Sortant de l’anarchie, je désirai me rendre compte de ce qu’était le
socialisme. Je ne le connaissais guère que par des lectures et je
voulais étudier les politiciens qui en assumaient en 1899 la direction.
Ils ne me charmèrent pas. Comme je l’ai dit ailleurs, «c’étaient, pour
la plupart, des pédants issus de l’École de Droit ou de la Normale qui
se considéraient comme les futurs propriétaires de la République.
Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale
ambition--surtout ceux de l’escouade guesdiste--mais les neuf-dixièmes
voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes
périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme. J’en entendis se
gausser entre eux, au sortir des réunions, sur la facilité avec laquelle
les prolétaires se prenaient à la glu des promesses de bonheur sans
limite qu’ils leur prodiguaient. Je les vis intriguer pour conquérir des
emplois d’attachés à des cabinets de ministres. Je surpris de vilaines
manœuvres pour évincer des naïfs dont le dévouement avait conquis
l’affection des ouvriers. Bref, je les jugeai très vite comme il
fallait: Machiavels du ruisseau, médiocrates plus âpres au gain que
leurs émules des partis bourgeois qui détenaient alors le pouvoir.»
Leur valeur morale me parut fort au-dessous de celle des théoriciens de
l’anarchie; on n’employait pas encore le terme _bourrage de crâne_, mais
je vous prie de croire que les socialistes pratiquaient déjà largement
la chose au détriment du peuple. Quant à leur doctrine, elle aboutissait
à la plus pesante des tyrannies, sous prétexte d’organisation de la
société. Leur dédain de la littérature et de l’art, quand ils n’ont pour
objectif que la recherche de la Beauté ou la reproduction exacte de la
comédie humaine, m’offusquait également. Et puis, il y avait parmi eux
trop d’agités ne possédant qu’une culture des plus vagues et acquise à
coups de manuels: par exemple, le pauvre garçon lunaire qui s’appelle
Georges Pioch. Celui-là je ne pouvais le rencontrer sans que l’envie me
vînt de lui dédier, à haute voix, ce vers--d’ailleurs fort mauvais--de
Victor Hugo:
De la chute de tout je suis la pioche inepte...
La sottise comme la violence de ses propos m’y eussent autorisé. Mais à
quoi bon chagriner une aussi inconsistante créature?
Bref, les socialistes ne me retinrent guère. Je demeurai ami du peuple,
enclin, selon des principes erronés, à préparer ce que je nommais «son
émancipation». Mais je me mis tout à fait à l’écart des rhéteurs,
disciples de Karl Marx.
Sur ces entrefaites, j’entrai au _Rappel_, par l’entremise amicale du
secrétaire de la rédaction, Jean Destrem. C’était un lettré, d’esprit
très fin, et qui, je crois, ne partageait qu’assez peu le radicalisme de
la feuille dont il corrigeait les _morasses_. J’y donnai des chroniques
bi-hebdomadaires.
C’était le temps où l’imbroglio-Dreyfus semait la discorde entre les
Français, au profit de la juiverie internationale et de l’étranger.
Je ne pris qu’une part minime et tout à fait occasionnelle à ces
dissensions. Mes articles traitaient surtout de critique littéraire. Je
publiai notamment des études sur l’œuvre du grand écrivain anglais:
Rudyard Kipling dont j’admirais et dont j’admire toujours la puissance
d’évocation.
C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau.
J’avais publié, dans le _Rappel_, un article assez étendu sur le livre
de Clemenceau: _le Grand Pan_. Il m’écrivit pour me remercier, puis, à
quelque temps de là, me fit dire, par un ami commun, qu’il désirait me
voir. Je me rendis aussitôt à cette invitation.
Il occupait déjà ce rez-de-chaussée de la rue Franklin, qui devint si
célèbre par la suite. Comme il m’avait fixé rendez-vous le matin,
d’assez bonne heure, il était encore au lit quand je fus introduit dans
son cabinet de travail. Je dus attendre qu’il se levât, et j’eus le
temps d’admirer un bureau de style Louis XV d’un goût exquis, un
merveilleux paysage de Claude Monet, don du peintre, et que celui-ci lui
avait offert en reconnaissance d’une étude perspicace sur son œuvre. Il
y avait aussi des moulages de bas-reliefs d’après l’antique, rapportés
d’un voyage en Grèce et, çà et là, de chatoyants bibelots japonais. Une
quantité de livres garnissaient une bibliothèque spacieuse. De la
fenêtre, on apercevait un petit jardin très fleuri et où, sur une
pelouse au gazon bien égalisé, voletaient des pigeons magnifiques que le
maître du lieu soignait lui-même.
