AU COLLÈGE

La guerre finie, la France saignante, amputée de l’Alsace-Lorraine, une

crise de folie, mi-patriotique, mi-socialiste, éclata, faisant perdre la

tête à une portion considérable de la plèbe parisienne. Ce fut la

Commune, qui mit le feu à la ville, massacra les otages et renversa la

Colonne de la place Vendôme. Toutes ces gentillesses se passaient sous

les regards réjouis des troupes allemandes qui occupaient une partie des

forts et de la banlieue. Organisée par Thiers, chef du gouvernement

provisoire, la répression fut impitoyable. Comme il arrive toujours, les

utopistes, doublés d’aventuriers louches, qui avaient suscité cette

révolte, se mirent à l’abri en Angleterre et en Suisse, dès qu’il y eut

péril pour leurs précieuses peaux. Mais les pauvres diables, les

sans-travail, qui avaient pris le fusil pour assurer les trente sous

quotidiens de la solde à leurs femmes et à leurs petits ou qui s’étaient

grisés des alcools de la déclamation révolutionnaire dans les clubs,

tombèrent sous les balles des pelotons d’exécution ou furent déportés

aux antipodes.

Quand tout fut terminé et que notre pays commença de panser ses plaies,

mon père reprit le chemin de Saint-Pétersbourg, où on le rappelait, du

reste, avec insistance. Je n’entrerai pas dans le détail des querelles

qui précédèrent son départ. Encore une fois: paix aux morts... Je dois

pourtant noter que, contre son avis, ma mère voulut me garder.

Musicienne remarquable, elle s’était installée à Bruxelles et y menait

une existence agitée dans un monde d’artistes où se mêlaient quelques

boursiers cosmopolites. Auprès d’elle laissé à peu près à moi-même,

j’appris surtout à polissonner dans les rues. Dieu sait ce que je serais

devenu si mon père, informé de mon abandon, n’avait bientôt décidé de

mettre un terme à cette méthode d’éducation au moins singulière. Il

exprima sa volonté d’une façon si péremptoire que, cette fois, ma mère

dut céder. Mon père prit ses dispositions pour que je fusse admis comme

interne au collège de Montbéliard, lieu d’origine de sa famille. Parmi

les instructions me concernant qu’il donna au Principal figuraient

celles-ci: ma mère n’aurait pas le droit de venir me voir; je n’irais

pas chez elle aux vacances.

D’autre part, mes sœurs, reléguées dans des pensionnats au loin,

ignorèrent également les douceurs de la vie familiale. Elles moururent

prématurément, après avoir été très malheureuses. Pour moi, isolé

désormais parmi des indifférents, n’ayant guère retenu de mes parents

que le souvenir douloureux de leur animosité réciproque, j’en acquis un

fond de tristesse, un penchant au pessimisme dont mon enfance et mon

adolescence furent tout assombries. Je ne reviendrai plus sur ce sujet

pénible. Mais il était nécessaire de montrer comment la discorde, dans

une famille dépourvue de convictions religieuses, prépare chez l’enfant

qui, sans défense possible, en a subi les effets, une anarchie de

sentiments et d’idées dont les germes se développeront à l’aise pourvu

que le milieu s’y prête. Et, certes, la société contemporaine le fournit

ce milieu! La suite de mon récit en donnera un exemple des plus

probants.

* * * * *

Ce fut avec une répulsion totale que j’envisageai l’internat. Imaginez

un poulain sauvage, habitué à gambader, sans mors ni sangle, à travers

les prairies illimitées du _Far-West_ et qu’on verrouillerait

brusquement dans une écurie aussi obscure que nauséabonde. Concevez-vous

sa fureur et sa désolation? Tel était, à peu de chose près, mon état

d’esprit. Quoique je ne connusse pas encore Dante, lorsque la porte du

collège s’ouvrit, pour la première fois, devant moi, je crus lire sur

ses panneaux enfumés l’inscription fatidique: _Vous qui entrez, laissez

toute espérance._

Jamais je ne me suis adapté. Pendant les cinq années que je passai là,

je tins ma réclusion pour un abus de la force contre lequel tout mon

être s’insurgea jusqu’au dernier jour.

Je n’avais cependant pas à supporter les rigueurs d’une règle

particulièrement revêche. La discipline n’avait rien d’excessif. Les

professeurs étaient des vieillards ankylosés par la routine d’un quart

de siècle d’enseignement et soupirant après la retraite, ou des jeunes

gens frais issus de la Normale et qui songeaient surtout à fuir le

chef-lieu d’arrondissement dénué de vie intellectuelle qu’un sort

contraire leur infligeait comme poste de début. Le Principal, absorbé

par le souci de défendre au dehors les opinions conservatrices, fervent

de l’_Ordre Moral_ que préconisait le gouvernement de l’époque, ne

s’occupait de nous que par foucades. Il ne faisait que de brèves

apparitions dans les salles d’étude. Le plus souvent il se contentait de

les traverser en silence et en effleurant d’un regard distrait les têtes

inclinées sur les pupitres. D’autres fois, lorsque le surveillant lui

avait signalé quelque élève comme un collectionneur zélé de mauvais

points, il calottait le coupable en lui prédisant le bagne. Mais ces

exécutions étaient fort rares. En une seule occasion, je le vis hors de

lui. Comme je fus le promoteur de cette explosion insolite, je

raconterai le drame un peu plus loin. Le surveillant général--qui

cultivait en secret la bouteille et la fille de cuisine--braillait

beaucoup, mais ne punissait guère. Les pions étaient ce qu’ils sont

partout: les uns, des laborieux qui préparaient des examens et ne nous

demandaient que du silence. Les autres, de nonchalants déclassés,

satisfaits d’avoir le vivre et le couvert sans se donner grand mal.

Ceux-là rêvaient au petit café où, durant les heures de classe, ils

tuaient le temps à s’entonner des bock et à jouer aux cartes. On ne

saurait croire à quel degré nous leur demeurions lointains,

nébuleux--inexistants.

Comme on le voit, le joug n’était pas onéreux. En somme, dans ce

collège, presque tout le monde avait l’air de penser à autre chose qu’à

sa besogne. Mais il suffisait que je me sentisse à l’attache pour me

considérer comme en guerre avec ce personnel si peu enclin à la

tyrannie. Je le fis bien voir...

Je ne décrirai point par le menu mes années d’internat. Je rapporterai

seulement quelques faits caractéristiques où se résumeront mes façons de

penser et mes manières d’agir pendant cette période de mon existence. Je

noterai aussi ce que j’ai retenu des passions politiques qui

troublaient, par crises intermittentes, la somnolence de la petite

ville.

* * * * *

Une cour assez vaste et caillouteuse, où végètent quelques platanes dont

la nostalgie, me semble-t-il, égale la mienne. Des bâtiments

grisâtres--classes, études, dortoirs--l’encadrent de trois côtés et y

projettent leurs ombres froides. Au midi, une muraille élevée complète

la clôture.

J’ai la sensation d’être confiné dans le préau d’une prison. Je frémis,

tout indigné à la pensée que des jours et des jours s’écouleront,

monotones, à piétiner là, sans autre diversion que des promenades

insipides, le jeudi et le dimanche, en rangs, deux à deux, sous la

conduite d’un pion ennuyé.

Il est vrai qu’une fois par mois, pourvu que je ne sois pas puni, je

vais chez le correspondant choisi par mon père. Mais ce brave homme, que

déconcertent mes allures insolites, n’a pas réussi à m’apprivoiser.

Vis-à-vis de lui, je me tiens sur la défensive. Je voudrais flâner tout

seul par la ville, aller où il me plairait. Or, il ne consent pas à ce

que je me promène sans mentor. C’est pourquoi le poulain ombrageux, ne

prenant nul plaisir à un simple changement de licol, repousse toutes ses

invites à ma confiance.

Aux récréations, tandis que mes camarades crient, sautent, gesticulent,

jouent aux barres ou aux billes, j’arpente la cour tantôt en long,

tantôt en large, tantôt en oblique, la tête basse. Ou bien je me plante,

comme si j’étais au piquet, devant le mur du fond. J’en suppute la

hauteur, avec l’envie de l’escalader et d’aller voir un peu ce qui se

passe de l’autre côté. Je cherche s’il n’existerait pas quelque fissure

que je m’empresserais d’élargir jusqu’à en faire une brèche par où

m’évader.

Hélas, la cage est bien close!... Alors, je m’accroupis dans un coin et

je souhaite un cataclysme qui nous rendrait la liberté: tremblement de

terre, épidémie, que sais-je?--Puis je tente une expérience. Par une

belle après-midi d’été où la contemplation des petits nuages qui voguent

gaiement dans un ciel radieux avive ma soif d’escampette, je médite de

l’inoculer aux enfants policés qui gambadent autour de ma songerie

morose. J’en rassemble une douzaine. Je leur sers, pour commencer, une

harangue véhémente où je dénonce l’iniquité de notre réclusion. Ensuite,

je leur propose d’envahir en tumulte la loge du concierge, de bousculer

ce fonctionnaire, de tirer le cordon et de gagner, au pas de course, la

colline boisée qui surplombe la ville.

Tous m’écoutent, d’abord, avec stupeur. On dirait que jamais nulle

velléité d’indépendance ne les sollicita. Ames natalement soumises, ils

ne parviennent pas à réaliser mon esprit de révolte. Puis les caractères

se dessinent. Un blondin au profil de mouton, premier de sa classe à

perpétuité, bêle tout effaré:--Oh! il ne faut pas; on nous mettrait en

retenue!...

Celui-là est jugé; si le complot s’ébruite, c’est lui qui sera le

dénonciateur.

