LE SYMBOLISME

Dès les premiers jours de janvier 1887, je me suis fixé à Paris.

J’habite une mansarde au septième étage d’une maison du boulevard

Saint-Marcel et j’y grimpe par l’escalier de service.

Mon mobilier est plutôt rudimentaire: en guise de lit, un sommier posé à

même le carreau et sur lequel ne pèsent pas bien lourd une galette de

varech, deux couvertures de coton, un traversin rembourré de paille.

D’édredon, aucun. S’il gèle, je le remplace par mes vêtements étalés sur

mes pieds. Un tout petit poële dont le long tuyau zigzaguant contribue à

me donner quelque chaleur. Deux chaises et une table de bois blanc,

peintes en noyer. Une malle qui me sert d’armoire à linge et dont le

couvercle supporte mes ustensiles de toilette. Des rayons de sapin où

s’alignent trois douzaines de livres. Sans cadre et fixés à la muraille

par des clous, un portrait de Baudelaire et une mauvaise gravure d’après

_la Ronde de nuit_ de Rembrandt.

C’est qu’il n’y a pas lieu de faire du luxe. Mon revenu fixe se monte à

soixante-six francs par mois que me verse fort exactement une tante

cossue mais qui entend trop ne pas favoriser ce qu’elle nomme «ma folie

de littérature» pour y ajouter le moindre subside. Elle espère que je ne

tarderai pas à me décourager et que j’accepterai l’emploi qu’elle me

réserve chez un notaire de ses amis. Or je n’ai jamais rien voulu

savoir. Je me suis donné ma parole d’être un homme de lettres et pas

autre chose. Je n’en démordrai pas.

A cette époque, le coût de la vie n’est pas excessif. Pourvu que l’on

possède bon estomac, il est facile de se nourrir à peu de frais. Ayant

réduit mon entretien au strict nécessaire, portant avec sérénité des

frusques achetées chez le revendeur et des chaussures souvent percées je

m’offre donc des festins de charcuterie et de pain rassis arrosé d’eau

fraîche. Des fruits, selon la saison, de loin en loin un œuf, complètent

mes menus. Il y a aussi le café que je prends très fort, car je passe la

plupart des nuits à travailler. Quoique j’aie supprimé le sucre, c’est

ma dépense la plus onéreuse avec le pétrole dont je m’éclaire.

J’accepte cette gêne avec la plus parfaite insouciance. Je vis d’une

existence si exclusivement cérébrale que je ne donne aucune attention à

ce que je tiens pour de vaines contingences.

Mais j’ai beau pratiquer l’ascétisme pour l’amour du Beau, soixante-six

francs mensuels, ce n’est tout de même pas suffisant. Afin de grossir

mon budget, je me mets en quête de besognes alimentaires. J’en trouve

parfois de bien cocasses. Par exemple, un commis d’architecte, mon

voisin de palier, m’abouche avec le propriétaire de plusieurs maisons

situées dans le quartier des Gobelins. Cet homme cultive une marotte

assez bizarre: il voudrait obtenir l’entreprise de construction du

Métropolitain dont on commence à parler. Des projets grandioses

l’obsèdent, mais comme le style lui manque aussi bien que l’orthographe,

ce bourgeois babylonesque me propose de lui écrire une brochure qu’il

signera, fera imprimer et distribuera aux conseillers municipaux, à tous

les sénateurs, à tous les députés. Il y aura un tirage de luxe destiné

aux «grosses légumes» tels que le préfet de la Seine, les ministres et

le Président de la République.

Mon Mécène me demande surtout du lyrisme et des phrases pompeuses. Qu’à

cela ne tienne, je lui servirai autant d’emphase qu’il lui plaira. En

huit jours, j’expédie la chose suivant les notes informes qu’il m’a

confiées. J’y ai fourré à foison toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et

de l’érudition pillée dans les dictionnaires techniques--voire des

citations cueillies dans les _Fleurs du Mal_, entre autres, cette

apostrophe à la grand’ville:

Fourmillante cité, cité pleine de rêves

Où le spectre, en plein jour, raccroche le passant...

et ce distique:

Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,

Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

L’impression produite fut extraordinaire. Lorsque, comme possédé d’une

fureur pindarique, j’eus déclamé cet étrange dithyrambe au bonhomme, il

se prit d’un tel enthousiasme qu’il me compta mille francs, séance

tenante. Or, nous n’étions convenus que de cinq cents à payer en deux

fois. Quel succès--et quelle aubaine!...

On découvre ainsi quelquefois de ces bourgeois chez qui un «poète mort

jeune» ressuscite soudain, après qu’ils ont fait fortune, pour

s’extravaguer en conceptions délirantes. Ce n’est pas fréquent, mais

cela se rencontre. Et ma bonne étoile m’avait amené l’un d’eux.

Je déniche d’autres tâches moins lucratives mais encore appréciables. Je

rédige des fragments étendus de monographies sur les métiers parisiens

pour un compilateur qui, mal doué quant aux facultés inventives, ne

déteste pas de publier, sous son nom, le travail d’autrui. Ce

parasitisme lui rapporte, paraît-il, beaucoup et il paie assez bien.