Ce _studio_ me plut fort, car il me démontrait que j’allais entrer en
contact avec un artiste et un lettré et non avec un de ces politiciens
ignorants dont pullule la démocratie.
Plutôt qu’un homme d’État, Clemenceau est, en effet, un homme de
lettres, nerveux et touché de romantisme, capable de mener à bien un
grand dessein, comme il l’a prouvé en devenant le Père la Victoire, peu
apte à en poursuivre les conséquences, une fois le péril passé. Il faut
adopter sur lui le jugement porté par Maurras: «Clemenceau n’est pas un
de ces hommes réfléchis à qui l’on demande d’arbitrer le vrai et le
faux. C’est un homme d’impression et de sentiment. Il est de la pâte
dont autant et plus que des maîtres et des chefs, la nature aime à
pétrir des poètes et des artistes et encore, et bien mieux, des héros
nationaux. Son imagination, ses nerfs, les vibrations de son cœur, voilà
sa seule muse. Encore faut-il voir que c’est une muse à qualifier de
mineure, en ce sens que son œuvre tend à l’action limitée plutôt qu’à la
grande conception équilibrée et cohérente. Son organe à penser paraît
tenir au cervelet et non au cerveau; là, il est vrai, quelle vigueur,
quelle violence!...»
Au bout de quelques minutes, Clemenceau entra. Comme il ne pontifie pas,
la cordialité un peu bourrue de son accueil me mit tout à fait à l’aise.
Je ne me rappelle plus les propos que nous avons échangés; ce dont je me
souviens, c’est qu’il me charma par sa façon nette et incisive
d’apprécier les gens et les choses.
Comme je prenais congé, il m’engagea vivement à revenir le voir,
ajoutant qu’il se proposait de fonder, avec M. Lazare Weiller, un grand
journal quotidien où il me confierait la critique littéraire.
Je m’en allai enchanté; il m’avait conquis comme il en a conquis bien
d’autres; et je puis dire que, dès cette première rencontre, je me
sentis tout disposé à le seconder dans toute la mesure de mes moyens.
J’ai aussi le droit de mentionner, sans crainte de démenti, que, tant
qu’ont duré nos relations, je lui ai donné maintes preuves de mon zèle à
lui être utile. Il y eut même une circonstance où mon dévouement lui fut
on ne peut plus auxiliateur. Je ne puis la rapporter présentement. Mais
je spécifie que cela ne touchait en rien à la politique, que le fait
l’honore--et qu’il ne me déshonore pas...
Clemenceau m’employa pour plusieurs démarches relatives à la fondation
du journal projeté. De sorte que, durant cette période, je le vis
presque tous les jours de très bonne heure et qu’ainsi, l’entretenant
tête-à-tête, je pus l’observer à loisir.
Je l’ai dépeint, tel qu’il était en 1900, dans _Du Diable à Dieu_. Je
reproduis un fragment--un peu retouché--de ce portrait qui a, je crois,
le mérite de l’exactitude.
«Cet homme possède une puissance de séduction étrange. Il est d’autant
plus malaisé de l’expliquer que, dur, sarcastique, parfois injurieux il
traite d’ordinaire sans aménité ceux qui l’admirent et qui l’aiment.
Peut-être sa mainmise provient-elle, pour un esprit cultivé, de sa forte
intelligence, de son goût réel et de sa compréhension des choses de
l’art et de la comparaison qu’on est obligé d’établir entre ses qualités
de pensée et la sottise du troupeau radical. Puis, comme tous les
tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son geste. Il sait
pourtant, lorsqu’il le veut, panser, d’un mot aimable, les blessures que
font ses coups de boutoir. Enfin, il reconnaît les services qu’on lui
rend.