Un autre, œil vif, frimousse espiègle, subit fortement la tentation.

Mais il craint le risque:--Et si l’on nous rattrape? s’écrie-t-il.

Aprement je réponds:--Nous nous rebifferons; nous couperons des triques

et nous taperons plutôt que de nous laisser reprendre!

Cette perspective d’une bataille avec l’autorité n’enflamme personne.

Les mioches m’examinent d’un air mi-craintif, mi-railleur, comme si je

chevauchais la plus imprévue des chimères. Ils se consultent du regard à

la muette. Enfin, un bout d’homme grassouillet, à la physionomie déjà

aussi rusée que celle d’un notable commerçant, prononce le mot

décisif:--Moi, je ne marche pas; on me supprimerait les dix sous de ma

semaine.

Puis il me toise avec dédain et ajoute:--En voilà un original!...

A ce coup, tous les autres reconnaissent en moi l’imaginatif,

l’aventureux qu’il ne faut imiter sous aucun prétexte. Mon prestige

s’écroule. Ils retournent à leurs jeux en glapissant:--Il est fou! Il

est fou!

Je hausse les épaules; je les méprise de tout mon cœur. Et je me sens

l’âme d’un Spartacus dont les compagnons d’esclavage refuseraient de

rompre leurs chaînes à son appel. Par la suite je l’entendrai bien

souvent retentir à mes oreilles le terme par lequel la démocratie

béotienne où nous sommes condamnés à vivre promulgue sa haine de

quiconque se détache du troupeau pour se tracer une voie personnelle:

l’original, c’est-à-dire le monstre, celui _qui n’est pas comme tout le

monde_.

Cet épisode date des premiers mois de mon internement. Plus tard,

vinrent l’accoutumance et la résignation. Mais de combien de soupirs mal

étouffés elles étaient faites!...

* * * * *

Pour mes études, j’adopte un système dont je ne me suis point départi

jusqu’à ma délivrance: ne m’appliquer qu’aux choses qui m’intéressent.

Je n’étais pas un paresseux, mais j’entendais choisir.

En ce temps-là, dans les classes d’humanités, on donnait--avec combien

de raison--le premier rang aux langues mortes; quinze heures de latin,

sept heures de grec par semaine. La grammaire et la composition

française étaient également en honneur.

Je mords très bien à tout cela et, de plus, je ne néglige ni l’histoire

ni la géographie. Mais c’est surtout le latin et le français qui

conquièrent mon attention. La tarentule littéraire commence à remuer en

moi; en voilà l’indice. Aussi, de la septième à la seconde, je remporte

des prix dans l’une et l’autre branche.

L’ennemi, ce sont les mathématiques. J’y suis totalement fermé. Les

chiffres m’horripilent, me causent même la plus vive aversion. N’y

comprenant rien, les tenant pour d’absurdes casse-tête, je les élimine

de mon programme avec le ferme propos de ne jamais leur accorder le

droit d’entrée dans ma cervelle.

De toute évidence, il y avait là une incapacité de nature, car elle a

persisté durant ma vie entière. A l’heure où j’écris ces lignes, je

continue d’être incapable de réussir une addition un peu étendue, sans

m’y reprendre à plusieurs fois. C’est pour cette raison que, parlant de

l’algèbre dans l’un de mes livres, je me montrai véridique en écrivant:

«Les logarithmes, ce doivent être des animaux bizarres comme les

ornithorrhynques et les babiroussas.»

Un colonel d’artillerie, mon ami quoique mathématicien hors-ligne,

lisant cette phrase croyait à une plaisanterie et, passionné pour les

nombres, il n’était pas loin de la trouver inconvenante.

--Mais non, lui dis-je, avouant mon ignorance, je n’ai fait que lui

donner une forme pittoresque. Si vous me demandiez le produit de deux et

deux, après réflexion, je vous répondrais peut-être quatre. Mais si vous

compliquiez l’examen, vous verriez aussitôt pousser de chaque côté de

mon crâne les longues oreilles d’Aliboron.

Et pour mieux le convaincre, je lui conte les anecdotes suivantes.

Je suis en cinquième. J’assiste, de corps et non d’esprit, à la classe

d’arithmétique. Comme de coutume, j’ai apporté un devoir où j’ai

proprement écrit l’énoncé des problèmes à résoudre, mais sans y joindre

le plus minime essai de solution. A quoi bon? Je savais si bien d’avance

que je ne m’en tirerais pas!

Le professeur m’interpelle:

--Ainsi, c’est bien entendu, vous avez décidé de ne rien faire de toute

l’année?

--Je réponds froidement:

--Cela va de soi, puisque je ne comprends goutte à tous vos calculs.

--Je vous marque un zéro.

--Parmi les chiffres, c’est le seul pour qui j’éprouve de l’estime.

--Vous serez en retenue dimanche prochain et vous copierez vingt pages

du _Cours de mathématiques de..._

Ici, ouvrons une parenthèse: je ne me rappelle plus le nom du bourreau

qui confectionna cet instrument de torture.

Sur le moment le coup porte. Copier ces choses indigestes, quelle

horreur! D’abord un peu déconfit, je ne tarde pas à reprendre ma

sérénité. Je me suis lié avec un externe, cancre irréductible, mais qui,

doué pour les affaires, a fondé une entreprise de pensums. C’est-à-dire

que, moyennant quelques plumes, des crottes de chocolat ou une toupie,

il se charge de rédiger les tâches afflictives qu’on lui apporte. Très

bien: j’aurai recours à cet industriel. Et comme il apprécie surtout le

métal, je lui verserai, d’un geste large, la somme de deux sous.

Autre conflit. Je suis en seconde. Le professeur, sous prétexte de

géométrie, trace au tableau des lignes rigides et nous affirme

énergiquement leurs vertus--dont je n’ai cure. Tout en n’écoutant pas et

pour occuper mon loisir, je bâtis la traduction d’un passage du _Pro

Milone_ de Cicéron. Ce n’est pas que la prose de ce bavard spongieux

m’enthousiasme, mais enfin on ne pourra pas prétendre que je me dissipe.

Le professeur s’aperçoit que je ne lui accorde aucune attention. Passe

encore; je l’ai formé: depuis longtemps, il désespère de mon

intelligence. Cependant, il estime que, par politesse, je devrais au

moins feindre de suivre son raisonnement. Piqué dans son amour-propre,

il s’écrie:

--Qu’est-ce que ce livre?... N’essayez pas de le cacher, je le vois fort

bien. Apportez-le moi!...

Je lui tends le volume. Il lit le titre puis l’engouffre dans sa poche

avec une moue dédaigneuse. Ensuite, me désignant le tableau, comme il

pratique le calembour, il reprend, d’un air fin qui lui va très

mal:--Regardez là _si c’est rond_!

Les camarades--vils courtisans--s’esclaffent.

Flatté mais résolu à me couvrir de honte, il poursuit:--Répétez la

démonstration que je viens de faire.

Naturellement, je m’ensevelis dans un silence opaque. Et les camarades

de pouffer.

Mais je veux avoir le dernier mot. Donc, je me lève et du ton le plus

modéré je déclare:--Monsieur, il est nécessaire que nous nous

expliquions une fois pour toutes. Vous nous dites qu’AB égale CD. Je n’y

vois pas d’inconvénient. Mais solliciter mon contrôle, je trouve que

c’est me faire un honneur dont je me reconnais indigne. Je préfère vous

croire sur parole.

Sur quoi, je m’incline profondément et je me rassieds. Les camarades se

roulent.

Mais le professeur outré, l’index tendu, me désigne le dehors:--A la

porte!...

Je me garde bien de protester. Sans perdre une seconde, aussi léger

qu’un sylphe, je m’éclipse, tandis que le pédagogue lance à mes trousses

une grêle d’épithètes malgracieuses.

Quelle joie d’échapper à cette atmosphère empestée de chiffres! J’irai

m’installer dans une classe vide à cette heure, et j’y mettrai au net

mon devoir de latin. Je bénis les mânes de Cicéron, raseur insigne mais

fort recommandable en l’occurrence, puisqu’il me valut cette aubaine.

* * * * *

Or, si je ne goûtais guère le Pois Chiche, par contre, j’aimais

grandement Tacite et Virgile. La concision robuste de l’historien, son

style de bronze, veiné d’or sombre, me ravissaient. Ce m’était une

jouissance de le traduire en serrant le texte d’aussi près que possible,

et jamais je ne plaignais ma peine lorsque j’avais à résoudre ses

obscurités. Et puis j’appliquais ses sentences à la vie de collège.

Je me souviens qu’un jour, un maître d’étude, afin de réprimer quelque

tumulte, condamna au séquestre les plus indomptables des perturbateurs

de l’ordre. On devine que j’en faisais partie. Le vieux domestique de

confiance, chargé de me conduire à ce cachot, était fort débonnaire;

même il me dit son regret d’avoir à m’incarcérer. Mais moi je voyais en

lui le satellite servile d’un despotisme exécrable, l’exécuteur des

vengeances d’un Tibère ou d’un Caligula. Comme, avant de pousser le

verrou, il m’engageait à me montrer désormais «plus sage», je le toisai

fièrement et je lui plaquai à la face cette phrase vengeresse, empruntée

à mon cher Tacite: «_Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant..._»

Bien entendu, il ignorait le latin et il crut à des injures.

--Ah! monsieur, dit-il d’un ton de doux reproche, ce n’est pas bien de

m’envoyer des sottises, moi je fais ce qu’on me commande...

--Et c’est là ton crime, vil prétorien, m’écriai-je, d’ailleurs je ne

t’en veux pas, mais à celui qui compte sur ton obéissance. Ah! il

m’inflige la solitude pour avoir la paix!... Il aura la guerre!

