Nous allâmes ensuite visiter les bâtiments. Ils étaient sinistres.
D’abord cette odeur,--cette louche et indéfinissable odeur: cela sentait
la crasse, la misère, l’urine... Puis la tristesse de tous ces lits
rangés côte à côte, de ces casiers où s’empilaient des chaussures, où
s’alignaient des brosses...
--Pas de peignes! disait Mme Sqwal. Les cheveux sont une source de
microbes... Nous les leur faisons couper ras. C’est infiniment plus
hygiénique...
Des pancartes sur tous les murs et à tous les tournants de couloirs.
Mais ici ce n’étaient point des pancartes à l’adresse des âmes
sensibles. Il n’était plus question d’humanité... Elles commençaient
presque toutes uniformément par ces mots: «Sous peine de sanctions
sévères il est interdit de...» Et il était interdit de jeter de l’eau
par terre et dans les lavabos, de bavarder au dortoir, de cirer ses
chaussures avec la brosse à décrotter, de se moucher avec bruit, de
cacher des friandises sous son traversin, etc., etc. Cela alternait avec
des déclarations de principes du genre de ceci: «Toute dégradation du
matériel entraîne: 1º réparation; 2º sanction.» «Cracher par terre c’est
attenter à la vie d’autrui», et, pour illustrer ce précepte, on voyait
une main brandissant un couteau.
Ce n’était pas l’heure des classes. Mme Sqwal nous en montra deux ou
trois. Je vis le triste tableau noir qui me rappela tant d’heures
sombres, tant d’heures gâchées, cruelles... Car triste est la jeunesse
des hommes! Rien n’est peut-être plus absolument sot que ces leçons
atroces où le maître, voulant descendre au niveau de son élève, descend
infailliblement au-dessous; l’enfant se fait une âme plus puérile encore
et ne redevient homme que pendant les récréations.
--Nous avons aussi un petit atelier de travail manuel, dit Mme Sqwal.
Car ces bambins seront plus tard des ouvriers. Nous devons songer à leur
rendement social.
Elle poussa une porte:
--Voici, dit-elle. Voici notre petit atelier...
Et... mon Dieu! quelle chose étrange!... quelle chose insensée s’offrit
à nous!... J’avais posé la main sur le bras de Patrice... Nous
regardions...
C’était une grande salle rectangulaire et nue, meublée d’une trentaine
d’établis, avec des valets, des maillets, etc. Et près de l’un de ces
établis, debout, il y avait un gros homme, vêtu d’une jaquette noire. Il
avait sous le bras une petite serviette de moleskine, une règle à la
main, et il... comment dire?... il faisait manœuvrer un enfant de douze
ans qui, comme une sorte de petite bête pour exhibitions de cirque, une
petite bête affolée, haletante, grimpait sur l’établi, s’en laissait
retomber, passait dessous, regrimpait de l’autre côté,--avec une espèce
de frénésie démente, de précipitation désespérée,--qui me saisit le
cœur...
Mme Sqwal avait poussé un cri:
--Arrêtez!
Le petit s’arrêta. Il resta assis sur le sol...
--Mais qu’est-ce que vous faites, monsieur Brown? dit Mme Sqwal.
--C’est Mathews, dit le surveillant. Il a cassé une carafe au
réfectoire. M. Sqwal lui a infligé deux heures d’écureuil.
--D’écureuil? Qu’est-ce que vous voulez dire avec votre écureuil?
fit-elle ayant l’air de prendre la chose en riant. Mais c’est une
plaisanterie! On s’est moqué de vous, monsieur Brown! Va, petit
Mathews...
Quand l’enfant, qui s’était péniblement relevé, passa devant elle, elle
fit mine de l’attirer contre soi pour le caresser.
--Pardon!... fit l’enfant, en levant le coude.
--Ah!... je ne veux pas, Mathews! dit Mme Sqwal. On ne lève pas le
coude! Est-ce que je t’ai quelquefois battu?
--N...on, madame..., balbutia le petit.
--Alors! dit-elle, avec une amicale taloche. Va, petit fou!... et mets
ton tricot... Il ne fait pas chaud ce matin...
Nous descendions l’escalier.
--Ce Brown a comme cela des bizarreries, dit-elle. Mais c’est un très
brave garçon, la Mère nous l’a chaudement recommandé...
Quand nous fûmes arrivés à la loge:
--J’aurais tout de même bien voulu voir M. Sqwal, dis-je à cette femme.
--Il se sera attardé... Avec ces petits il est toujours par monts et par
vaux... Voulez-vous revenir demain et amener votre gamin? Il causera
avec lui... Il y a un petit examen psycho-pédagogique à lui faire subir.
Nous prenions congé quand la sonnette de l’entrée retentit. La porte
s’ouvrit et un homme entra en coup de vent, très rouge,--un petit homme
tout rond mais trapu comme un tronc de saule.
--M. Sqwal? demanda-t-il à la concierge.
On lui répondit sans doute que M. Sqwal était absent,--car il dit en
élevant le ton:
--Alors qu’on me donne n’importe qui. Je suis le père du petit Farquard.
Patrice me poussa du coude.
Mme Sqwal nous reconduisait. Sans se soucier de nous l’homme se dirigea
vers elle:
--Vous êtes Mme Sqwal? J’ai à vous parler. Votre maison est une
maison...
Une colère sourde l’étranglait.
--Je reconduis ces messieurs et je suis à vous, dit-elle en
l’interrompant.
Quand nous fûmes sur le seuil, elle prit un air de compassion et, se
touchant le front:
--C’est un malheureux qui a été trépané, fit-elle. Nous avons recueilli
son petit par charité et c’est un pauvre petit dont on ne s’occupe guère
dans sa famille... Mais pour cela je suis un peu une vieille folle: tous
ces bambins je les considère comme miens... Quand j’avais cinq ans, ma
mère me disait: «Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grande,
Nancy?--Maman, j’aurai beaucoup de petits enfants!...» J’avais déjà la
vocation!... Je vous salue, messieurs. A demain.
La porte se referma avec un bruit sourd.