«On distingue également en lui une misanthropie foncière, quelque chose
de sombre et d’ardent qui lui fait émettre, dans les moments assez rares
où il se livre, des aphorismes désenchantés. C’est un grand mépriseur de
l’humanité. De là, des crises de scepticisme et de mélancolie, où son
foie malade a certainement part et qui lui inspirent le dégoût de toute
chose. Alors il produit les appels au _nirvâna_ comme cette pièce: _le
Voile du Bonheur_, qui révèle, d’une façon assez inattendue, un
Clemenceau quasi-bouddhiste... Mais il se reprend bientôt et le combatif
acerbe et résolu, possédé d’un orgueil immense, ne tarde pas à reprendre
la lutte contre ceux qui le méconnaissent ou s’efforcent de le tenir à
l’écart du maniement des affaires politiques...»
Ajoutez que, totalement dépourvu d’instruction religieuse, n’étant même
pas baptisé, il témoignait, en toute occasion, d’une impiété agressive
contre l’Église. Il croyait aux menées ténébreuses des Jésuites et aux
complots du Vatican pour asservir la France à «l’obscurantisme». Pour
lui, les catholiques formaient «la faction romaine». Il les accusait
d’antipatriotisme et jugeait louables les lois de persécution. Bref,
quoiqu’il n’ait jamais appartenu à la franc-maçonnerie, il manifestait
sur ce point de la religion un état d’esprit digne de Tribulat Bonhomet,
vénérable d’une Loge.
Heureusement, la guerre est venue qui modifia ses idées. Il fut obligé
d’admettre que les catholiques n’étaient pas des Français inférieurs aux
autres, ni les victimes abêties d’une hérédité déplorable. Et c’est ce
qui le décida sans doute à faire nommer Foch généralissime des armées
alliées, quoique le maréchal soit le frère d’un Jésuite et un chrétien
pratiquant.
Je donnerai maintenant quelques-uns des souvenirs que m’ont laissés mes
rapports avec Clemenceau. Je dirai ensuite comment je me séparai de lui.
Comme je l’ai rapporté plus haut, outre ma collaboration au _Rappel_, je
fournissais des correspondances à deux journaux belges. Clemenceau usa
de ma plume pour y allonger quelques coups de griffe à des adversaires
ou même à d’anciens amis dont il estimait avoir à se plaindre.
C’est ainsi qu’un jour où je déjeunais avec lui et l’un de ses fidèles,
en cabinet particulier, au restaurant Garnier, vis-à-vis de la gare
Saint-Lazare, il se répandit en sarcasmes sur un de ses collaborateurs
de jadis à _la Justice_, Stephen Pichon--mort depuis, si je ne me
trompe.
Il nous raconta qu’à l’époque où Constant était ministre de l’Intérieur
et où lui-même menait, comme de coutume, une guerre sans merci contre
l’opportunisme, le jeune Pichon, qui avait de l’ambition, mal servie par
ses capacités--disait Clemenceau,--imagina d’aller trouver en secret le
_tombeur_ de Boulanger. Il insinua que, si on lui promettait la
préfecture de police, il se chargerait d’adoucir son terrible patron.
Constant, roublard, l’enguirlanda de paroles flatteuses sans prendre
aucun engagement. Mais le lendemain, rencontrant Clemenceau dans un
couloir de la Chambre, il vint à lui, la main tendue et lui dit:--Eh
bien, ami, j’ai vu Pichon, hier; il paraît que tu penses à te rallier au
ministère?
Alors Clemenceau, imitant son accent toulousain:--Non, mon ami, si je te
le disais tu ne voudrais pas me croire.
Rien n’était plus divertissant que de voir le Tigre représentant Pichon,
représentant Constant avec une verve féroce qui nous fit rire aux
larmes.
Je lui demandai la permission de reproduire l’anecdote dans ma plus
prochaine correspondance. Il m’y autorisa volontiers.
Quand l’article eut paru, ne voilà-t-il pas que Pichon le lit et croit
devoir s’en plaindre dans une lettre pleurnicheuse que Clemenceau me
montra en ricanant d’une façon sardonique, comme il sait le faire. Il ne
fit d’ailleurs aucune réponse et s’abstint de me désavouer. Je ne sais
quelle dent il avait alors contre l’infortuné Pichon. Mais on peut
supposer qu’il ne lui conserva pas de rancune puisque, quand il devint
Président du Conseil, il lui offrit le ministère des affaires étrangères
que le futur ambassadeur en Chine s’empressa d’accepter en délirant de
joie.