Sans rancune, le bonhomme insista timidement pour que je me soumisse à

l’inévitable. Mais je ne l’écoutais plus. Je lui tournai le dos. J’allai

m’asseoir sur l’escabelle boiteuse qui, avec une table vermoulue,

constituait le mobilier de la mansarde décorée du nom de séquestre. J’y

pris l’attitude de Thraséas devant Néron et je gardai un silence digne.

Dès que la porte fut verrouillée, je me mis à ruminer une invective

latine où, comme de juste, les réminiscences de Tacite tenaient une

place considérable. Aux intervalles de l’inspiration, j’observais les

mœurs des araignées dont les toiles tapissaient, à profusion, le petit

local. Et ainsi, le temps passait...

Pour Virgile, j’en raffolais encore plus que de Tacite. La magie de ses

cadences, la mélodie insinuante de ses vers agrestes réveillaient mes

esprits alanguis par le train-train monotone du collège. A les scander,

une fièvre heureuse faisait battre mon cœur. Je conformais aux leçons de

cet art souverain les lyrismes naïfs qui commençaient à me chanter dans

la tête. Que j’ai aimé les _Bucoliques_!... Je les aime toujours. Après

tant d’années, malgré tant de causes d’oubli, à travers les péripéties

d’une existence mouvementée, elles n’ont pas cessé d’habiter ma mémoire.

Et c’est bien souvent que je me récite les strophes délicieuses de la

première églogue:

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi,

Silvestrem tenui musam meditaris avena;

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva;

Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in ombra,

Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

Et le final où chuchote une musique si tendrement invitante:

Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem

Fronde super viridi. Sunt nobis mitia poma,

Castaneae molles et pressia copia lactis;

Et jam summa procul villarum culmina fumant...

Et, en contraste, le grand vers aux sonorités graves où se condensent la

tristesse et l’anxiété vague qui accompagnent le crépuscule:

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae[1].

[1] Le latin tendant à devenir, pour un trop grand nombre de

personnes, la plus étrangère des langues, il est peut-être

nécessaire de traduire. Voici: «O Tityre, couché à l’ombre d’un

hêtre touffu, tu cherches un air rustique sur ta petite flûte. Nous,

cependant, nous fuyons par force nos labours aimés, il nous faut

quitter les champs paternels. Mais toi, Tityre, insoucieux et

paisible, tu apprends aux échos de la forêt obscure à répéter le nom

de la belle Amaryllis.»

«Ici, sur un lit de feuillage, tu pourrais reposer cette nuit. J’ai

des pommes douces, des châtaignes tendres et du lait caillé en

abondance. Vois: déjà les toits des villages prochains commencent à

fumer et l’ombre, en s’accroissant, tombe du haut des monts.»

Mais quelle traduction en prose réussirait à rendre cette poésie

éolienne? Aux amateurs de traductions en vers je signale avec

plaisir la belle interprétation des Bucoliques publiée par M. Ernest

Raynaud chez Garnier.

_L’Énéide_ me conquit à un degré encore plus intense. A mon âge, je ne

pouvais en saisir toutes les beautés; par exemple, il va sans dire que

la psychologie pénétrante de Virgile décrivant le désespoir de Didon

m’échappait. Dois-je avouer que les plaintes de cette abandonnée, si

émouvante pour quiconque a ressenti les souffrances d’un amour méconnu,

m’ennuyaient passablement?

Mais en vingt autres endroits du poème, _j’absorbais_, d’un esprit avide

de splendeurs, les images grandioses dont fourmillent ces vers d’un

incomparable coloris. D’instinct, j’appréciais, comme il sied, la

vigueur de l’expression, la variété des rythmes, l’ingéniosité des

coupes et des rejets, tout cet art sûr de lui-même et qui garde la ligne

même lorsqu’il exprime les transports les plus effrénés. Ah! la Muse de

Virgile, c’est d’elle qu’il faut dire: _Vera incessu patuit dea..._

Comme de juste, c’étaient surtout les aventures fabuleuses et les

batailles qui me passionnaient. Je me souviens que je vécus plusieurs

jours enseveli dans un songe, très loin du réel, à cause de la Descente

aux Enfers d’Énée guidé par la Sybille. Que de fois, depuis, je me suis

répété le début de cet épisode! Comme je _sentais_ les ténèbres qui

emplissent et l’espace fuligineux et l’âme du héros:

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram,

Perque domos Ditis vacuas et inania regna:

Quale per incertam lunam sub luce maligna

Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra

Juppiter, et rebus nox abstulit atra colorem[2].

[2] «Sombres, ils allaient par la nuit solitaire, à travers l’ombre, à

travers les demeures vides de Pluton et le royaume des apparences.

Ils allaient, comme sous la lune douteuse, aux clartés équivoques,

vont les voyageurs dans les forêts, quand Jupiter couvre le ciel de

nuées obscures, quand la noirceur funèbre de la nuit a confondu

toutes choses.» (Énéide, VI).--Mais comme ici encore, il est

impossible de transposer la musique des vers virgiliens!

Et les combats! J’entendais siffler les flèches, tinter les cuirasses au

choc des épées, hennir les chevaux, vociférer les combattants. J’étais

épris de Camille, reine des Volsques, nouvelle Amazone, chasseresse

nourrie du lait d’une cavale sauvage. Qu’elle m’était belle, menant à la

charge contre les Troyens ses escadrons impétueux! J’admirais le

baudrier d’or miroitant sur sa poitrine fière et nue. Je respirais

l’odeur de sa chevelure ondoyante. Je me brûlais à la flamme homicide de

ses yeux. Et j’ai versé des larmes quand une javeline exécrable perça le

sein de la vierge belliqueuse!...

Je n’en finirais pas si je continuais à évoquer toutes les magnificences

de _l’Énéide_. Pour conclure, je mentionne que ce fut Virgile qui

développa en moi l’amour de la grande poésie. J’ajoute que la

connaissance du latin m’a rendu d’incomparables services, lorsque j’ai

suivi ma vocation littéraire. Tout écrivain dont l’art s’imprègne de la

sève latine, c’est-à-dire tout écrivain qui fit «ses classes d’humanité»

au temps où il y avait encore des «humanités», vous tiendra, s’il est

sincère, un propos analogue. Voyez Vallès. A coup sûr, ni les opinions

de l’homme, ni son caractère ne sont louables. Mais il a eu beau bafouer

l’antiquité, railler les études classiques, il n’en possède pas moins un

style aussi solide qu’évocatoire. Nul des lecteurs de _Jacques Vingtras_

ne me démentira. Eh bien! tenez pour assuré que ce don de bien écrire il

le doit en grande partie au fait que, bon gré mal gré, il apprit le

latin à fond au collège. La marque lui en resta.

L’histoire, comme je l’ai dit, m’intéressait également. Les manuels où

l’on nous la faisait étudier étaient fort secs et par trop sommaires. Le

professeur chargé du cours ne suppléait pas à cette pénurie de

développement et il ne savait guère ressusciter les siècles écoulés.

Tout se réduisait pour lui à des récitations monotones de textes arides.

Il nous bourrait la mémoire de dates et de résumés synoptiques sans

prendre la peine de nous commenter, d’une parole vivante, ces froides

énumérations. Sous lui, on avait la sensation de passer en revue les

vieilles tombes poudreuses d’un cimetière désaffecté.

Il importe pourtant de signaler qu’on ne nous apprenait pas que la

civilisation a commencé en 1789 et qu’auparavant le monde croupissait

dans la barbarie, l’ignorance et la misère. Le règne du Seignobos-Aulard

n’avait pas encore commencé. Le mot de Providence apparaissait çà et là.

Le rôle bienfaisant de l’Église dans la formation de la société

européenne n’était pas envisagé comme un détail incongru et susceptible

de pervertir nos jeunes cervelles. Bref, nos maîtres ignoraient l’art de

nous inculquer l’athéisme sous prétexte de neutralité.

Ils ne nous prêchaient pas davantage l’humanitairerie aggravée de

communisme. Au contraire, un véritable esprit patriotique régissait

alors l’enseignement. On mettait en relief les gloires de notre pays. On

cultivait en nous l’idée qu’il nous faudrait préparer la revanche sur

l’Allemagne, notre vainqueur de la veille. Et l’on n’avait pas de peine

à nous faire concevoir qu’un peuple, qui accepte la défaite, avec les

mutilations territoriales qu’elle implique, est un peuple en décadence.

Nous comptions, comme pensionnaires, un certain nombre d’Alsaciens venus

de Mulhouse et de Colmar. Parce qu’ils protestaient de cette manière

contre l’annexion, leurs parents avaient à subir les sévices des

fonctionnaires du _Reich_. Ces petits «récupérés» nous contaient les

souffrances de leurs familles en butte aux vengeances prussiennes. Et

ces récits navrants contribuaient à stimuler notre amour de la France.

Or, si je ne m’assimilais qu’à regret les relavures éventées et

dépourvues de condiments que nous servaient nos manuels d’histoire, je

voulais pourtant m’instruire. Je ne tardai pas à découvrir le moyen de

substituer à ce brouet incolore un aliment plus monté de ton.

Il y avait au collège une bibliothèque où le surveillant général

sollicité par moi--et qui, du reste, s’en fichait éperdument--me permit

de puiser à peu près sans contrôle.

Comme de juste, je choisis d’abord les livres qui parlaient de Napoléon.

Le premier qui me tomba sous la main fut l’_Histoire du Consulat et de

l’Empire_, de Thiers. Les vingt-deux tomes qu’elle comporte je les

avalai d’une haleine.

