LXVIII

--20! dit la grosse femme de sa voix rude et traînante.

Je reconnus «le 20»: c’était Marion...

J’ouvris la porte et j’entrai.

--Marion! dis-je. Marion! Que faites-vous ici? N’aimez-vous pas mieux la

mort? Que cherchez-vous? Vous voulez expier? Expier quoi! La folie de la

vie?

Elle m’avait aperçu,--pauvre petit être qu’ils avaient rendu grotesque

et laid,--elle si jeune, si fraîche, avec son clair visage et ses grands

cils qui abritaient tant de rêve!... Elle restait là, gauche, inerte, la

bouche demi-ouverte comme sur un cri muet.

--Marion! repris-je. Vous n’avez donc pas pour deux sous d’orgueil et de

sang dans les veines? Puisque vous voulez racheter votre faute,--si

faute il y a!... vous n’êtes pas assez grande pour la racheter devant

vous seule? Vous donnez votre âme à ces brutes?

Elle posa sa gamelle sur une table. Je crus qu’elle allait parler...

Non. Elle ferma seulement les yeux et appuya ses deux mains tremblantes

sur son visage.

--Venez! dis-je. Venez! le traîneau est là... Nous irons aux cinq cents

diables, au pays des loups, de la neige,--loin des hommes et loin de

tout.

Elle ne bougeait toujours pas et j’entendais déjà derrière moi le

ricanement de Sqwal. Alors je m’approchai d’elle,--je lui posai

doucement la main sur le bras,--et ce fut comme si la chaleur de ma main

l’avait soudain tirée de son envoûtement: elle se jeta à mon cou et dans

un flot de larmes elle me cria: «Sauvez-moi!»

Je l’entraînai. Sqwal avait disparu. Farquard se mouchait bruyamment.

Nous traversâmes la galerie... Elle courait. Elle perdit en route ses

sabots...

Alors je la pris dans mes bras, franchis la porte, devant la concierge

affolée, qui criait: «Arrêtez! Arrêtez!», la posai dans le traîneau,--et

j’allais monter près d’elle,--Patrice avait déjà levé son fouet... Une

main se posa sur mon épaule:

--Adieu! me dit Farquard.

--Adieu! lui dis-je.

--Rrrra...i!... cria Patrice,--et le traîneau se mit à glisser.

Marion des neiges · 第 67 / 71 题