De passage à Paris, il m’arrive, flânant sur les quais de la rive

gauche, d’apercevoir dans les boîtes des bouquinistes quelqu’un des

volumes en question. Alors je ris dans ma barbe et je me remémore, avec

un certain attendrissement, cette période de ma jeunesse où j’avais le

droit de m’appliquer le _Sic vos non vobis_ de Virgile...

Je fais aussi des recherches à la Nationale pour un historien amateur

qui s’est imaginé de refondre, en les rectifiant, les _Récits

mérovingiens_, d’Augustin Thierry.

Je place, çà et là, sans trop de peine, des articles de reportage pris

dans des milieux picaresques et je les signe de divers pseudonymes.

Pour mon labeur personnel, je n’en veux rien livrer à la publicité tant

que je ne serai pas sûr de mon instrument.

Je me romps au métier avec patience, avec persévérance. Empruntant des

livres à des amis, en achetant d’occasion, fréquentant les

bibliothèques, je me tiens au courant de l’actualité littéraire.

J’étudie les philosophies et l’histoire, surtout celle de notre pays.

J’aborde l’anglais--toutefois d’une façon superficielle. Je m’imprègne

de Dante, de Shakespeare, de Goethe, des Maîtres de la littérature

française au XVIe et au XVIIe siècle. Je fais du latin; et je constate

que, malgré une interruption de cinq années, je n’ai nulle peine à m’y

remettre, ce qui est à l’éloge des méthodes d’enseignement en usage dans

l’Université, au temps de mes études.

Je traduis, pour mon plaisir, le _De rerum natura_, de Lucrèce, et le

_Satiricon_, de Pétrone.--Tous ces travaux me forment un fond solide de

culture générale. Pour me récompenser moi-même de mon activité

intellectuelle, je versifie, je prosifie à outrance. Que de poèmes

j’ébauche qui ne réussissent pas à me satisfaire. Que de romans rêvés à

loisir, esquissés dans la fièvre, jamais amenés à réalisation totale!

N’importe, je ne gaspille pas les heures; j’apprends à bien manier la

langue et les rythmes. Tout cela servira plus tard...

Cette formation solitaire a duré deux ans au cours desquels je vécus

entièrement détaché du monde. Ce n’est pas à moi de dire si ce travail

d’assimilation et de préparation m’a profité.

* * * * *

Au commencement de 1889, je publiai mon premier livre. C’était un

recueil de vers qui me fit classer parmi les poètes de l’école

symboliste. A la même époque, je descendis de ma mansarde pour

m’installer en un autre logis, en plein quartier du boulevard

Saint-Michel et pour nouer des relations avec quelques-uns des

initiateurs de ce mouvement littéraire: Moréas, Paul Adam, Gustave Kahn,

Henri de Régnier, Stuart Merrill, etc. Je collaborai au _Mercure de

France_, qui est devenu, sous la direction judicieuse d’Alfred Vallette,

le meilleur périodique de notre temps avec _la Revue universelle_; à _la

Plume_, disparue, où je fis la critique des livres pendant six ans; à

_l’Ermitage_, disparu, dont j’assumai, un peu plus tard, le gouvernement

avec René Boylesve et Henri Mazel.

Ces trois revues étaient, au même degré, idéalistes et combatives. On y

guerroyait surtout pour la liberté du vers et contre le naturalisme. On

y martelait d’immuables têtes-de-Turc: Zola pour toute son œuvre;

Sully-Prud’homme pour son didactisme visqueux; Doumic qui, incarnant le

Rien-en-Soi, prétendait nous morigéner; Brunetière, à cause de son

pédantisme pseudo-classique et de ses diatribes ineptes contre

Baudelaire... d’autres encore, tout à fait oubliés depuis les cinq

premières minutes qui suivirent leur décès.

Je ne parlerai pas longuement du symbolisme. Je l’ai fait dans de

nombreux articles et dans deux ou trois volumes où, si je ne me leurre,

ceux qui entreprendront son histoire complète trouveront des

renseignements exacts. Je n’en rédigerai donc qu’un résumé assez bref où

je m’efforcerai de noter impartialement le bien et le mal qu’il

produisit dans les lettres françaises à la fin du XIXe siècle et au

commencement du XXe.

D’abord le mal.

Un accueil trop complaisant aux influences étrangères. Au détriment de

la tradition nationale, on exaltait, sans mesure, Ibsen, Tolstoï,

Schopenhauer, Nietzsche. L’apologie de ces Barbares allait souvent

jusqu’à l’extravagance. Encore, chez nous, Français, l’engouement pour

ces deux derniers s’expliquait jusqu’à un certain point: ils

réprouvaient le germanisme et se manifestaient tout pénétrés de culture

latine. Mais le Norvégien et le Russe, quels génies fumeux remâchant les

thèses les plus éculées du romantisme, quels dissolvants dans une brume

corrosive, leurs doctrines!

C’étaient, les dieux de _la Revue blanche_, périodique inspiré,

subventionné, _enkahalé_ par des Juifs polonais qui menaient de front

les opérations de Bourse et les menées anarchistes. Diverses tribus

hébraïques opéraient en cet endroit: les Bernard Lazare, les Cohen, les

Léon Blum, les Ular, sous une trinité de Natanson.