Le style de Thiers ne m’emballa point. Traînant et grisâtre, il me fit

l’effet d’une limace qui ramperait parmi les abeilles d’or du manteau

impérial. La phraséologie prud’hommesque dont il affublait ses gloses

m’était en horreur. Enfin, je jugeai digne de châtiment ce «sentencieux

raccommodeur de vieux parapluies»--ainsi que le nomme si drôlatiquement

Léon Bloy--parce qu’il poussait l’outrecuidance jusqu’à donner des

leçons de stratégie et de tactique au Maître des Armées.

--Ah! Foutriquet, disais-je, si je te tenais, avec quelle joie, usant

d’un gourdin noueux, je te meurtrirais le derrière!...

Néanmoins, par le seul effet de sa narration, beaucoup plus étendue que

l’exposé ratatiné des manuels, je m’aperçus que l’Empire n’était pas

l’épopée radieuse, sans taches et sans défauts, que je m’imaginais

jusqu’au jour où j’entrepris cette lecture. Quelque chose de

l’aveuglement par orgueil monstrueux où sombra finalement Napoléon

commença de m’apparaître. Ce ne fut d’abord qu’un demi-jour. Mais,

lorsque je le vis en 1813, après Bautzen, refuser la paix aussi

avantageuse qu’honorable offerte par Metternich, je conçus l’énormité de

ses fautes politiques et je criai de douleur en découvrant les

répercussions désastreuses qu’elles ont eues sur l’avenir de notre

patrie.

L’idole s’effrita. J’essayai bien d’en rapprocher les morceaux en

évoquant ses victoires. Mais je dus m’avouer que les suites en furent

éphémères. Alors le sillage de clarté couleur de sang tracé par Napoléon

à travers notre histoire me devint celui d’un météore qui n’illumine,

quelques secondes, le ciel nocturne, que pour s’éteindre aussitôt. Il

tombe, il éclate et ne laisse après lui qu’un peu de poussière

incandescente, puis une poignée de cendres obscurcies et désormais

stériles.

* * * * *

C’est alors que je découvris la Révolution. Cette mare fangeuse et

fétide, où des énergumènes, des intrigants et des coquins pataugent,

coupent des têtes et s’entr’égorgent au nom de la fraternité, me fut

dépeinte comme un océan de pure lumière par l’_Histoire des Girondins_

de Lamartine, et les dithyrambes de Michelet. On conviendra que

c’étaient là deux excellentes fabriques d’idées fausses.

Nul n’a mieux jugé que Sainte-Beuve le premier de ces livres. Je le cite

avec plaisir: «Je sais, écrit-il, que M. de Lamartine a plusieurs cordes

à sa lyre. Or, la seule application d’un talent de cet ordre et de cette

qualité à un tel sujet, à ces natures hideuses et à ces tableaux livides

de la Révolution était déjà une cause d’illusion et une pente au

mensonge. Aussi, voyez ce qu’il a fait; il en a dissimulé l’horreur, il

y a mis le prestige. Il y a glissé un coin de cette lune du cap Misène

qu’il tient toujours en réserve au bord d’un nuage et qui embellit tout

ce qu’elle touche. A travers ce sang et cette boue, il a jeté des restes

de voie lactée et d’arc-en-ciel. Sa couleur ment. Même en forçant et en

gâtant sa manière, il n’a pas atteint à la réalité de ce qu’il voulait

peindre, ou il l’a dépassée. Au lieu d’une horreur sérieuse et profonde,

il n’a produit, par ses descriptions, comme dans un roman, qu’un genre

d’impression presque nerveuse. Je me demandais, en constatant cet effet

de la lecture des _Girondins_, si c’est là l’effet que doit produire

l’histoire. Je ne dirai pas que cet ouvrage émeut, mais il _émotionne_:

«_Mauvais mot, mauvaise chose._»[3]

[3] Causeries du lundi, IV. Soit dit en passant, je suis enchanté de

trouver ici la condamnation de cet odieux néologisme: émotionner,

qui obtint, depuis, une si étrange vogue au détriment du verbe

émouvoir, voué à l’ostracisme par d’impardonnables patoisants.

Je ne connaissais pas Sainte-Beuve et, si je l’avais connu, ses

critiques, contredisant mon initiation émerveillée à l’outrance

déclamatoire, m’auraient sans doute fort déplu. Ce qui advint, c’est que

Lamartine, me jetant aux yeux la poudre d’or de cette poésie dont il

recouvre les fureurs et les crimes de la Révolution, réussit à m’éblouir

d’une façon durable. L’affreux cuistre Robespierre, Marat le frénétique,

d’autres monstres encore, m’apparurent de grands hommes. J’acceptai

qu’il comparât ce gavroche pervers de Desmoulins à Fénelon.--Oui à

Fénelon! Comme s’il y avait quoi que ce soit de commun entre l’auteur de

_Télémaque_ et le folliculaire du _Discours de la Lanterne_, qui

lichota, d’une langue frétillante, le couteau de la guillotine jusqu’au

jour où, sa propre tête étant menacée, il préconisa la clémence!

A l’école de Lamartine, je pris aussi les rhéteurs incontinents de la

Gironde pour des foudres d’éloquence, leur sottise infatuée de soi et

leur politique d’hurluberlus pour de la sagesse et des vues profondes.

J’admirai tout: le bonnet rouge au front de Louis XVI et du Dauphin, les

diatribes enragées de l’_Ami du Peuple_ et du _Père Duchêne_, le sabre

de Théroigne et le tricot de Rose Lacombe, le fauteuil mécanique de

Couthon, le gueuloir de Danton, les canonniers de l’ivrogne Henriot, et

jusqu’à la perruque du «vertueux» Roland.

Ce fut une fièvre chaude qui alla au paroxysme dès que j’entrepris la

lecture de Michelet. Celui-là me mit un incroyable tohu-bohu dans la

cervelle. Chez lui, nul enchaînement dans le récit; il ne se donne même

point la peine d’exposer les faits. Mais, à propos des moindres vétilles

et des incidents les plus saugrenus, un accès de lyrisme incohérent

l’empoigne. Alors, il hurle, il sanglote, il se pâme de rire, il écume,

il roucoule des alleluias ou vocifère des invectives. Tour à tour--plus

souvent pêle-mêle,--il décerne le Panthéon ou condamne au barathre les

fantômes qu’enfante son imagination désordonnée. Chacun de ses chapitres

semble la conséquence d’une crise de nerfs. A le lire de sang-froid--ce

qui n’était pas mon cas à cette époque--on croit assister aux gambades

d’un dément échappé de sa cellule et qui, coiffé de son pot de chambre,

pinçant d’une guimbarde échevelée, célébrerait, sur l’air de _la

Carmagnole_, la gloire nonpareille de ses dieux lares: «les géants de

93».

Lamartine, le rêveur incurable, Michelet l’halluciné furent donc les

écrivains qui, les premiers, me déformèrent le jugement en ce qui

concerne la Révolution. D’autres vinrent ensuite, plus calmes et plus

ternes, mais non moins aberrants. Ce que je tiens à souligner, c’est

qu’à partir de ces lectures initiales, les principes révolutionnaires,

si justement dénoncés comme sataniques, par Joseph de Maistre, se

gravèrent dans mon âme. L’exaltation sans limites des droits de

l’individu au grand dommage de l’esprit social, la mise en pratique de

la devise: «ni Dieu ni maître, mon bon plaisir», la haine de toute règle

devinrent mes directives pour longtemps. Il y eut, comme on le verra,

des intervalles d’apaisement, de soumission passagère à une discipline.

Mais toujours le penchant au _non serviam_ démoniaque reprenait le

dessus. Et si la Grâce n’était intervenue pour éclairer ma raison, il

est fort probable que ces folles maximes continueraient de me

représenter le seul _Credo_ qu’un «homme libre» puisse admettre.

* * * * *

La littérature française occupait dans ma pensée une place égale à celle

tenue par le latin. La saine beauté de l’art classique nous était

offerte par quelques tragédies de Corneille et de Racine--_Cinna_, _le

Cid_, _Andromaque_, _Athalie_--Molière avec _le Misanthrope_. On nous

faisait étudier aussi tout Boileau.

Le choix était excellent. Mais je ne goûtais pas beaucoup ces maîtres.

Leur forme me paraissait _trop sage_; leur sens de la mesure m’agaçait.

Leur connaissance profonde de la nature humaine, je n’avais pas encore

assez vécu pour en apprécier la valeur. L’adolescent, de sensibilité

turbulente, que j’étais, exigeait, pour s’émouvoir, moins de pondération

et davantage de cris. Il me fallait du panache, des sentiments

excessifs, de la grandiloquence à fracas. Corneille m’inspirait à peine

quelque considération. Racine m’ennuyait. Qu’il pardonne ce blasphème à

celui qui l’aima tant depuis! Pour Molière, ma préférence allait vers

_Amphitryon_, toutefois sans emballement. Quant à Boileau, je le

haïssais; je le surnommais le Louis XIV des Petdeloups et je trouvais

absurde qu’il eût condamné aux verges l’auteur de _Childebrand_, ce

patronyme hirsute me paraissant plus pittoresque que ceux d’Ulysse et

d’Agamemnon.

Au contraire, les romantiques, dont je pris une première idée dans les

_Morceaux choisis_ de l’inoffensif Merlet, me conquirent tout de suite.

Afin de les mieux connaître, je me fis apporter du dehors, par un

externe complaisant, les poésies de Musset et plusieurs volumes de

Victor Hugo. Le peu d’argent dont je disposais y passa tout entier.

Ensuite, il me fallut recourir à mille ruses pour les déguster en

cachette. Car, dans ce temps-là, l’Université excommuniait l’un et

l’autre poète. A les lire, on risquait la confiscation, un ample pensum

et les anathèmes du professeur tonnant contre «le mauvais goût».

