TEMPS PERDU

Mon séjour à Bruxelles auprès de ma mère ne dura qu’une dizaine de mois.

Je passerai rapidement sur cette période de mon existence.

Comme je m’y attendais, nous ne réussîmes pas à vivre en bon accord. Il

y eut mésentente totale entre son caractère aussi impulsif que versatile

et le mien, aussi opiniâtre en ses volontés propres que peu formé à

subir un joug, quel qu’il fût. Comme je n’étais point méchant, une

personne calme qui aurait su comment polir mes aspérités eût obtenu

beaucoup de moi. Ma mère n’en obtint aucune concession.

Il importe de mentionner que son excessive nervosité accrue par les

fatigues de sa profession ne la désignait guère pour entreprendre mon

éducation. Maîtresse de chant justement appréciée, elle se trouvait en

relations continuelles avec des artistes débutant sur la scène, parfois

très bornés et à qui elle devait seriner leur rôle jusque dans les

moindres détails. Tout ce qu’il pouvait y avoir de patience en elle s’y

dépensait. Il ne lui en restait plus une miette pour son fils.

A ses intervalles de liberté, au lieu de prendre du repos, elle

s’irritait les nerfs encore davantage à déchiffrer des partitions

difficiles. Elle cultivait la musique de Wagner avec une sorte

d’idolâtrie. Certes, ce n’était ni la _Tétralogie_, ni _Tristan_, œuvres

géniales mais terriblement excitantes, qui pouvaient lui rasseoir le

tempérament.

En outre, s’occuper du ménage l’agaçait. Elle n’y portait qu’une

attention intermittente et toujours fort distraite. Que de fois je la

vis interrompre ses comptes avec la servante pour courir à son piano et

reprendre les passages les plus ardus d’un opéra qu’elle étudiait depuis

quelques jours. Elle ne le quittait pas avant de s’être assimilé la

pensée de l’auteur. Quand elle y était parvenue, elle m’appelait et,

faute d’un public plus compétent, me jouait le morceau avec une joie

triomphante. Moi, j’applaudissais et m’exaltais à son exemple.

Cependant la bonne se donnait du loisir. La poussière veloutait les

meubles. Les repas étaient gargottés va-comme-je-te-pousse; l’argent

s’évaporait, car on devine que l’anse du panier se livrait chez nous à

des cabrioles ingénieuses et à des pas redoublés.

Mais les minutes où, en guise de préceptes, je ne recevais que de

fiévreuses impressions musicales étaient clairsemées. Plus souvent ma

mère, qui s’exaspérait de me voir flâner, oisif, autour d’elle,

m’envoyait «prendre l’air» dès le matin. Par là je contractai de nouveau

ces habitudes de vagabondage dans les rues où je m’étais dépensé avant

mon internement au collège.

Pourtant il arrivait que ma mère s’aperçût, par éclairs, et comme au

sortir d’un songe, de mon inaction. Aussitôt elle échafaudait tout un

programme d’études régulières et me l’exposait en un flot de paroles qui

tendaient à me démontrer que je devais me préparer pour le

Conservatoire. Ensuite je viserais à monter sur les planches comme

baryton d’opéra-comique. Je ne sais quelle fantaisie de son imagination

lui faisait croire que j’étais doué pour cet emploi.

Or, rien de moins exact. A dix-sept ans, je ne connaissais pas une note

de musique et j’étais bien trop féru de littérature pour envisager une

autre carrière.

Je le lui disais d’une façon fort nette et j’ajoutais que je me sentais

tout prêt à devenir un travailleur zélé, pourvu qu’elle me laissât

suivre mes goûts.

Elle se fâchait. Moi aussi. Et c’était à qui crierait le plus fort. Cela

se terminait, de son côté, par un déluge de larmes et par l’octroi

solennel de sa malédiction, tout comme si nous représentions devant un

parterre pantelant l’acte le plus horrifique d’un noir mélodrame. Pour

moi, je jurais, en vociférant, que je serais littérateur.

Ce conflit saugrenu se prolongea deux mois au cours desquels je fus

maudit, sans trop m’en émouvoir, quatre fois par semaine environ. Au

bout de ce temps, un fossile qui fréquentait la maison suggéra la plus

étrange des idées à ma mère.