Henri de Bruchard a, naguère, fort bien décrit ce milieu. Il a croqué

sur le vif «ces juifs boursiers, assoiffés de boulevard, portant dans

les lettres, avec de fausses apparences de mécénat, ce goût malsain de

parodier et de parader qui est le propre de leur nation haïssable. Ils

traînaient derrière eux toute une équipe de ghetto dont ils infligeaient

le style, les images, les dégénérescences à une jeunesse, sans guides,

sans appuis, que l’anarchie littéraire attirait en réaction contre les

bassesses et les médiocrités de la salonnaille opportuniste ou radicale.

Telle était cette officine où les esthètes coudoyaient les usuriers et

les lanceurs de bombe où se tutoyaient et s’associaient bookmakers et

auteurs dramatiques».

De Bruchard donne ensuite un aperçu fort véridique du salon des

Natanson: «Chaque jour, ils s’attachaient à couvrir d’un mauvais vernis

boulevardier la crasse importée du Ghetto de Varsovie. Ne

s’avisaient-ils pas de protéger les peintres! On devine quelle peinture

était prônée par ces affolés de modernisme. Ils se lançaient aussi dans

leur monde et donnèrent des soirées. Ce fut même assez comique.

Évidemment, on ne pouvait avoir d’emblée l’élite parisienne. Aussi se

contentait-on de la famille Mirbeau et de Marcel Prévost. Puis, pour

faire nombre, quelques gens de lettres naïfs et, obligatoirement, les

collaborateurs de la revue...

«Paris s’amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient. Dès leur

second bal, la Pologne délégua tous ses Juifs, traducteurs de romans

étrangers, rédacteurs d’agences de presse allemandes, correspondants des

gazettes sémitiques. Puis apparut l’armée des traducteurs. Un vol

d’Anglais, d’Américains, de Suédois, de Danois, de Teutons s’abattit sur

nos libraires. Dans la presse, c’était l’âpre concurrence des petits

juifs, si humbles la veille, la monopolisation du théâtre, le boycottage

pour tout ce qui portait un nom français[8].»

[8] Henri de Bruchard: Petits Mémoires du temps de la Ligue, 1 vol. à

la Nouvelle librairie nationale.--Henri de Bruchard aurait pu

ajouter que parmi les gloires de la firme Natanson, il y avait

Nordau, juif-boche qui venait de traîner dans la boue la littérature

française, et Brandès, juif-danois qui, pendant la guerre, exalta le

pangermanisme et insulta notre pays.

Voilà qui est fort bien dit. Toutefois, il faut émettre la restriction

que nous, symbolistes d’origine française, nous nous cantonnions sur

notre chère Rive Gauche et que nous ne nous laissions pas contaminer

jusqu’aux moelles par les miasmes d’outre-Rhin et du Ghetto. Pour ma

part, je n’ai jamais mis les pieds dans les salons Natanson, et c’est

tout au plus si j’ai donné deux fois de la copie à leur revue.

Mais il est vrai que nous faisions beaucoup trop facilement un sort aux

produits de l’étranger. Plusieurs métèques abusaient de notre courtoisie

pour prendre des airs arrogants vis-à-vis de nous. L’un d’entre eux,

venu du Wisconsin ou du Connecticut, en trois bateaux, pour réformer la

prosodie française, se distingua par son outrecuidance. Ce n’est pas la

peine de le nommer; ses élucubrations, sans rythme, ni rimes ni raison,

n’ont jamais réuni qu’une douzaine de prosélytes obscurs. Et nul ne se

souvient de son passage dans nos revues.

Un autre défaut des symbolistes, c’était un individualisme si accusé, si

ombrageux qu’il en résultait que chacun suivait sa voie sans adhérer à

une doctrine commune. Nous savions ce que nous ne voulions pas; nous ne

savions pas trop ce que nous voulions.

Au point de vue de la technique, tous s’appliquaient à libérer le vers

des chaînes excessives dont les Parnassiens l’avaient surchargé. Mais où

l’on n’était plus d’accord, c’était sur les limites entre lesquelles il

était sage de se tenir. Les uns conservaient l’alexandrin, d’autres le

rejetaient. On émettait force théories; on se gardait, comme d’un crime,

de poser des lois. C’était le règne de l’inspiration déréglée.

Au point de vue de l’art, en général, on entendait substituer aux

inventaires de sensations basses où se confinait le naturalisme une

littérature plus subtile, moins terre-à-terre que celle dont nous

critiquions les tendances. On visait à remplacer le roman par la

légende. De belles réalisations furent obtenues mais, comme chacun se

forgeait à soi-même des convictions toutes personnelles, l’apport

collectif restait indéterminé. C’était une sorte de symphonie où les

dissonances tenaient plus de place que l’unisson. En somme, le

symbolisme fut un groupement anarchiste toujours sur le point de se

dissoudre. Cela se comprend, puisque on n’y trouvait point d’entente sur

un programme accepté de tous.