C’était le fruit défendu; par conséquent, je voulais le cueillir. Là,

comme partout, mon esprit de rébellion faisait des siennes.

Les apostrophes et les prosopopées un peu niaises de _Rolla_, les

tirades ampoulées de Franck dans _La Coupe et les Lèvres_, la verroterie

grossière, l’exotisme en fer-blanc peinturluré de teintes crues des

_Orientales_ me semblèrent des merveilles de style et de passion vraie.

La bosse de Quasimodo, le rictus de Gwynplaine, je les tenais pour des

modèles de pathétique dont seule la décrépitude d’un pédagogue ranci

dans le classique pouvait méconnaître la splendeur.

Cependant, comme je soignais beaucoup mes compositions et que la

grammaire y était respectée, comme, parallèlement, je continuais de

cultiver avec dilection Horace et Virgile, le professeur ne me faisait

pas trop d’observations. Tout en blâmant les touches de couleur violente

dont j’empâtais çà et là mes devoirs, tout en relevant avec amertume mes

imitations des romantiques, il me donnait de bonnes notes. Il était rare

que je ne fusse pas «premier en narration française».

Bientôt, mon exubérance littéraire ne se contenta plus des travaux

prescrits par la règle. Les images qui me bouillonnaient, comme des

laves en fusion, dans la tête voulaient s’étaler librement ailleurs.

J’inventai de fonder un journal hebdomadaire, où quelques amis, qui

partageaient ma fièvre, deviendraient mes collaborateurs.

Ils accueillirent ma proposition avec enthousiasme. A la besogne!...

Ce périodique--six feuilles de papier écolier cousues

ensemble--s’intitula _le Combat_. En sous-titre: _poésie, critique,

libres propos_. Il portait cette épigraphe empruntée au _Cid_ et où se

gonflait notre naïf orgueil: _Nos pareils à deux fois ne se font point

connaître!..._

Un de nous, doué pour la calligraphie, recopiait les poèmes et les

proses que nos cerveaux en ébullition ne cessaient de produire. Le

journal paraissait tous les samedis soir, à un exemplaire et circulait

clandestinement parmi nos camarades de classe, qui, moitié goguenards,

moitié admiratifs, s’en disputaient la lecture.

Je dégorgeai là tout un fatras archiromantique, truffé de réminiscences

d’Hugo et de Musset, et dont je ne me rappelle que ce détail: j’avais

entrepris une transposition en vers de _Han d’Islande_ que j’abandonnai

d’ailleurs au troisième chant, parce que, soudain, ce labeur inepte

m’assomma. Un seul vers en surnage dans ma mémoire. Le voici, truculent

à souhait:

Han buvait l’eau des mers dans le crâne des morts...

Ne trouvez-vous pas qu’il résume tout le romantisme? Pour moi, je le

jugeai sublime, d’autant plus que mes émules m’en firent de grands

éloges... Somme toute, il n’y avait pas grand mal à ce que nous nous

dépensions de la sorte. C’était une soupape ouverte aux vapeurs

volcaniques qui nous distendaient les méninges. D’autre part, le pion de

notre étude--celle des grands--y acquit le repos. Avant le journal, nous

imaginions sans trêve de terribles farces contre lui. Devenus auteurs,

pourvus d’un public, nous étions tout entiers à la production et nous le

laissions tranquille. Aussi, ce martyr, objet habituel de notre cruauté

plus ou moins inconsciente, apprécia si fort sa quiétude insolite

qu’ayant mis la main sur quelques numéros il se renseigna auprès des

«bons élèves», incapables de dissimuler un secret à l’autorité. Quand il

eut appris de quoi il retournait, désireux de prolonger l’armistice, il

feignit de n’avoir rien vu et se garda d’informer le Principal.

Le Principal le sut tout de même, et voici comment. Comme je l’ai dit,

la politique absorbait non seulement tous ses loisirs, mais une partie

des heures qu’il aurait pu consacrer au collège dont il avait la

responsabilité.

Or, en cette année, la France était fort troublée, à l’intérieur, par

les manigances des républicains qui intriguaient et se démenaient pour

conquérir le pouvoir. Jamais _l’Ote-toi de là que je m’y mette_, cher

aux démagogues, ne montra autant d’effronterie.

L’Assemblée nationale, composée, en majorité, de conservateurs et de

catholiques, très honnêtes gens, mais contaminés à la fois de

libéralisme et de tous les préjugés propres aux Parlements, venait de

retirer sa confiance à Thiers et de renvoyer ce petit Machiavel de la

Cannebière à ses faïences et à ses bronzes soi-disant d’art[4]. Elle

l’avait remplacé par le maréchal de Mac-Mahon, soldat loyal et

intrépide, chef d’État insuffisant. Sous la conduite de Gambetta, qui

faisait le bravache à travers les provinces et lançait alors son cri de

guerre: «Le cléricalisme, voilà l’ennemi», les héros futurs du Panama

s’efforçaient de persuader au pays qu’on voulait le placer sous le joug

«du sabre et du goupillon».

[4] Cette hideuse collection d’apocryphes et d’objets truqués encombre

aujourd’hui une des salles du Louvre.

Un gouvernement énergique et clairvoyant eût coffré ces braillards

séditieux. Mais, conformément à l’incurable nigauderie dont les libéraux

n’ont cessé, ne cessent, ne cesseront de donner des preuves, on ne sut

pas agir vite et bien. On ne manifesta ni volonté suivie ni vigueur dans

la répression. Tout en proclamant l’urgence d’établir «l’Ordre moral» on

ne prit que des demi-mesures. On se contenta de vexations puériles ou

ridicules à l’égard des agitateurs. On leur permit de tournebouler les

cervelles de telle sorte que les élections de 1876 donnèrent la majorité

aux républicains. La Chambre nouvelle entra en conflit avec le Maréchal.

Celui-ci, le 16 mai 1877, choisit un ministère franchement hostile à la

Constitution démocratique. Puis, avec l’appui du Sénat, où les

conservateurs restaient les plus nombreux, il déclara la Chambre

dissoute. Une campagne électorale prolongée commença où le gouvernement

n’employa que des moyens légaux--et avec quelle mollesse!--tandis que

les Républicains redoublaient de vociférations, de trafics louches, de

violence sournoise. Ils finirent d’affoler la pauvre bête à vue basse

qui a nom: Suffrage universel.

Les choses en étaient là au moment où nous rédigions notre journal. Bien

entendu, entre nos quatre murs, nous ne percevions qu’un écho très

affaibli de tout ce tumulte, assez, toutefois, pour conjecturer, d’après

la mine morose du Principal, que ses opinions, fort attachées au

gouvernement, ne l’emporteraient pas à Montbéliard, ville en grande

partie protestante et férue des billevesées gambettistes. Autre indice

d’un sérieux grabuge: en quatre ou cinq mois, trois sous-préfets

s’étaient succédé. Chacun d’eux avait visité le collège et cette

formalité officielle nous valut l’octroi d’une demi-journée de congé

supplémentaire. Aussi ces mutations rapides nous avaient beaucoup plu

tout en nous étonnant un peu.

Enfin nous avions pu prendre une vague notion de la crise politique par

les discussions de nos professeurs d’ailleurs presque tous anticléricaux

et républicains. Nous en saisissions quelques bribes et nous en tirions

des hypothèses plus ou moins saugrenues.

Il paraissait alors une brochure périodique à deux sous qui portait ce

titre: _la Lanterne de Boquillon_. C’était un infect recueil de

quolibets, écrit en un style crapuleux et où l’Église, le Maréchal,

l’armée, les conservateurs étaient copieusement insultés. Des externes

l’apportaient en classe, s’en divertissaient et ne se faisaient pas

faute de nous les passer après lecture.

Ici encore, des gouvernants à la hauteur de leur tâche de préservation

sociale auraient supprimé, sans hésiter une minute, cet infâme torchon.

Mais nos grelottants libéraux avaient bien trop peur qu’on les accusât

d’attenter à la liberté de la presse pour prendre une mesure pourtant

fort nécessaire. Avec un ahurissement qui n’avait d’égal que leur

inertie, ils encaissaient toutes les mornifles, se bornant à y opposer

de timides objurgations et de filandreux appels à la modération.

Enclin, comme je l’étais, à tout ce qui sentait la révolte, je lus en

jubilant les diatribes de _Boquillon_. Même, j’en transcrivis des

passages que j’insérai dans nos _libres-propos_. Jusque-là ces notules

nous servaient principalement à décocher des brocards au personnel

enseignant ou administratif du collège. Parfois, après les avoir «cloués

au poteau des couleurs»--comme dit Rimbaud--nous nous livrions à des

danses de cannibales autour de certains professeurs que nous estimions

trop fertiles en pensums et en retenues. On leur attribuait--sans en

rien connaître que par des ragots ineptes--des mœurs déplorables. On

parodiait leur façon d’enseigner. On bafouait leurs tics et leurs

manies. D’autres fois, on imputait à l’économe des collusions

ténébreuses avec les fournisseurs. Ou bien on critiquait la monotonie

des menus et l’on dénonçait la coriacité des viandes servies au

réfectoire. Le tout, sans trop de perversité foncière et en des termes

où il entrait plus d’espièglerie que de fiel. Et enfin jamais nous

n’avions abordé la politique.

Un des nôtres, qui possédait un talent précoce de caricaturiste,

illustrait le Journal de dessins grotesques où Principal, pédagogues,

maîtres d’étude se révélaient d’une ressemblance frappante sous

l’exagération voulue de leurs défauts physiques. Ce crayon irrespectueux

signait ses croquis du pseudonyme de Milo. Nous le retrouverons.