C’était un vieillard cacochyme, mis à la retraite après avoir raclé,

quarante ans, de la contrebasse à l’orchestre du théâtre de la Monnaie.

Il piquait l’assiette à notre table avec persévérance. Puis, l’hiver, il

se recroquevillait au coin du feu, en prisant d’une manière dégoûtante;

l’été, il s’éternisait parmi les géraniums du balcon et déléguait des

renvois vineux aux passants. Ma mère, par bon cœur, souffrait sa

présence; je soupçonne même qu’étant fort distraite, elle ne faisait

guère plus attention à lui qu’à un meuble hors d’usage.

Les choses étant ainsi, comment advint-il que ce débris rabâcheur et

puant lui parut soudain une incarnation de la sage Minerve? Pourquoi se

mit-elle à prendre ses avis comme s’ils méritaient d’être écoutés avec

une profonde déférence?

Ce sont là deux énigmes dont je n’ai jamais pu trouver le mot.

Quoi qu’il en soit, le barbon lui inspira de me placer chez un

commerçant! Assurément, depuis mon arrivée, j’en avais entendu de

fortes, mais cette turlutaine dépassait toutes les autres. Ma mère s’en

éprit tellement qu’elle ne cessa plus d’en parler.

Son conseiller improvisé ignorait totalement ce que c’est que le

commerce. Elle-même, n’ayant jamais vécu que pour et par la musique,

n’était pas mieux renseignée. N’importe, elle me voyait déjà potentat de

quelque vaste caravansérail tel que _le Printemps_ ou _le Bon Marché_.

Pendant plusieurs jours, elle m’obséda de ses imaginations sur ce thème.

J’en fus d’abord étourdi comme si j’avais reçu un coup de matraque sur

le crâne et je gardai un silence d’ahurissement. Mon second mouvement

fut de me rebiffer avec la dernière énergie. Puis, à la réflexion, je me

dis que mieux valait gagner du temps. Après tout, entrer comme

aspirant-calicot dans une maison de tissus ou ailleurs, cela m’était

fort égal puisque, dans quelque emploi qu’on me colloquât, j’étais

absolument décidé à ne rien faire--sauf de la littérature.

J’acquiesçai donc, pour le plus grand contentement de ma mère, que je

n’avais pas accoutumée à tant de docilité.

Notre contrebassiste au rancart fréquentait au café où il allait tous

les soirs, un commissionnaire en marchandises diverses avec lequel il

jouait aux dominos. Celui-ci, à peu près retiré des affaires, ne

conservait qu’un employé pour sa correspondance, qu’il raréfiait de jour

en jour. Par coïncidence, le dernier en date venait de le quitter pour

une firme plus active. Le musicien posa ma candidature. M’ayant vu

noircir du papier--ébauches de poèmes ou de romans--il croyait, de très

bonne foi, que j’étais entièrement capable de rédiger tout ce qu’on

voudrait.

Sur sa parole, le négociant m’accepta comme scribe et

apprenti-comptable. Il se réjouit même de me former aux finesses d’un

métier qu’il tenait, cela va sans dire, pour le plus beau du monde.

Dès le lendemain, j’entrais en fonction. M. Vanderstraeten, mon patron,

n’était pas un malotru. Il se montra plein de mansuétude à mon égard et

mit du soin à m’initier aux secrets de la mécanique commerciale.

Malheureusement pour lui, je n’y entendais rien et, pis encore, je m’en

désintéressais de parti pris. Pas une seule fois je ne réussis à établir

une facture. Quant à la correspondance, elle me fut un prétexte à

exercer mon humeur facétieuse. Je jugeais le style en usage entre

négociants tout à fait hideux. Les formules convenues, les phrases

gourmées ou patelines qui l’émaillent me semblaient d’une telle

platitude que j’inventai de les remplacer par des tirades hautes en

couleur d’après les traditions les plus échevelées du romantisme.

Je crevais de rire en relisant ces épîtres hétéroclites. Mais M.

