--20! dit la grosse femme de sa voix rude et traînante.
Je reconnus «le 20»: c’était Marion...
J’ouvris la porte et j’entrai.
--Marion! dis-je. Marion! Que faites-vous ici? N’aimez-vous pas mieux la
mort? Que cherchez-vous? Vous voulez expier? Expier quoi! La folie de la
vie?
Elle m’avait aperçu,--pauvre petit être qu’ils avaient rendu grotesque
et laid,--elle si jeune, si fraîche, avec son clair visage et ses grands
cils qui abritaient tant de rêve!... Elle restait là, gauche, inerte, la
bouche demi-ouverte comme sur un cri muet.
--Marion! repris-je. Vous n’avez donc pas pour deux sous d’orgueil et de
sang dans les veines? Puisque vous voulez racheter votre faute,--si
faute il y a!... vous n’êtes pas assez grande pour la racheter devant
vous seule? Vous donnez votre âme à ces brutes?
Elle posa sa gamelle sur une table. Je crus qu’elle allait parler...
Non. Elle ferma seulement les yeux et appuya ses deux mains tremblantes
sur son visage.
--Venez! dis-je. Venez! le traîneau est là... Nous irons aux cinq cents
diables, au pays des loups, de la neige,--loin des hommes et loin de
tout.
Elle ne bougeait toujours pas et j’entendais déjà derrière moi le
ricanement de Sqwal. Alors je m’approchai d’elle,--je lui posai
doucement la main sur le bras,--et ce fut comme si la chaleur de ma main
l’avait soudain tirée de son envoûtement: elle se jeta à mon cou et dans
un flot de larmes elle me cria: «Sauvez-moi!»
Je l’entraînai. Sqwal avait disparu. Farquard se mouchait bruyamment.
Nous traversâmes la galerie... Elle courait. Elle perdit en route ses
sabots...
Alors je la pris dans mes bras, franchis la porte, devant la concierge
affolée, qui criait: «Arrêtez! Arrêtez!», la posai dans le traîneau,--et
j’allais monter près d’elle,--Patrice avait déjà levé son fouet... Une
main se posa sur mon épaule:
--Adieu! me dit Farquard.
--Adieu! lui dis-je.
--Rrrra...i!... cria Patrice,--et le traîneau se mit à glisser.