Quand j’eus introduit la politique dans les _libres-propos_, il y eut

des protestations parmi les rédacteurs comme parmi les lecteurs. Les uns

déclarèrent que la politique était, pour eux, dépourvue de tout intérêt.

Les autres, que les balivernes venimeuses de _Boquillon_ leur semblaient

écœurantes au point de vue du style et de la qualité des idées.--En quoi

ils avaient bien raison.--Mes collaborateurs me représentèrent le danger

de répandre ces ignominies. En cas de saisie, notre culpabilité s’en

trouverait aggravée.

Mais moi, rédacteur en chef, à qui le choix des matières à insérer était

confié, très imbu de mon privilège, je ne voulus rien entendre. En tant

que littérature, cette prose me paraissait ignoble, tout comme à mes

amis. Mais elle flattait mes tendances subversives. Et donc je maintins

_Boquillon_...

* * * * *

Or, dans ma famille, nous possédions une vieille cousine célibataire et

munie de rentes. De ce côté, il y avait ce qu’avec un cynisme d’autant

plus cocasse qu’il est inconscient la bourgeoisie appelle des

«espérances».

Calviniste austère, la cousine présentait un visage taillé dans du buis

jaunâtre. Sa voix rêche, ses préceptes frigorifiques hantaient mes

cauchemars quoique, depuis ma petite enfance, je ne l’eusse vue que deux

ou trois fois, à de longs intervalles. Ce que je gardais surtout dans la

mémoire, c’étaient ses attitudes. Elle se tenait tellement raide que je

me demandais si, par mégarde, elle n’aurait pas avalé son parapluie,

soigneusement roulé au préalable.

On m’avait recommandé de lui écrire au nouvel an et la veille de son

anniversaire. Cette date néfaste approchait et je ne savais comment

m’acquitter de la corvée. Enguirlander ma lettre de formules toutes

faites, y étaler des sentiments affectueux dont je ne pensais pas le

premier mot me dégoûtait. Car l’existence de cette huguenote pétrifiée

m’était aussi indifférente que les phases de la lune. Qu’elle se portât

bien, cela m’était égal; qu’elle fût aux prises avec un catarrhe

chronique, c’était tant pis pour elle. Alors, que lui dire?

Ma pénurie d’imagination sur ce point me fit prendre enfin le parti le

plus insensé. Avec le vague espoir de l’apitoyer sur mon sort, je lui

confiai que l’internat m’ennuyait d’une façon effroyable; que je rêvais

souvent d’évasion; que si la durée de mon séjour forcé dans cette prison

se prolongeait par trop, je ferais le nécessaire pour qu’on m’expulsât.

Pour comble d’aberration, j’assaisonnai le tout d’une phrase d’argot,

cueillie dans _Boquillon_ et qui témoignait du plus intense mépris de

l’autorité--universitaire ou autre. Et, à l’appui de cette élégante

référence, je citais mon auteur!

Maintenant le drame commence.

Au reçu de cette épître, la cousine, rendue furieuse par ma prose sans

vergogne ni fard, l’envoie au Principal en y joignant des appréciations

vinaigrées sur sa manière d’élever les enfants qui lui sont confiés.

Le Principal reçoit le paquet à son bureau, vers cinq heures du soir.

Quoiqu’il portât le nom pacifique de Colombe, c’était un homme

irascible. En mainte occasion nous en avions eu des preuves cuisantes.

Déjà, qu’une antique demoiselle au verjus mette en doute la valeur de

l’éducation qu’il est censé nous donner, cela l’horripile. Mais ce qui

le courrouce encore bien davantage, c’est qu’un de ses élèves

méconnaisse le bienfait de vivre sous sa loi et--surcroît

d’abomination--se soit laissé influencer par un misérable pamphlétaire.

Comment les libelles de l’odieux personnage ont-ils pu s’introduire dans

le collège? Tout l’ordre moral, qu’il chérit, qu’il soutient de ses

votes et de son influence, lui en paraît ébranlé.

Mais s’attarder à méditer douloureusement sur ce scandale ne servirait

de rien. Il faut agir... Il bondit hors de son fauteuil, renversant, du

même coup, son encrier dont le contenu en profite pour éclabousser

largement les paperasses qui s’étalent devant lui. Sacrant, fulminant

des imprécations, il arrive comme un obus dans l’étude, où, à l’abri

d’un rempart de dictionnaires, j’aiguise les _Libres Propos_ de la

semaine. Là, il éclate.

Pour commencer, il m’empoigne à bras-le-corps et me lance au milieu de

la salle. Ce procédé brutal me met en rage. Au lieu de tomber à genoux

en larmoyant comme il s’y attendait sans doute, je me campe vis-à-vis de

lui, rouge comme un petit coq et je le toise d’un air de défi qui

redouble sa colère.

D’une voix saccadée, tant l’indignation le suffoque, éparpillant à

droite et à gauche des étincelles de salive, il lit ma lettre. Mes

camarades, tout pantois, les yeux dilatés à se rompre les paupières,

gardent un silence d’épouvante. Le pion, blême d’effroi, sentant que la

bourrasque ne tardera pas à se détourner vers lui, voudrait bien sauter

par la fenêtre ou se cacher sous le paillasson.

Ayant fait l’exposé de mes crimes, non sans de foudroyantes parenthèses

à mon adresse, le Principal ajoute, d’un ton sarcastique, où siffle déjà

une rafale de punitions vengeresses:--Ah! Monsieur s’occupe de

politique!... Nous allons voir...

Il s’interrompt; par une inspiration soudaine, il se précipite sur mon

pupitre, l’ouvre, le fouille et y découvre la collection de notre

journal flanquée d’une série complète de _Boquillons_. Cette dernière

est lancée tout de suite dans la boîte aux ordures. Mais notre chère

feuille, confidente de nos rêves et de nos doléances, il se met à la

parcourir en poussant des exclamations ironiques ou réprobatrices. Voici

que lui saute au regard sa propre caricature soulignée d’une parodie des

_Châtiments_, où ses opinions sont traitées sans aménité aucune. Cette

contribution à sa biographie achève de lui faire perdre tout sang-froid.

Sommé, avec une insistance furibonde, de livrer mes complices, je reste

bouche close. Je me laisserais tuer plutôt que de dénoncer personne. Ni

invectives, ni menace ne parviennent à me tirer une syllabe.

--Soit, dit le Principal, nous éluciderons cela plus tard...

Alors viennent les sanctions. Il est signifié au maître d’étude,

coupable au moins de négligence dans l’exercice de ses fonctions,

d’avoir à quitter le collège dès le matin suivant.

Pour moi, mis au pain sec et à l’eau, je suis expédié au séquestre avec

mille lignes à copier. Le lendemain, il me faudra écrire des excuses à

la cousine de malheur qui m’attira ce revers. Le Principal lui-même

préviendra mon père de mon inconduite et lui exposera les principes

horribles dont je me suis volontairement intoxiqué. Enfin je serai privé

de sortie jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Fort bien. J’avoue que j’avais surabondamment mérité cette répression.

Mais le Principal ne s’en tint pas là. Ce passionné de politique crut

devoir gratifier les élèves et le pion, atterré, mais rancuneux, d’une

harangue des plus intempestives. Il fit l’apologie du gouvernement,

exalta le 16 Mai, dénigra la République et conclut en prescrivant à ses

auditeurs de fermer l’oreille aux propos empoisonnés des «Catilinas de

bas étage» qui sapaient l’ordre moral.

Ah! ce fut un beau discours de réunion publique et, chose si rare, le

Principal s’exprimait en bon français. Cependant, ces belles tirades ne

convenaient guère à des collégiens. Et, d’autre part, il y avait

imprudence à s’épancher ainsi.

On le lui fit bien voir. Les élections produisirent un renforcement de

la majorité républicaine à la Chambre. Puis le Sénat aussi fut entamé

gravement. L’avocasserie démagogique triomphait. Elle brima de telle

façon le Maréchal que celui-ci donna sa démission. Il fut remplacé par

Grévy, vieux résidu de basoche, aggravé de son gendre Daniel Wilson, qui

vendait la Légion d’honneur au plus offrant.

L’infortuné Colombe, que dénonça, sans doute, le pion renvoyé, fut passé

au creuset par l’autorité nouvelle, ivre de représailles. On découvrit

en son cas plus de plomb réactionnaire et clérical que d’or

démocratique. Le grief majeur invoqué contre lui fut son discours aux

élèves qui, du reste, n’en avaient absolument rien retenu. On le mit à

la retraite sans différer d’une minute.

Pour moi, le bénéfice que je tirai de sa déconfiture, ce fut la

réapparition de notre journal, prudemment interrompu pendant les

derniers mois de son règne. Du coup, j’y mis cette épigraphe empruntée à

l’ode III d’Horace: _Impavidum ferient ruinae!..._

Mais j’éliminai Boquillon.

* * * * *

La religion qui comptait le plus d’adhérents à Montbéliard et dans le

pays alentour était alors le protestantisme. La population de la petite

ville se partageait entre quatre ou cinq sectes où chacun, selon la

coutume en vigueur chez nos frères séparés, prenait de la doctrine ce

qui lui semblait s’ajuster à sa tournure d’esprit et laissait le reste.

Mon père aurait désiré que je continue d’être élevé en dehors de toute

confession. Mais en une localité où nous avions des parents luthérien

zélés, il craignit leur réprobation; quoique j’eusse été baptisé

catholique, sur les instances de ma grand’mère, il décida donc que je

suivrais le culte réformé.

--Après tout, dit-il, le protestantisme c’est un moindre mal...

J’allais donc au temple le dimanche et j’assistais à la conférence que

donnaient une fois par semaine deux pasteurs qui alternaient.