C’est contre ce manque de cohésion que tenta de réagir Jean Moréas,

quand il fonda l’école romane avec Charles Maurras, du Plessys, La

Tailhède et Raynaud. Si, dans ses premières œuvres, il fit la part trop

grande à l’archaïsme, il donna bientôt des poèmes où le soin de se

conformer à la tradition classique ne contrariait en rien l’essor de sa

personnalité. Ce furent _les Stances_ où, sous une forme très pure, il

exprimait ce que la sagesse païenne contient de plus élevé. Moréas fut

un stoïcien attardé. Mais comme, de propos délibéré, il ignora le

christianisme, c’est-à-dire le principe unique qui permette de vivifier

les âmes, comme, en outre, il s’isolait dans un rêve de beauté antique,

hors du temps où il vécut, sa tentative échoua. Ainsi que ses émules, il

bâtit une chapelle littéraire, loin de la foule, et rien de plus.

D’ailleurs, tout en l’admirant, les symbolistes se montraient bien trop

hostiles à toute idée de soumission à un chef d’école pour le

reconnaître comme tel. Leur proposer une discipline était donc

chimérique.

Le symbolisme individualiste eut probablement son expression la plus

complète en Remy de Gourmont, esprit très fin, érudit très informé,

intelligence aux multiples ressources, féconde en aperçus ingénieux,

beau styliste. Mais un vice gâtait ces grandes qualités. Par instinct de

destruction, il s’attachait tellement à dissocier les idées qu’il

aboutissait par excès d’esprit critique au scepticisme total et à des

négations hâtives. Parce qu’elle _affirme_, l’Église lui était en haine.

Lorsqu’il la rencontrait, sa distinction native, son souci d’élégance

dans la diction l’abandonnaient. Il rivalisait en propos indécents avec

le pire Voltaire. Plus encore, il tombait dans l’anticléricalisme

balourd d’un Homais.

Celui-là non plus ne fut pas le Maître que beaucoup attendaient.

Il ne méritait pas davantage de le devenir ce Mallarmé à qui un grand

nombre de symbolistes vouaient une admiration désordonnée. Platonicien

trouble, dont le mépris pour le Réel passait toutes les bornes, Mallarmé

se confinait si étroitement dans la contemplation des fantaisies de son

Subconscient que ses sectateurs les plus intransigeants devaient avouer

leur impuissance à comprendre les écrits de sa seconde manière, tant

qu’il ne les leur avait pas commentés.

Mais cette glose, elle-même, manquait souvent de clarté, de sorte que

les mallarmistes en donnaient chacun une interprétation différente. Et

pourtant--détail qui révèle un état d’esprit vraiment singulier--plus

leur idole se rendait hermétique, plus ils la déclaraient sublime.

Il me semble utile de reproduire le fragment suivant d’un article que je

publiai jadis dans _la Revue_ de Jean Finot; il prouve que, touchant le

cas Mallarmé, je me séparais nettement du symbolisme, objet de mes

prédilections partout ailleurs.--Voici:

«Mallarmé devint célèbre pour _n’avoir pas écrit l’œuvre annoncée

pendant dix ans_ comme devant résumer, sous une forme définitive, l’âme

humaine et l’âme universelle. Il employa son existence à rééditer une

traduction partielle d’Edgar Poe, dix sonnets, six poèmes en vers un peu

plus étendus, quinze poèmes en prose, une scène de tragédie, quelques

fragments théoriques. De son propre aveu, et quoique deux ou trois de

ces morceaux--les plus clairs ou les moins obscurs--ne manquassent pas

de valeur, ce n’étaient que des essais, les pierres d’attente d’un

édifice toujours futur dont il expliquait, à l’occasion, le plan et la

portée, mais qu’il ne voulut ou plutôt qu’il ne put bâtir.

«La raison de cette impuissance réside en ceci que Mallarmé se déclarait

_incompétent en autre chose que l’absolu_. Or, on ne réalise pas

l’absolu. On peut y rêver, mais le faire tomber sous nos sens, c’est là

chose impossible. S’y entêter, c’est se vouer à la stérilité...

«Mallarmé essaya d’ailleurs de distribuer quelques tranches d’Absolu aux

initiés préparés, croyait-il, par ses entretiens, à s’assimiler cette

vague nourriture. Dans cette intention, il soumit la langue française à

une série de déformations qui n’en laissèrent subsister que des membres

épars. Puis, partant de ce principe bizarre que: «Nommer un objet, c’est

supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du

bonheur de deviner peu à peu», il s’interdit de traiter autrement que

par allusion les vers et les proses qu’il offrait à la sagacité de ses

lecteurs. Frapper directement leur esprit lui semblait puéril. Il

prétendait ne leur suggérer que de la façon la plus détournée ses

intentions. Ce qui ramène sa doctrine à ceci: quand on veut faire

entendre quelque chose à quelqu’un, le fin du fin consiste à s’exprimer

par énigmes. Voilà, du coup, la charade réhabilitée et même exaltée

comme un genre littéraire de premier ordre.