Une autre fois, les choses faillirent d’abord se gâter et je fus gratiné
d’une formidable algarade suivie, d’ailleurs bientôt, d’une absolution
goguenarde.
Je me trouvais, un matin, vers neuf heures, chez Clemenceau. Il
souffrait du foie--ce qui ne le disposait pas à la mansuétude--et
demeurait étendu sur son lit, quoique tout vêtu, et sa calotte noire lui
emboîtant le crâne. Je me tenais assis sur l’édredon, contre ses pieds
et je l’entretenais du journal, lui rendant compte de diverses démarches
entreprises à son instigation. Le teint encore plus jaune que de
coutume, les yeux luisants de fièvre, il se montrait fort grincheux et
traitait «d’absurde» ou «d’idiot» tout ce que je lui proposais. Je ne
m’en émouvais pas beaucoup, m’étant plié dès longtemps aux écarts de son
humeur[13].
[13] Le journal ne se fit pas, la combinaison financière sur laquelle
il reposait n’ayant pas abouti.
Entre le valet de chambre qui annonce:--M. Mathieu Dreyfus est là, un
autre monsieur l’accompagne et ils désirent vous parler.
--Qui est cet autre? demande Clemenceau.
--Je ne sais pas, monsieur, je ne l’ai jamais vu ici.
--Encore quelque raseur qui vient m’em... bêter, grognonne Clemenceau,
dites que j’y vais.
Tout en continuant de pester contre Mathieu et contre les Juifs
importuns, il rejette la fourrure qui le couvrait, enfile ses
pantoufles, et passe dans le cabinet de travail en me disant:--Je vais
les expédier en vitesse; attendez-moi.
Or c’était environ trois semaines après le procès de Rennes et la grâce
octroyée au captif de l’Ile du Diable. Je connaissais Mathieu, l’ayant
rencontré, une ou deux fois, rue Franklin. Mais, comme je l’ai dit,
m’étant fort peu mêlé à l’affaire Dreyfus, je n’avais échangé avec lui
que quelques paroles de politesse.
Soudain la porte s’entr’ouvre. Allongeant la tête dans l’embrasure,
Clemenceau me dit à mi-voix:--Si vous voulez voir comment le capitaine
Dreyfus a le nez fait, venez... Il est là.
Piqué de curiosité, je m’empresse de le suivre. On me présente; le
rescapé de Rennes me donne une poignée de main molle et humide. Puis je
me blottis dans un coin, ouvrant les yeux et les oreilles afin de ne
rien perdre de cette entrevue--historique.
Face rosâtre, regards ternes et sans chaleur entre des paupières
rougies, Alfred Dreyfus se tenait assis tout raide à l’extrême bord de
sa chaise. Il tripotait, de ses doigts blêmes, les bords d’un chapeau
melon posé sur ses genoux. Il avait à la fois l’air très embarrassé et
très ennuyé: la mine d’un homme qui accomplit une corvée
particulièrement désagréable et qui souhaite d’en être quitte le plus
tôt possible.
Clemenceau l’examinait sans trop dissimuler sa surprise irritée de cette
attitude inconvenante. Mathieu s’en apercevait bien et s’efforçait
d’entretenir la conversation qui se traînait, cahin-caha, en des
banalités incolores. A chaque instant, il se tournait vers son frère et
lui lançait des coups d’œil impatients comme pour l’engager à prendre la
parole. Mais l’ex-capitaine, de plus en plus figé, de plus en plus
gourmé, n’ouvrait de loin en loin la bouche que pour émettre un _oui_ ou
un _non_, qui sortait avec peine.
Le colloque dura ainsi pendant vingt minutes à peu près, coupé de
silences où tout le monde se sentait à la gêne. Mathieu s’énervait
visiblement. Quant à Clemenceau, il fronçait le sourcil et, moi qui le
connaissais bien, je m’attendais à ce qu’il décochât une de ces boutades
cinglantes dont il a le secret.
Peut-être que Mathieu eut le même pressentiment car, renonçant à dégeler
son frère, il se leva, d’un mouvement brusque; Alfred l’imita aussitôt,
plus automate que jamais.