Autant qu’il m’en souvienne, c’étaient de fort braves gens, pieux et

charitables et qui, sans obtenir grand résultat, faisaient, je crois, le

possible pour nous inculquer quelques rudiments d’instruction

religieuse. Leur prédication portait d’autant moins qu’au collège

régnait, dans le corps enseignant et surveillant, une indifférence

profonde à l’égard de toute religion. Certains professeurs même ne

dissimulaient pas trop leur matérialisme agressif.

Nullement secondés, ces pauvres pasteurs étaient encore desservis par

leur manque d’éloquence. Sans flamme, monotones et grisâtres, leurs

discours m’ennuyaient au delà de toute mesure. Je demeurais aussi

imperméable à leurs arguments qu’un manteau de caoutchouc à la pluie.

N’oubliez pas que, depuis ma naissance, j’avais entendu railler, comme

inutile ou délétère, toute pratique religieuse. En conséquence de cette

première éducation négatrice, j’éprouvais de la répulsion pour l’idée de

Dieu. Il s’ensuivait une mise en défense presque instinctive contre

quiconque eût été tenté de me la faire admettre.

Ces sentiments, je ne les manifestais guère. A quoi bon? La religion

tenait si peu de place dans nos études! Mais je les fortifiais en moi

comme un rempart contre toute tentative éventuelle sur mon indépendance

follement ombrageuse.

Néanmoins, les premiers temps, j’écoutai quelque peu les dires des deux

pasteurs. Mais je ne tardai pas à remarquer que, s’ils se rencontraient

sur le terrain de la morale, ils divergeaient du tout au tout dans leur

façon de commenter la Bible--que je tenais, au surplus, pour un recueil

de légendes aussi absurdes qu’inconsistantes.

L’un, le plus âgé, accordait une part assez grande à la Révélation; il

inclinait à la prédestination inexorable qui fait le fond du calvinisme.

L’autre, imbu de kantisme, semblait n’attacher qu’une importance

médiocre au dogme. Il recommandait le «témoignage intérieur» et de la

déférence aux suggestions d’une entité bizarre qu’il désignait par ce

vocable obscur: «L’Impératif catégorique».

Tous deux s’accordaient pour bien spécifier qu’il nous fallait posséder

une foi, mais ils précisaient que nous étions libres de la choisir à

notre gré.

--Quoi, pensai-je, l’un me dit: agis comme tu voudras ou comme tu

pourras, si Dieu a décrété ta damnation, tu n’y échapperas point. S’il

te prédestine au salut, ton âme ira au ciel après ton décès. Alors que

sert de me prêcher une morale?

L’autre soutient que je trouverai en moi-même, exclusivement, des motifs

de croire et que je ne relève que de ma conscience. Alors, pourquoi

l’écouter, lui qui ne sait pas ce qui se passe au-dedans de moi?...

Que ces bons messieurs commencent par se mettre d’accord. Pour moi,

puisqu’ils me reconnaissent le droit de choisir entre leurs théories, je

choisis--rien du tout.

Dès que j’eus constaté l’incertitude de cet enseignement bicéphale, je

ne donnai plus la moindre attention à leurs propos. Le cours

hebdomadaire de religion me fournit un loisir que j’employai à rédiger

mes devoirs de latin ou de français tout comme je faisais au cours de

mathématiques.

Au temple, nous devions emporter un recueil des psaumes traduits par

Clément Marot et dont le style avait été modernisé d’une façon assez

gauche par je ne sais plus qui. J’arrachai ce texte et le déposai

soigneusement dans un coin de mon casier. Sous la couverture de basane

noire, je le remplaçai par des vers de Hugo et de Musset, et aussi par

du _Boquillon_. Je lisais cela tandis que le pasteur pérorait en chaire

ou débitait de longues oraisons tout abstraites, debout derrière la

table, recouverte de serge brune, qui occupait le centre de l’édifice.

Parmi mes camarades, certains faisaient comme moi. D’autres dormaient

d’un sommeil paisible. Les pions dissimulaient d’effroyables bâillements

dans leur chapeau tenu à hauteur de la bouche.

Et c’est ainsi que nous pratiquions le protestantisme, «ce

sauve-qui-peut religieux», comme l’a défini un homme d’esprit.

* * * * *

Le Principal qui remplaça M. Colombe disgracié était, en contraste avec

son prédécesseur, l’homme le plus doux et le plus calme et le plus

perspicace qui se puisse rencontrer.

Outre ses fonctions de grand chef, il tenait la classe de philosophie.

Si j’ai bonne mémoire, on y enseignait alors l’éclectisme blafard de

Victor Cousin, nuancé de kantisme. Peut-être n’allait-on jusqu’à _la

critique de la raison pure_, mais _la déraison insuffisante_ y tenait

une place déjà notable.

Notre nouveau Principal avait passé naguère un an ou deux dans une

université d’Allemagne. Il en était revenu conquis par Hégel. Il servait

donc négligemment à ses élèves la doctrine officielle en leur laissant

entrevoir que cette matière à baccalauréat ne présentait rien de solide.

Puis, à côté, avec beaucoup plus de complaisance, il leur exposait le

système panthéiste du rhéteur wurtembergeois. Il les balançait entre la

thèse, l’antithèse et la synthèse. Il leur prônait «l’identité des

contradictoires» et «le perpétuel devenir». A pratiquer ce jeu

d’escarpolette métaphysique, les uns s’ahurissaient sans remède, les

autres inclinaient au scepticisme absolu. Cependant, le Principal

poursuivait son rêve nébuleux, sans être troublé le moins du monde par

ce résultat plutôt burlesque[5].

[5] Soit dit en passant, l’Hégélianisme n’a rien de neuf. Il dérive du

système d’Héraclite et un peu des subtilités de l’hérésiarque

Valentin, choryphée de la Gnose. Professer cette doctrine en

ignorant la philosophie catholique et même en écartant le

spiritualisme, en somme inoffensif, où s’englua le pauvre Cousin,

c’est donc ressemeler les plus antiques savates du Diable. Et

pourtant, le Principal, propageant ces sophismes réchauffés, était

tout pavé de bonnes intentions. L’enfer l’est aussi.

Sa marotte germanique mise à part, il était, je le souligne,

l’intelligence et la bonté même. J’en parle d’expérience, ayant eu

l’occasion d’éprouver sa mansuétude clairvoyante. Il avait fort bien

compris mon caractère et ce qu’on pouvait tirer de moi. En effet, dès

qu’il eut pris le pouvoir, certains de ses subordonnés, que lassaient ma

turbulence, mes incartades continuelles et mon entêtement à traiter

comme des épluchures les études qui me déplaisaient, lui demandèrent mon

renvoi.

Le Principal les écouta sans interrompre d’une seule objection leur

réquisitoire. Quand ils eurent fini, m’ayant observé à fond auparavant,

il déclara qu’il me garderait. Puis il réussit à les convaincre que leur

méthode de répression opiniâtre à mon égard ne valait pas grand’chose.

Enfin, il leur conseilla de me laisser tranquille et se porta garant de

ma bonne conduite à l’avenir.

Ensuite, il me fit appeler à son bureau. Avec des intonations

sincèrement affectueuses, il m’interrogea sur mes goûts, élucida mes

tendances et, bref, s’y prit de telle sorte que je me sentis tout à fait

à l’aise vis-à-vis de lui. Me voyant apprivoisé, il ajouta que je

devais, ne fût-ce que par amour-propre, poursuivre mes succès en latin

et en français. Puis il conclut:

--Vous êtes doué pour la littérature, cela me paraît incontestable. Si

vous le voulez fortement, une belle carrière d’écrivain s’offre à vous.

Mais il faut être sage, travailler et ne plus vous livrer à des

gamineries comme celles dont vous avez contracté la détestable habitude.

Promettez-moi de laisser vos maîtres en repos. Si vous vous y engagez,

je passerai l’éponge sur le passé; de plus, je veillerai à ce qu’on ne

vous entrave pas dans votre vocation.

Ces paroles habiles et sages me comblèrent d’allégresse. Être un

littérateur, rien qu’un littérateur, quelle admirable perspective

s’ouvrait devant moi! Il me sembla qu’un soleil se levait sur mon

existence.

Mais un nuage soudain éclipsa cette aurore. Je me rappelai que mon père

souhaitait qu’on m’aiguillât vers le métier d’ingénieur. Je me rappelai

aussi que mes bulletins trimestriels lui ayant appris ma nullité quant

aux chiffres, il m’avait écrit des lettres pleines de reproches et de

menaces.

Alors, des larmes aux cils, je m’écriai d’une voix lamentable:

--Mais papa me destine à l’École centrale... Il ne me connaît pas; c’est

à peine s’il m’a vu quand j’étais tout petit. Et maintenant il ne veut

pas comprendre que je suis incapable d’établir le produit de la moindre

multiplication sans me tromper dix fois. Les chiffres, rien que de

regarder des chiffres, cela me rend imbécile!... Que faire?...

Le Principal me rassura:

--J’écrirai à M. votre père, reprit-il, espérons que je le dissuaderai

de vous lancer sur une voie où vous ne pouvez que dérailler... Ai-je

votre confiance?

--Vous l’avez tout entière, dis-je avec enthousiasme.

Et, de fait, grâce à lui, je voyais de nouveau l’avenir rayonner devant

moi.

--A présent, retournez à l’étude et conduisez-vous bien.

--Je vous en donne ma parole, dis-je en étendant la main comme pour

prêter un serment solennel.

