertés locales et professionnelles et, dans l’État, une autorité

forte. Ces deux sentiments sont précieux. Le second correspond à un

sentiment général; s’il est vrai que la centralisation n’est sentie dans

la masse qu’à la façon d’un malaise indéfini, cette même masse du peuple

sent avec netteté et réclame avec passion l’autorité et la

responsabilité du pouvoir. Elle veut être gouvernée, la faiblesse de la

nation étant une suite, non seulement directe, mais tout à fait

_évidente_ de l’anarchie politique.

«Barrès et avec lui toute la masse du peuple français vont plus loin

encore. Ils constatent que _dans le péril_, tout au moins, le

gouvernement le plus fort est celui d’un seul. Ce gouvernement d’un seul

est alors _de droit_, concluent-ils. Cette autorité d’un seul et qui

_seule peut faire le salut public_, il l’appelait «la dictature». Ils

pourraient l’appeler également la Monarchie.»

Maurras démontrait ensuite ce qu’aurait de précaire une dictature

dépendant toujours des caprices de la majorité. «Il n’y a pas,

disait-il, dans l’histoire, d’exemple d’une initiative heureuse

(j’entends positive et créatrice non destructive ni purement défensive)

qui ait été prise par des majorités. Le procédé normal de tous les

progrès est bien le contraire. La volonté, la décision, l’entreprise

sortent du petit nombre, l’acceptation, l’assentiment de la majorité.

C’est aux minorités qu’appartiennent la vertu, l’audace, la puissance et

la conception. Habituellement inerte, indifférente et torpide, la

majorité est sujette, il est vrai, à des paniques dont les effets

immédiats sont parfois bienfaisants, mais d’une bienfaisance

invariablement stérile si elle n’est accompagnée d’une impulsion de

l’élite.»

Ce passage de la réponse de Maurras me semble capital. Il suffit, en

effet, d’avoir vécu et observé pour constater que la majorité va presque

toujours à la force, ou à ce qui lui paraît tel, par une sorte

d’instinct conservateur. C’est pourquoi, en temps de suffrage universel,

il faut qu’un gouvernement soit bien maladroit pour ne pas tirer d’elle

des élections conformes à ses désirs. Parfois, la majorité regimbera un

peu, mais elle ne tardera pas à obéir à l’impulsion de la minorité qui

détient le pouvoir. C’est ce qui explique que l’équipe républicaine ait

réussi pendant des années à perpétuer sa malfaisance--non qu’elle

constituât une _élite_, il s’en faut, mais parce que ses intrigues lui

assuraient le pouvoir.

«Nous n’avons donc pas, ajoutait Maurras, à nous soucier de rallier les

majorités. De toutes façons, elles se rallieront d’elles-mêmes. Deux cas

me paraissent possibles. Ou les fléaux naturels qui sont menaçants vont

disposer automatiquement, comme en 1849 et en 1871, la majorité

nationale à former le souhait d’une Restauration; ou notre propagande

devançant les malheurs publics, une élite s’étant déclarée pour la

monarchie, une sage et savante minorité faisant sentir dans les hauts

lieux son influence directrice, quelque coup d’État militaire renversera

la République et refera la Monarchie.

«Dans ce premier cas, le ralliement de la majorité se trouve accompli

par définition.

«Dans le second cas, ce ralliement s’impose au moyen de la force appuyée

par la persuasion: le pouvoir spirituel de l’élite devenue royaliste,

l’autorité des personnes qui la composent, l’influence intrinsèque d’une

conception vraie viendront justifier, après l’avoir provoqué, le

déploiement du bras séculier en faveur de la royauté.»

Conclusion de Maurras à laquelle on souscrit de grand cœur: «Les

majorités sont toujours en faveur du gouvernement établi dès qu’il

assure l’ordre et se fait respecter. Ce dernier point sera l’affaire de

Monsieur le duc d’Orléans.

«--Sur quoi s’appuiera-t-il? demande M. Barrès.

«Il s’appuiera nécessairement sur l’armée et cela suffit bien.»

Maurras, en s’exprimant de la sorte, suivait la raison. Mais M. Barrès

se réclamait trop de ces _puissances de sentiment_ dont il parle dans sa

lettre pour se rendre. C’est le sentiment, en effet, qui le détermine

avant tout, comme il est facile de s’en apercevoir quand on relit son

œuvre entière. Ah! qu’il a dit vrai celui qui le définissait «le dernier

romantique!»

Et n’est-ce pas le sentiment qui lui fit commettre l’étrange méprise de

choisir pour la reconstitution de la France «dissociée et décérébrée» ce

fantassin troubadouresque fourvoyé dans la politique: Boulanger?

N’est-ce pas l’abus du sentiment, le désir d’en multiplier en lui les

excitations qui auparavant lui fit instaurer ce «culte du Moi» par où

tant d’âmes, trop dociles à ses leçons, s’énervèrent d’une façon

irrémédiable?

C’est à coup sûr le sentiment qui lui fit jadis emprunter les méthodes

d’oraison d’un Saint et ce qu’il y a de plus vénérable dans les rites du

catholicisme pour les appliquer sacrilègement aux effusions solitaires

du Narcisse de décadence qu’il était alors.