Vanderstraeten, qui goûtait peu la plaisanterie, me les faisait

recommencer, après quelques reproches pas bien sévères. J’en profitais

pour y ajouter de nouvelles truculences et j’y mêlais des citations de

mes auteurs favoris.

Il fallait que mon patron fût doué d’une grande patience pour ne pas me

mettre à la porte sur-le-champ. Au contraire, il se dit qu’à la longue,

je m’amenderais. En attendant, il eut la bonhomie de reprendre lui-même

la rédaction de ses lettres d’affaires. Entre temps, il désira que

j’apprisse «comment on fait fortune».

C’était le titre que portait un in-quarto massif dont il me fit cadeau

en me recommandant de l’étudier avec dévotion.

J’emportai le volume sans l’ombre d’une objection. Mais une fois seul

dans la petite pièce qui me servait de bureau, je m’écriai:

--S’il se figure que je vais me ravager l’esprit sur ce stupide bouquin,

il se trompe fort. Qu’ai-je de commun avec les opérations de Bourse,

l’escompte et autres saletés de ce genre?... Il aurait agi d’une façon

plus intelligente en me donnant ce bel exemplaire de _La Légende des

Siècles_ qui enrichit sa bibliothèque et dont, je le parierais, il s’est

gardé de lire la première strophe!...

Sur quoi, je jetai le manuel de finances dans un placard humide où l’on

rangeait des balais et des torchons et je l’y laissai moisir en une

obscure solitude.

N’avais-je pas, pour tuer les heures, d’une façon plus utile à mon sens,

les livres d’un cabinet de lecture où je m’étais abonné en cachette? J’y

découvrais la littérature contemporaine. Ce qui ne m’empêchait pas de

poursuivre la fabrication d’un poème épique: _les Argonautes_, commencé

dès avant ma sortie du collège. Conquérir, dans une atmosphère de rêves,

la Toison d’Or avec Jason, cela me paraissait beaucoup plus urgent que

d’apprendre l’art d’entasser des ors réels sous l’égide de M.

Vanderstraeten.

Si débonnaire que fût ce brave homme, il finit par douter de mon avenir

commercial. Après quelques hésitations, car il craignait de me faire de

la peine, un matin, il m’allongea quelque monnaie--Dieu sait que je ne

méritais pas cette largesse,--en me priant de ne plus revenir au bureau.

--Vous y perdez votre temps, me dit-il, et, du reste, je crains que vous

ne soyez pas fait pour le commerce.

--Vous avez parfaitement raison, répondis-je.

Il me considéra d’un air qui prouvait que, malgré mes incartades, je lui

inspirais de la sympathie, voire de la pitié, car il soupçonnait

l’incohérence où nous vivions, ma mère et moi.

--Qu’allez-vous essayer maintenant? reprit-il.

--Je me ferai soldat, déclarai-je.

C’était, en effet, le projet que je nourrissais depuis quelques mois.

J’avais dix-huit ans et je ne voyais pas d’autre moyen de me tirer du

milieu sans consistance où je risquais de gâcher ma jeunesse d’une façon

irrémédiable.

--Ce n’est pas une mauvaise idée, dit M. Vanderstraeten, en France il y

a là une carrière d’avenir.

Il me serra vigoureusement la main et nous nous quittâmes très bons

amis.

Péripétie inattendue, ma mère renonça sans récriminer à ses illusions

commerciales me concernant. Elle ne reparla pas non plus du

Conservatoire. Sans doute l’idée la séduisit que j’allais revêtir un

uniforme qu’elle supposait élégant. Peut-être aussi éprouva-t-elle du

soulagement à la pensée que, libérée de ma présence intempestive, elle

pourrait se donner toute à la musique et--qui sait?--composer une marche

guerrière pour célébrer mon élévation indubitable et prochaine au grade

de général.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi m’avoir retiré du collège?

Oui, pourquoi? Je me le demande encore...

Quoi qu’il en soit, elle consentit à mon départ pour l’armée. Muni de

son autorisation, je gagnai Mézières et j’y contractai le 1er septembre

1881 un engagement de cinq ans au 12e cuirassiers qui tenait garnison à

Angers.

La maison en ordre · 第 12 / 36 题