Ce qui acheva de m’attendrir et de lui valoir mon affection, ce fut

qu’il ne me demanda rien de plus. Il eut un geste bienveillant et un

sourire tout amical pour me congédier. Il se fiait à mon sentiment de

l’honneur. Cela me grandissait à mes propres regards et me fortifiait

dans mes bonnes résolutions.

A la suite de cet entretien, je me montrai beaucoup moins ingouvernable,

malgré les plaisanteries de l’équipe révoltée dont j’avais été l’oracle

jusqu’à ce jour. J’eus bien encore, parfois, quelques velléités

d’indiscipline, mais le Principal n’avait qu’à me regarder d’une

certaine manière qui me rappelait mon engagement pour que, confus et

repentant, je rentrasse aussitôt dans le devoir.

La plus grande preuve de mon apaisement, ce fut que je fis des efforts

pour me réconcilier avec mes vieilles ennemies, les mathématiques. Mes

avances échouèrent: elles me sont restées à jamais revêches. Mais enfin,

on put me rendre cette justice que ce n’était pas de ma faute.

Je touchais alors à mes dix-sept ans. C’était cette période critique de

l’adolescence où les premières poussées de la sensualité se mêlent aux

élans de l’imagination pour la rendre encore plus facilement excitable.

Chez moi, cette crise se manifesta par une disposition morbide de

l’esprit. Une mélancolie me tenait qui me faisait prendre en grippe la

réalité. Je m’éperdais en des songeries où des formes féminines, issues

de mes lectures, jouaient un rôle insidieux. Je soupirais et je ne

savais pourquoi. J’avais des envies de pleurer sans motif. J’aspirais à

un idéal fugace «n’importe où hors du monde». Sous l’influence des

romantiques, je cherchais dans les livres moins des idées que des

émotions.

C’était l’état d’âme signalé par Taine lorsque, définissant les René,

les Didier, les Antony, tous les héros extravagants du romantisme, il

résume leur délire en ces termes d’une ironie justifiée:

«Leur thème est toujours: Je désire un bonheur infini, idéal, surhumain;

je ne sais pas en quoi il consiste, mais ma personne a droit à des

exigences infinies. La société est mal faite, la vie terrestre

insuffisante. Donnez-moi le je ne sais quoi sublime que je rêve ou je me

casse la tête contre le mur...»

Chez beaucoup, cette maladie morale, dite «l’âge ingrat», n’a qu’une

durée assez brève. «Tout notaire a rêvé des sultanes», écrivait

Flaubert. Chez moi, elle persista longtemps et revint, génératrice de

toutes mes erreurs de conduite ou de raisonnement, jusqu’au jour où la

foi catholique m’apprit à réfréner mon penchant aux chimères, chassa

l’inquiétude et les tristesses vagues pour les remplacer par la paix

intérieure et par cette joie lumineuse sur laquelle le désenchantement

des choses de la terre ne saurait prévaloir.

Mais, en ce temps-là, j’étais très loin de l’Église. Et, ce qui achevait

de me porter à une conception morose de l’univers, c’était mon

isolement. Qu’on veuille bien se rappeler à quel point j’étais abandonné

à moi-même. Mon père était en Russie et ne m’écrivait que pour me

témoigner son irritation de ma résistance aux projets qu’il avait formés

sur moi. Ma mère, ses lettres... il vaut mieux n’en point parler. Je

passais mes vacances au collège ou, partiellement, chez des étrangers

qui, quel que fût leur désir de se montrer affables, ne pouvaient

m’accorder cette affection familiale que rien ne remplace.

Ajoutez que nos maîtres ne se préoccupaient nullement de notre formation

morale et que ce défaut essentiel du protestantisme: le manque de

certitudes en commun sous une autorité acceptée de tous m’en avait

éloigné d’une façon définitive.

Dans ces conditions, il était fatal que je devinsse «un réfractaire».

J’aurais pu devenir pis encore si Dieu ne m’avait doué d’une âme

nullement dépravée et ne m’avait octroyé ce goût de l’art qui maintient

les fervents du Beau dans un courant de sentiments élevés et d’idées

nobles.

Sans cette marque de la sollicitude divine, il est fort probable que,

par l’effet de ma nature impétueuse, rebelle à toute contrainte,

j’aurais bientôt fourni un exemplaire typique du parfait voyou.

Malgré mes accès d’idées noires et les incitations troubles de la

puberté, je m’étais mis au travail avec plus d’ardeur et surtout plus de

suite que je ne l’avais fait jusque-là. Mon grand stimulant, c’était

l’espoir que le Principal m’avait donné. S’il persuadait mon père,

j’irais tout entier dans le sens qu’indiquait mon évidente vocation

littéraire.

Mais avant que mon protecteur eût écrit, mon père mourut subitement à

Saint-Pétersbourg, dans des circonstances tragiques. Aussitôt ma mère

exigea que je lui fusse rendu.

On pensera que je bondis d’allégresse en apprenant que ma mise en

clôture prenait fin. Oui, malgré le deuil que me causait la mort de mon

père, si peu que je l’eusse connu, j’eus un premier mouvement de joie.

Mais, à la réflexion, le retour chez ma mère m’apparut sans attrait.

C’était avec appréhension, presque avec angoisse que je l’envisageais.

Hélas! une expérience par trop précoce m’avait appris combien la pauvre

femme était incapable de me diriger et même de s’occuper de moi.

Musicienne consommée, son art la possédait toute. Elle voyait la vie

comme une sorte d’opéra lyrique d’où les contingences positives devaient

être éliminées. Le sens pratique lui faisait défaut à un degré

stupéfiant. Je pressentais qu’à son contact j’allais devenir un citoyen

du royaume de Bohême. J’entendrais de la grande musique, supérieurement

exécutée, commentée avec une passion lucide. Mais il ne me fallait pas

compter sur une tendresse vigilante et ferme à la fois ni sur une

compréhension judicieuse de mon caractère.

Depuis mon entretien si fécond en bons résultats avec le Principal,

celui-ci m’avait pris tout à fait en gré. Souvent il me faisait venir à

son bureau. Nous y avions des causeries sur toutes sortes de sujets

littéraires au cours desquelles, si grande que fût la différence d’âge,

il me traitait non comme un pédagogue instruisant son élève, mais

presque d’égal à égal. Mes jugements primesautiers l’amusaient parfois;

il se gardait pourtant de les tourner en dérision. Par des exemples bien

choisis, il les rectifiait sans avoir l’air de me donner une leçon. Et

c’est ainsi qu’il m’inculqua de la méthode pour analyser mes admirations

et raisonner mes antipathies. Par exemple, il m’inspira de la méfiance

pour la rhétorique vide et sonore de Hugo et il m’apprit à préférer le

théâtre de Musset à ses poésies. Je n’ai jamais oublié ses

enseignements.

J’étais donc trop en confiance avec lui pour lui taire mes craintes

touchant l’avenir immédiat qui s’ouvrait devant moi.

Il s’efforça de me rassurer, insistant sur ce point que, dans le milieu

nouveau, peuplé d’artistes, où j’allais vivre, je trouverais sans doute

des facilités pour m’adonner à la littérature.

--Et puis, ajouta-t-il en riant, vous serez libre: plus de pions, plus

de règle astreignante. Vous qui n’avez jamais su vous plier complètement

aux rigueurs de l’internat, cela doit vous réjouir?

--Je mentirais, répondis-je, si je vous affirmais que je ne suis pas

content de reprendre mon indépendance. Mais je me demande si, dans les

conditions où elle se présente, elle ne me sera pas néfaste.

Il savait trop de choses sur ma famille pour blâmer mon doute à cet

égard. Mais, par un sentiment de réserve fort compréhensible, il garda

le silence touchant mes rapports futurs avec ma mère.

Il conclut:--Vous aurez la Muse pour auxiliatrice. L’ambition de saisir

le laurier qu’elle vous tend vous donnera du courage pour réprimer les

écarts de votre imagination et dompter vos instincts aventureux.

Pensif, je secouai la tête:--Ce ne sera peut-être pas assez, dis-je,

pour m’empêcher de commettre beaucoup de sottises...

Ah! comme, à ce moment, je sentais, d’une façon aiguë, les lacunes de

mon éducation!...

Mais je dois avouer que ce ne fut qu’une impression passagère. Dès que

j’eus franchis, pour toujours, le seuil du collège, dès que l’air du

dehors m’eut caressé le visage, l’ivresse de la libération s’empara de

moi. Je me hâtai vers la gare sans même donner un souvenir de pitié aux

camarades que je laissais captifs de ces mornes murailles. Tout aux

délices de la minute présente, je respirais largement et je montai dans

le train en déclamant ces vers qui me semblaient fort de circonstance:

Mais moi, fils du désert, moi, fils de la nature,

Qui dois tout à moi-même et rien à l’imposture,

Sans crainte, sans remords, avec simplicité,

Je marche dans ma force et dans ma liberté!...

Je les avais retenus d’une traduction d’_Othello_ par Ducis. Certes, le

soin méticuleux que mit ce bonhomme exsangue à édulcorer de sa mélasse

et à couper de son eau de guimauve le vin rude et fort de Shakespeare ne

m’agréait nullement. Mais ce quatrain,--par hasard bien frappé--me

reflétait tout une part de mon être intérieur. Je me l’étais cent fois

récité; maintenant que le poulain sauvage de naguère cassait sa chaîne,

débordant d’une superbe enfantine, je le répétais, d’une voix haute et

claire, comme un défi à la destinée.

Mes voisins de compartiment, sur qui je dardais de la sorte un jet

brûlant de poésie, me regardaient, tout ébahis, puis échangeaient des

œillades perplexes. A coup sûr, ils me croyaient le cerveau dérangé.

Mais que m’importait leur opinion? J’étais libre!...

La maison en ordre · 第 10 / 36 题