«Et les mots, ces pauvres mots que tant de poètes, embourbés dans le

Relatif _pour n’avoir pas connu la région où vivre_, avaient cru propres

à rendre leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées, Mallarmé les

accuse de ne pas représenter suffisamment ses concepts. D’une part, il

les méprise si fort qu’il préfère à tout texte «même sublime» des pages

blanches portant «un dessin espacé de virgules et de points». Mais,

d’autre part, il leur confère une fonction nouvelle à quoi personne

n’avait pensé jusqu’à lui: «Il faut, dit-il, que, de plusieurs vocables,

on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme

incantatoire... qui nous cause cette surprise de n’avoir jamais ouï tel

fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de

l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère...»

«Mallarmé eut donc pour objectif de créer un langage spécial, n’ayant

guère de rapport avec le français et destiné à formuler des pensées

tellement inaccessibles qu’il fallait se transporter, par l’imagination,

dans un monde différent du nôtre, si l’on voulait parvenir à en

soupçonner la signification à jamais symbolique.

«Il se donna tout entier à cette tâche impossible. Il y usa toutes les

ressources de son intelligence sans avoir réussi même une esquisse de

son rêve et surtout sans avoir déterminé une de ces révolutions qui

changent la face de la littérature.»

Il ne détermina, en effet, que des apologies sans grande portée, puisque

tout en proclamant la transcendance de son art, aucun de ses admirateurs

ne crut devoir le suivre dans la voie qu’il indiquait. C’est,

disent-ils, que Mallarmé ayant réalisé l’individualiste par excellence,

on ne saurait l’imiter.

Non, grâce à Dieu, on ne l’a pas imité, parce qu’il n’a pas su «créer un

poncif» comme le demandait Baudelaire à l’écrivain digne de maîtrise. Et

puisque je cite Baudelaire, je lui emprunterai encore les termes qui

définissent le mieux Mallarmé. Ce ne fut pas un génie créateur; ce fut

«une curiosité esthétique».

Maintenant que j’ai dit le mal qu’on a le droit de penser du symbolisme,

je vais dire le bien.

Les symbolistes ont assoupli la prosodie. Sans entrer dans le détail et

tout en concédant que certains d’entre eux ont porté la réforme trop

loin jusqu’à produire des choses vagues, qui n’étaient ni prose ni vers,

on doit retenir à leur actif que, par eux, le vers devient plus musical,

s’enrichit de rythmes nouveaux et réussit à exprimer, avec charme, des

nuances de sentiment inaperçues avant eux.

Ils ont fait connaître Verlaine dont l’œuvre avait été sournoisement

étouffée par ses frères du Parnasse et que la postérité tiendra

probablement pour l’un des plus grands poètes du XIXe siècle.

Ils ont détruit, avec une rudesse pleine d’équité, plusieurs réputations

usurpées.

Leur lutte contre le naturalisme n’a pas été vaine. Ils ont porté le

coup de mort aux sottises matérialistes mises en vogue par Zola.

Enfin, ils ont rendu à l’Art un culte désintéressé et ils ont montré un

mépris de la basse réclame qui condamne les commerçants de lettres dont

nous constatons le règne aujourd’hui.

Voilà qui est pour excuser leurs erreurs d’autant, qu’ils ont été les

victimes et non les guides de leur époque. Or, ce fut une période

d’anarchie dans les idées et dans les mœurs--tout comme le milieu qui se

décompose autour de nous tandis que j’écris ces lignes. Une société sans

Dieu, sans autorité fixe, ne peut guère en produire d’autres.

* * * * *

J’échappai, en partie, aux tares du symbolisme parce qu’en 1894, après

huit ans d’un séjour continu à Paris, je m’installai à la campagne. Je

m’étais marié, dans l’intervalle, avec la femme, profondément

chrétienne, intelligente et dévouée que j’ai perdue en 1901. C’est, sans

doute, à ses prières Là-Haut que je dois la grâce de ma conversion.

Ce «retour à la Terre» me fit le plus grand bien non seulement au

physique, mais au moral et au point de vue intellectuel. L’existence

parisienne est si pleine de fièvres artificielles qu’on y perd presque

le sens de la nature. Je le reconquis largement à Guermantes, où nous

avions loué une maison paysanne avec jardin. C’était un petit village de

cent trente-quatre habitants. La gare la plus proche étant à quatre

kilomètres, j’y trouvai la solitude bienfaisante. Il était situé au cœur

même de ma chère Ile-de-France, pays de coteaux modérés, de vergers

plantureux, d’eaux courantes parmi les aubépines et les saules, de

prairies tachées d’un bétail blanc et roux. De grands noyers, des ormes

chenus, des sycomores tout bourdonnants d’abeilles, des cytises aux

grappes dorées y entremêlent leurs feuillages. Des vents salubres le

vivifient. Et nulle part les jeux de la lumière et de l’ombre n’ont plus

de douceur.

En cette sereine ambiance, je poursuivis mes travaux littéraires. La

besogne ne faisait pas défaut: une collaboration régulière à deux grands

journaux de Belgique dont j’étais l’un des correspondants, mes articles

bi-mensuels de critique à _la Plume_, des vers et des proses dans

d’autres revues, surtout au _Mercure de France_, enfin la fabrication

d’un livre annuel.