Clemenceau les reconduisit jusqu’à la sortie et je suivis, voulant me
rendre compte de la façon dont tout cela finirait.
Déjà la porte du vestibule était ouverte, Mathieu, pourpre de colère,
dans la rue, quand Alfred, s’adressant à Clemenceau, se décide à
prononcer, d’une voix bredouillante, ces mots que je garantis
textuels:--Très reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, très
reconnaissant...
Cela seul et rien de plus. Puis il tourne le dos et rejoint son frère
qui, du trottoir, lui lançait des regards gros d’orage.
La porte refermée, Clemenceau et moi nous nous regardons, passablement
étonnés. Puis, d’une même impulsion, nous éclatons de rire.
Clemenceau me demande:--Que pensez-vous du personnage?
--Hé, dis-je, il m’a donné l’impression d’un caporal qui en voudrait à
un civil d’un service rendu par celui-ci.
--Eh bien! moi, répond Clemenceau, il m’a fait l’effet d’un imbécile,
vous m’entendez, d’une fichue bête et pas d’autre chose!...
A la réflexion, ce pourrait bien être là le jugement définitif à porter
sur Dreyfus: _une fichue bête_. S’il a trahi, les Allemands ont pu le
duper sans avoir besoin de déployer beaucoup d’astuce. Mais, tout de
même, il est navrant que la France ait été bouleversée pendant quatre
ans, que les honnêtes gens de tous les partis se soient entre-déchirés à
cause de ce fantoche hébraïque.
Six mois plus tard, je rencontrai à la terrasse d’un café de la place
Denecourt, à Fontainebleau, Maître Labori, alors député de
l’arrondissement et qui fut l’avocat de Dreyfus devant le conseil de
guerre de Rennes. Je l’avais connu par Clemenceau et j’avais collaboré à
_la Grande Revue_ dont il était le directeur. Personne n’a jamais été
plus sympathique que lui, plus franc et plus loyal. J’eus grand plaisir
à le revoir.
Il me narra les vilains procédés de la famille Dreyfus. Non seulement
elle avait lésiné, d’une manière honteuse, pour le règlement de ses
honoraires, mais encore il n’est pas de mauvais tours qu’elle ne lui eût
joués par la suite. Il s’en montrait fort chagrin: l’ingratitude de ces
Juifs, pour lesquels il avait été victime d’une tentative d’assassinat,
lui allait au cœur.
--Eh bien, lui dis-je, si vous m’y autorisez, je vous vengerai par un
article où je dirai ce que vous venez de me confier. Au surplus, ce
Dreyfus m’est apparu comme un véritable pleutre. Je ne vois pas pourquoi
je le ménagerais.
Labori me donna carte blanche et même il spécifia que je pourrais, si je
le jugeais à propos, mentionner que je tenais de lui les détails de sa
mésaventure.
Je me mis à la besogne sur-le-champ. Afin de corser mon récit, j’y
ajoutai la relation de l’entrevue de Dreyfus et de Clemenceau. L’article
ne contenait nulle violence de langage, mais je crois qu’il était plutôt
percutant. Notez, en passant, que j’avais, cette fois, négligé de
demander la permission de Clemenceau.
L’article paraît. Il fait du bruit et est reproduit un peu partout.
Comme c’était la coutume à la feuille belge qui l’inséra, je l’avais
signé X.X. Mais j’étais tout prêt à en assumer la responsabilité.
Quelques jours passent où je n’entends parler de rien, quand débarque
chez moi l’un des secrétaires de Clemenceau qui me dit que «le Patron»
me réclame immédiatement et qu’il a l’air furieux contre moi.
Je me doutais bien que l’article en question faisait des siennes; mais
je jouai la surprise et je demandai la raison de cette colère.
--Voici ce qui est arrivé, me dit, chemin faisant, le secrétaire.
Avant-hier, Dreyfus est venu à l’improviste chez Clemenceau et, de l’air
le plus rogue et le plus embarrassé du monde, il a marmonné des
protestations touchant son attitude correcte vis-à-vis du Patron et de
Labori. J’étais là et, pas plus que Clemenceau, je ne comprenais goutte
à son bafouillage. Comme il s’éternisait en répétant qu’il n’avait rien
à se reprocher et que les journaux mentaient, Clemenceau l’a prié, sans
aménité, d’aller prendre l’air. Il ne se l’est pas fait dire deux fois.