Et c’est encore le sentiment aggravé de sensualité trouble et de

religiosité malsaine qui lui fit écrire ce _Jardin sur l’Oronte_, qu’il

s’étonne de voir réprouvé par les plus vigilants d’entre les

catholiques.

En contraste, M. Barrès, quand il raisonne, produit de beaux livres,

comme _les Déracinés_ _l’Appel au soldat_, _leurs Figures_. Critiques

superbes du régime, dont pourtant il adopte certaines erreurs, ils

serviront toujours de références à ceux qui s’appliquent à le détruire.

Mais ils manquent de conclusion logique. Cette conclusion, M. Barrès ne

sut pas la saisir. Et c’est pourquoi il n’est pas venu à la Monarchie.

* * * * *

_L’Enquête_ de Maurras constitue la plus substantielle des introductions

à la doctrine monarchiste. Les principes qu’il posait ont été

sanctionnés par l’expérience de ces dernières années. Aussi a-t-il le

droit de dire dans sa conclusion:

«Dès 1899, sachant bien ce que nous voulions et où nous allions, notre

objectif était fixé. Nous lui avons été fidèles. Et par une juste

réciprocité, les confirmations de l’événement ne nous ont pas manqué.

Elles se sont produites telles qu’on les avait prévues et nommées, comme

si elles avaient été à notre service. Elles sont au service de la vérité

que nous débrouillons. Le jeu des effets et des causes a fini par

produire une situation tellement inquiétante que beaucoup de Français,

de toutes conditions, commencent à appeler le mal par son vrai nom. Ils

disent _république_ et _démocratie_. Mais pour renoncer aux éléments

destructeurs, les désillusionnés veulent qu’on leur présente un plan de

reconstruction. Comme on vient de le constater, ce plan est inscrit dans

la forme même des doléances nationales, dans la structure même du pays

et de la nation. Il suffit de les analyser de bonne foi. C’est à la

royauté que s’adresse le vœu général. Et la royauté est aussi

l’expression des nécessités élémentaires. En cela, exactement, consiste

la réalité profonde de notre doctrine.»

Méditez maintenant cette formule où se résume toute l’œuvre politique de

Maurras et où les articles, si riches de pensée féconde, qu’il publie

chaque jour puisent leur inspiration:

«_Ce que nos ancêtres ont fait par coutume et par sentiment, nous le

poursuivons, nous-mêmes, avec l’assurance et la netteté scientifique,

par raison et par volonté._»

Quand vous l’aurez compris, catholiques de bon vouloir, vous ne

chercherez pas à réagir contre des institutions défectueuses en vous

conformant aux faux principes qui servirent à les édifier, comme le font

les libéraux. Vous aiderez à détruire la bâtisse vermoulue où Marianne

abrite sa progéniture. Vous la remplacerez par ce monument appuyé sur la

tradition, la science et la religion qui a nom: Monarchie légitime.

* * * * *

Il n’est pas inutile de reproduire maintenant la haute approbation

donnée à _l’Enquête_ de Maurras par «l’héritier des quarante rois qui,

en mille ans, firent la France».

Aussitôt après la publication en volume, M. le Duc d’Orléans lui écrivit

la lettre suivante:

Mon cher Maurras,

C’est avec le plus grand intérêt que j’ai suivi votre enquête sur la

Monarchie et lu les déclarations que vous ont faites Buffet et

Lur-Saluces.

Tous mes amis peuvent différer sur des nuances d’opinion ou des

prévisions de réformes; c’est leur droit--mais ce qui ressortira

désormais, c’est l’unité profonde de la conception royaliste. Elle est

réformatrice.--Réformer pour conserver, c’est tout mon programme.

Je ne me prononcerai pas sur le détail. Un prince qui aurait la

prétention de le régler d’avance serait peu de chose. Un prince qui ne

se déclarerait pas sur les principes ne serait rien.

Je me suis déjà expliqué sur quelques questions essentielles à la

vitalité du pays. J’ai défendu l’armée, honneur et sauvegarde de la

France. J’ai dénoncé le cosmopolitisme juif et franc-maçon, perte et

déshonneur du pays.

Il en est d’autres sur lesquelles les Français ont le droit de me

demander une détermination nette et catégorique.

De ce nombre est celle qui vous tient le plus au cœur: la

décentralisation.

La décentralisation, c’est l’économie; c’est la liberté. C’est le

meilleur contrepoids comme la plus solide défense de l’autorité. C’est

donc d’elle que dépend l’avenir, le salut de la France.

... Aucun pouvoir faible ne saurait décentraliser. Appuyé sur l’Armée

nationale, constituant moi-même un pouvoir central énergique et fort,

parce que traditionnel, je suis seul en mesure de ramener la vie

spontanée dans les villes et les campagnes et d’arracher la France à

la compression administrative qui l’étouffe.

La décentralisation dépend en partie du pouvoir royal et du sentiment

qui l’anime, comme de la direction que le Roi peut imprimer de

lui-même; mais c’est aussi un problème d’organisation politique et

géographique.

J’y donnerai ma première pensée. La question sera mise sur-le-champ à

l’étude, avec la ferme volonté, non pas seulement d’aboutir, mais

d’aboutir rapidement.--Je tiens à ce qu’on le sache.

Croyez-moi, mon cher Maurras,

Votre affectionné,

La maison en ordre · 第 28 / 36 题