Pour atténuer la tension cérébrale résultant de ces multiples écritures,

je faisais de grandes courses par les champs et aussi dans les bois de

mon peu enviable voisin: Alphonse de Rothschild. En effet, le terroir de

Guermantes borde en partie son vaste domaine de Ferrière.

D’autres jours, lâchant la plume et l’encrier pour la bêche et

l’arrosoir, je cultivais mon jardin d’après les conseils de mon ami

Butelot, cordonnier du village et en même temps horticulteur expert--ce

qui ne l’empêchait pas de braconner astucieusement les _remises_

grouillantes de gibier du Juif _tout-en-or_, comme dit Léon Daudet.

C’est à Guermantes que j’ouvris les hostilités contre les abus du

symbolisme et particulièrement contre Mallarmé que je considérais--et

que je considère toujours--comme sa plus grande erreur.

Cet irrespect louable à l’égard de l’idole m’aliéna une portion de mes

anciens frères d’armes. Ils se sentirent si outrés de mon soi-disant

sacrilège qu’ils me couvrirent d’injures au lieu de rétorquer les

arguments très raisonnés que je développais à l’appui de ma thèse. Ils

me traitèrent de «renégat», de «grossier personnage» et même de

«frénétique».

Pourtant, si l’on veut bien se reporter au fragment d’article cité plus

haut, je crois qu’il faut convenir que le ton de mes critiques n’avait

rien d’excessif et que je m’y maintenais dans les bornes de la

courtoisie nécessaire. Eh bien, toute ma polémique à propos de Mallarmé,

si incisive qu’elle fût par moments, n’alla jamais jusqu’à l’invective

contre un homme dont j’appréciais le beau caractère tout en réprouvant

ses attentats à la langue et sa méconnaissance des qualités essentielles

de notre génie national, à savoir la précision et la clarté.

Mais, je le répète, mes détracteurs ne me rendirent pas la pareille. Je

n’établirai pas la liste des procédés malveillants dont certains me

poursuivirent. Ce serait aujourd’hui dénué d’intérêt. Et, d’ailleurs, je

me suis réconcilié avec pas mal de ces adversaires aveuglés par le parti

pris mais qui reconnaissent, au bout de vingt-cinq ans, que je pourrais

bien ne pas m’être trompé.

Mais ce que je vérifiai alors et ce que me confirma, depuis, une longue

expérience, c’est le manque d’esprit de justice qui règne dans la

littérature. Si la bonne foi était exilée du reste de l’univers, ce

n’est pas chez les écrivains qu’elle trouverait un refuge.

Fort heureusement, il y a des exceptions. Mais, en général, l’aphorisme

de Plaute repris par Hobbes: _Homo homini lupus_ rencontre, dans la

gent-de-lettres, son application la plus constante.

Ajoutez une rage de médisance qui va souvent jusqu’à la calomnie. Voilà

qui explique ma décision de me tenir le plus possible à l’écart de mes

«chers confrères». Je m’en félicite tous les jours.

Une autre «trahison» me fut imputée. Sous le pseudonyme d’Harold Swann,

je décrivis, en divers périodiques, les petits travers extérieurs et les

ridicules inoffensifs des symbolistes. Ces satires sans méchanceté, _et

où je ne m’épargnais nullement moi-même_, eurent du succès auprès du

public de nos revues. Lorsque, assez tardivement, le secret fut

divulgué, M. Le Goffic, dans un article fort aimable, m’appela «l’enfant

terrible du symbolisme». C’était le mot juste. Mais quelques-uns des

caricaturés--exactement ceux à qui je n’avais donné qu’un léger coup de

crayon, en passant--prirent fort mal la plaisanterie. D’où un

redoublement de malédictions[9].

[9] Coïncidence piquante: ces noms de Guermantes et de Swann, Marcel

Proust me les a empruntés pour deux de ses romans. Comme je ne l’ai

jamais rencontré, je voudrais bien savoir le motif qui détermina son

choix. A moins que le hasard ait tout fait?

Troisième grief: je désirais, donnant l’exemple dans mes poésies, qu’on

ne fît pas du vers libre un vers amorphe. J’estimais qu’il y avait

exagération à éliminer la rime pour la remplacer par de vagues

assonances ou par--rien du tout. J’avançais que des superpositions de

petites phrases fictivement accentuées ne valaient ni les césures

anciennes ni les rythmes consacrés. Je soutenais que la réforme était

suffisante qui abolissait l’alternance obligatoire des rimes féminines

et masculines, qui permettait de faire rimer un singulier avec un

pluriel et qui tolérait l’hiatus, pourvu qu’il ne produisît pas de

cacophonie. Pour le surplus, je recommandais l’imitation de la technique

du vers libre tel que la Fontaine, dans ses fables, et Molière, dans

_Amphitryon_, l’ont magistralement pratiqué.

Là encore, on me vilipenda. Le métèque du Connecticut, dont les vers

jargonnants n’évoquaient, en fait de rythme, que les bonds saccadés

d’une sauterelle expirante, me décréta d’ostracisme. Dans le même temps,

M. André Gide prenait l’initiative d’un manifeste où mes crimes

antimallarméens étaient flétris en termes véhéments.