Mais Clemenceau continuait à se creuser la tête, touchant le motif de
cette démarche saugrenue, lorsque Winter[14] lui a apporté un tas de
coupures en lui signalant je ne sais quel article reproduit je ne sais
combien de fois. C’est après y avoir jeté un regard qu’il s’est mis à
vous invectiver et qu’il m’a envoyé à votre recherche. Voilà tout ce que
je puis vous dire, ne connaissant rien de plus.
[14] C’était le nom du factotum de Clemenceau.
J’étais fixé. Clemenceau n’ignorait pas que mes articles pour la
Belgique étaient signés X.X., puisqu’il s’était servi maintes fois de
mon incognito pour taquiner celui-ci ou celui-là. D’autre part, il se
rappelait que j’avais été l’unique témoin de l’entrevue avec Dreyfus et
son frère.
A peine entré dans le cabinet de travail, Clemenceau fonce sur moi, me
traite de «brute» et «d’idiot», et me somme de lui expliquer pourquoi
j’ai eu le toupet de publier l’article sans le prévenir.
Là j’étais dans mon tort, mais j’avais eu raison, à mon sens, de relever
vertement les façons d’agir de Dreyfus à l’égard de Labori et de
Clemenceau.
Très calme, je me contentai donc de répondre:--Les griefs de Labori,
dont je n’ai d’ailleurs pas été le seul confident, m’ont paru valoir la
peine d’être exposés au public. D’ailleurs, j’avais son autorisation...
Il m’interrompit:--Vous n’aviez pas la mienne!
--Non, c’est vrai, je ne l’avais pas, mais l’occasion était par trop
tentante. Vous êtes un maître en journalisme et, par conséquent, vous ne
sauriez me blâmer d’avoir utilisé une information aussi intéressante. Je
n’éprouve aucun repentir de l’avoir publiée et si vous voulez bien
prendre la peine de relire l’article, au lieu de me tarabuster, vous me
féliciterez d’avoir dit son fait à ce paltoquet de Dreyfus qui, je le
maintiens, s’est conduit avec vous de manière à indigner vos amis... Et
de ceux-là j’en suis, vous le savez bien.
Clemenceau ne déteste pas du tout qu’on lui tienne tête quand on est sûr
de soi. Sans récriminer davantage, il relut l’article.
--Eh bien, reprit-il en souriant d’un air qui me prouva que le morceau
ne lui déplaisait pas, ce n’est pas mal touché. Mais, une autre fois,
mille tonnerres, ne faites rien sans m’avertir...
--Je m’y engage, dis-je, en serrant vigoureusement la main qu’il me
tendait...
* * * * *
En 1900 et 1901, je rencontrais quelquefois des parlementaires dans les
bureaux du _Rappel_, où ils venaient mendier des réclames, et plus
rarement chez Clemenceau. Celui-ci n’étant plus député, n’étant pas
encore sénateur, leur semblait négligeable. Ils le jugeaient fini. Ils
ne lui donnaient peut-être pas le coup de pied de l’âne, mais, cessant
de le craindre, ils perdaient l’habitude de lui braire des flagorneries
aux oreilles.
D’ailleurs, Clemenceau lui-même était alors très désabusé, très
désorbité et si écœuré par les mauvaises odeurs que dégageait le régime
qu’il paraissait souhaiter s’en tenir désormais à l’écart. Trois ou
quatre fois il refusa le siège au Sénat qu’on lui offrait. Il fallut une
intervention féminine pour le décider à rentrer dans le foyer des
pestilences démocratiques.
Les quelques radicaux qui venaient encore le voir de loin en loin ou que
j’observais au journal ne firent que me confirmer dans le mépris que
j’ai toujours éprouvé pour le suffrage universel. Quel choix de
médiocres et d’illettrés! Je ne les nommerai pas; ils sont tellement
oubliés!
Disons seulement qu’ils avaient le caractère entièrement déformé par le
milieu absurde où ils bourdonnaient dans le vide. Voués à de stériles
intrigues, ils se pourrissaient les uns les autres, ne gardaient aucun
contact réel avec le pays et s’appliquaient surtout à intriguer contre
les cinq ou six hommes de valeur qui s’étaient fourvoyés dans leur
groupe.