Ces excommunications burlesques me procurèrent une vive hilarité. Je ne

répondis pas. Et je persévérai sans l’ombre d’un trouble de conscience.

Les curieux de controverses littéraires qui se donneront la peine de

parcourir les volumes où j’ai réuni mes articles et, d’autre part, les

ripostes de mes adversaires, jugeront de quel côté résidait le bon sens

et la mesure.

* * * * *

Pour l’écrivain, c’est une nécessité, à laquelle il cède d’une façon

presque machinale, que de se faire une conception du monde et de

chercher le sens de la vie. Or, j’étais encore très loin de la vérité

catholique. J’avais passé par une phase de pessimisme bouddhique sous

l’influence de Schopenhauer. Puis, après avoir étudié Darwin et ses

émules et compulsé Taine, je m’étais laissé prendre un temps aux

propositions décevantes du déterminisme évolutionniste qui n’est, en

somme, qu’un matérialisme fataliste. Étouffant dans ce caveau sans

soupirail vers le soleil, je m’en étais bientôt évadé. Alors, au contact

de la campagne régénératrice et, ensuite, par la forêt de

Fontainebleau--merveille de grave beauté--je devins panthéiste. C’est

dire que les Apparences furent les divinités auxquelles je rendis un

culte. Je n’épiloguerai pas à ce sujet, me bornant à rappeler que la

plupart de mes écrits, durant cette période, portent la marque formelle

du Grand Pan.

D’ailleurs, et comme pièce probante, voici une prose que le _Mercure de

France_ publia et où je tâchais d’exposer ma communion avec ce que je

nommais «l’âme universelle». On m’excusera de la reproduire; je la crois

des plus significatives. Monologuant, je disais:

«... Toi qu’un destin--peut-être ironique--marqua pour enfanter des

poèmes, toi que les Formes, les Sons, les Essences tiennent attentif,

rappelle-toi comment naît, au fond de ton être le plus essentiel, le

désir d’interpréter, en des strophes cadencées, les songes que la terre,

l’océan, le ciel nuageux, ensoleillé ou plein d’étoiles ne cessent de te

prodiguer.

«Tu marchais, perdu dans une vague rêverie, n’accordant qu’une attention

distraite aux incidents de la route. Soudain, un rayon fait papilloter

les vagules d’un ruisseau. Soudain, l’ombre bleuâtre d’une vieille

muraille, dont maintes giroflées pavoisent la crête moussue, se découpe

bizarrement sur le sol. Soudain, le vent taquine, en riant tout bas, les

feuilles inquiètes d’un bouleau. Tu t’arrêtes, étonné et ravi. Ces

choses, qui te sont pourtant coutumières, te frappent comme si tu ne les

avais jamais vues. Tu les considères; tes prunelles s’en imprègnent et,

lorsque tu reprends ton chemin, leur image agrandie, nimbée d’or,

éblouissante t’emplit le cerveau. Alors, tu établis instinctivement un

rapport entre cette image et la disposition de ton âme au moment où elle

te séduisit. Si tu es triste, elle reflète ta tristesse; si tu es gai,

elle reflète ta gaieté. Un rythme naît en toi et t’obsède. Sans t’en

apercevoir, tu y conformes ton pas. Le rythme se précise; des mots se

précipitent en foule qui s’efforcent d’y entrer. Puis cent images

accessoires s’élancent, comme des fusées, de ton Subconscient et tentent

de s’associer à l’image primitive.»

J’expliquais ensuite comment le poème, issu de cette première

incubation, aboutissait peu à peu, _à force d’y penser_, à la

réalisation et j’ajoutais:

«Si tu fus sincère, si tes vers, largement humains, frappent par leur

simplicité, il arrivera que le lecteur y découvrira des mérites dont tu

ne te doutais pas. Alors vous vous réjouirez ensemble. Et vous serez

semblable à des enfants qui, grimpés dans un cerisier et croyant l’avoir

dépouillé, aperçoivent tout à coup une branche encore chargée de fruits.

L’épaisseur du feuillage la leur dissimulait; mais un coup de vent

opportun leur révèle l’aubaine. Ils se la montrent; ils poussent des

cris de joie; puis ils se partagent fraternellement les cerises

juteuses...»

Puis, après quelques développements sur ce thème, je concluais:

«Non seulement les souffles des vents capricieux et les clapotis des

rivières sinueuses contribuent à former les rythmes du poète, mais

encore les collines aux lignes tremblées, les rochers pareils à des

Titans méditatifs, les vagues de la mer, soit qu’elles se cabrent comme

des poulains indomptés, soit qu’elles viennent mollement se pâmer sur le

sable fin d’une grève étincelante.

«La forêt, la mer et aussi la plaine où les jeunes avoines se moirent

d’argent bleuâtre, où les fleurs roses du sainfoin, où les fleurs

veloutées du trèfle incarnat offrent leur pollen aux abeilles, il faut

les aimer d’un même amour, afin qu’elles nous révèlent les secrets de

leur magnificence.

«Nous entrerons dans la forêt pour apprendre des vieux chênes rugueux,

des hêtres à l’écorce lisse, des pins aux rameaux gracieusement

alternés, des bouleaux sveltes, l’art des proportions harmonieuses. Nous

nous enfoncerons, sans nous inquiéter du retour, sous les futaies

séculaires, pleines d’une brume sacrée où résident nos dieux. Le murmure

éolien des hauts feuillages bercera notre extase. Et parfois, au détour

d’un sentier, nous verrons le Grand Pan mener, au son de sa flûte, les

danses des dryades. Il nous saluera d’un trille amical, puis, brusque,

se fondra dans les taillis. Nous, cependant, nous demeurerons

délicieusement perplexes, nous demandant si nous ne fûmes pas les dupes

des magies du soleil et du brouillard ou si vraiment le dieu, sachant

notre dévotion pour lui, a daigné nous apparaître.

«La mer, nous en longerons, à pas lents, le rivage. Ses flots

miroitants, son balancement infini, sa face changeante, selon l’heure,

nous seront des modèles pour varier nos cadences. Le sillage des

navires, les traînées d’ombre violette que dessinent les courants, nous

les transposerons dans nos vers. Et, de même qu’aux profondeurs dorment

des richesses englouties, des nacres et des perles, de même, nos

strophes recéleront, sous le prestige mélodieux des rythmes, des trésors

de douleur, de joie et de rêve.

«Mais la forêt et la mer sont d’une beauté redoutable. A les fréquenter

d’une façon exclusive, nous finirions par perdre la conscience de

nous-mêmes; nous ne saurions plus nous en détacher et nous aspirerions à

la vie végétative, sans désirs et sans pensée. C’est pourquoi, lorsque

nous nous serons saturés de leurs aspects, nous viendrons nous retremper

au spectacle du travail humain dans la plaine. Là, nous admirerons l’art

parfait selon lequel le laboureur trace ses sillons et nous nous

efforcerons de l’imiter pour l’ordonnance de nos strophes. Ou bien nous

suivrons le semeur; nous le regarderons épandre le grain doré. Puis, à

son exemple, nous ensemencerons nos poèmes avec des mots de lumière.

«La journée finie, contents d’avoir travaillé de notre mieux, nous irons

nous asseoir parmi les gramens du verger prochain. Nous coûterons le

calme du soir. Nous recueillerons le clair sourire des étoiles. Et, en

récompense de notre bonne volonté, nous entendrons cette musique des

sphères où s’adore l’Ame Universelle.»

* * * * *

La vie aux champs et dans la forêt eut donc cet effet bienfaisant de me

pénétrer du sentiment de la nature. Mais elle ne m’ancra pas dans une

doctrine immuable d’où je pusse déduire des certitudes. L’illusion

panthéiste était beaucoup trop ondoyante pour me les fournir et même, si

elle me les avait procurées, elle aurait été impuissante à les

corroborer d’une morale stable, répondant à tous les besoins de mon âme

inquiète. Au fond je cherchais une religion. J’aspirais à un idéal qui

élevât davantage les sommets de mon être, qui me purifiât suffisamment

pour que, contemplant sa lumière, j’apprisse à réfréner mes passions

mauvaises et qui me consolât aux heures de doute et de découragement.

Cet Absolu divin je crus un moment l’avoir trouvé dans la philosophie de

Lucrèce. Avec lui, je disais: «La religion, ce n’est pas de se tourner

sans cesse vers la pierre voilée, ni de s’approcher des autels, ni de se

jeter prosterné à terre, ni de lever les mains devant les demeures des

dieux, ni d’arroser les temples du sang de beaucoup d’animaux, ni

d’entasser les vœux sur les vœux, mais de tout regarder avec une âme

tranquille[10].»

[10]

Nec pietas ulla est, velatum saepe videri

Vertier ad lapidem atque omnes accedere ad aras

Nec procumbere humi prostratum et pandere palmas

Ante deum delubra, neque aras sanguine multo

Spargere quadrupedum, nec votis vectere vota;

Sed mage placata posse omnia mente tueri.

(De rerum natura.)

Cependant cette sagesse orgueilleuse et solitaire, c’est précisément le

contraire d’une religion, puisque celle-ci implique une foi commune à un

grand nombre d’hommes. Et du reste Lucrèce, lui-même, considérait-il

toutes choses d’une âme paisible, lui qui s’empoisonna pour une femme

dont il désespérait de se faire aimer?

Son empirisme philosophique ne l’avait donc pas prémuni contre ses

propres faiblesses. Ainsi que tant d’autres, il formula de creuses

sentences, propres à être citées dans un traité de rhétorique mais

inefficaces pour guérir ou atténuer les souffrances et les déboires dont

foisonne l’existence quotidienne.

Après quelques essais fort infructueux pour me créer une âme impassible

selon ses préceptes, je me détournai donc de ce sophiste inconséquent.

C’est alors que, faute d’une croyance à un principe surnaturel, je me

rejetai vers cette «religion de l’humanité» qui a fait divaguer tant

d’intelligences depuis qu’il existe des aveugles volontaires pour

refuser de voir Dieu. Comme mon tempérament me portait alors aux

extrêmes, j’allai, du premier coup, jusqu’à l’Anarchie.

La maison en ordre · 第 17 / 36 题