Certains pourtant affichaient des airs d’importance et essayaient même
d’imiter les allures cassantes de Clemenceau. Mais ils se faisaient
vivement remettre à leur place. _Quod licet Jovi non licet bovi._
Non seulement «le patron» les fouaillait, avec sa verve coutumière, mais
encore, eux partis, rien n’égalait le dédain selon lequel il commentait
leurs pauvres manigances pour la conquête du pouvoir.
Les sentiments qu’il leur gardait, je l’entendis un jour les exprimer au
restaurant Garnier où il m’avait invité en compagnie d’un de ses
intimes. Celui-ci lui ayant demandé pourquoi il n’avait jamais fait
partie d’aucun ministère:
--Mais parce qu’on ne me l’a jamais proposé, répondit-il en riant.
--Et maintenant, à supposer que vous rentriez dans la politique et que
vous deveniez Président du Conseil, comment vous comporteriez-vous avec
les parlementaires?
Clemenceau ne dit pas un mot. Mais il étendit le bras au-dessus de la
table et, le poing fermé, il fit le geste de donner des tours de vis.
Combien éloquent cet exposé de principe à la muette! Quel dommage que
cet autoritaire, ce dictateur-né soit resté, malgré tout, imbu des
préjugés démocratiques qu’il avait sucés avec le lait. Il ne s’en est
départi que pendant la guerre, pour le salut de la France. Mais quand
vint le moment d’établir la paix, il est retombé dans ses anciens
errements ainsi que dans sa partialité bizarre pour l’esprit
anglo-saxon.
Que ne s’est-il retiré, après l’armistice, comme il avait d’abord
l’intention de le faire! Ou que n’a-t-il été un Monk! La victoire n’eût
peut-être pas été gâchée et nous ne verrions pas le Boche relever
insolemment la tête!...
Au cours de l’entretien, nous fûmes amenés à parler des provinces
perdues et alors Clemenceau se manifesta comme un ardent patriote. Je
l’ai, d’ailleurs, toujours connu tel. Ses yeux étincelaient d’une flamme
magnifique lorsque, dressé tout à coup, il s’écria:
--Ah! si j’étais, un jour, Président du Conseil, qu’il y eût la guerre
avec l’Allemagne et que nous fussions vainqueurs, quelle joie ce me
serait de rendre l’Alsace et la Lorraine à la France!...
Empoignés par ce cri si sincère, nous applaudîmes. C’est _la seule fois_
que je l’aie vu se passionner de la sorte, et c’était pour la patrie.
Oui mais, pourquoi lors de son premier ministère, s’appliqua-t-il à
diminuer le prestige de l’armée en donnant le pas aux autorités civiles
sur les généraux? Pourquoi choisit-il pour ministre de la guerre
Picquard, nullité prétentieuse s’il en fut jamais?
Hélas! ce fut encore un méfait de l’esprit de parti. La démocratie,
régime de divisions intestines, montra là, une fois de plus, sa
malfaisance foncière. Elle gâte jusqu’aux intelligences qui serviraient
efficacement notre pays si, au lieu de se gaspiller parmi les factions,
elles pouvaient observer une discipline sous l’autorité bien assise,
indiscutée du Roi.
* * * * *
J’ai cessé d’aller chez Clemenceau en 1903.
Nulle brouille entre nous. Mais, à cette époque je commençais la crise
d’âme qui se dénoua par mon adhésion à la foi catholique. Tant qu’elle
dura, c’est-à-dire pendant trois années, je vécus dans la solitude de la
forêt de Fontainebleau. C’est là, je me plais à le rappeler, que la
Vérité unique m’apparut.
Ma conversion, relevant exclusivement de l’ordre surnaturel, je n’ai pas
à en parler ici.
Je l’ai, du reste, racontée dans _Du diable à Dieu_. Ce petit livre
ayant eu un grand nombre d’éditions et étant traduit en plusieurs
langues, je me permets d’y renvoyer le lecteur, en l’avertissant que
c’est le procès-verbal rigoureusement exact de mon évolution de
l’incroyance à la pratique religieuse.
Il me reste maintenant à narrer par quelles expériences je fus amené à
la Monarchie.
C’est ce que je vais tenter de faire dans les pages suivantes.