Le travail reprit plus fiévreux et plus productif que jamais et l’hiver
se passa sans qu’un seul jour il nous vînt la pensée de nous retirer des
affaires ou seulement de nous reposer... Pourtant, quel hiver! Il fut si
rigoureux, si terrible, avec de telles tempêtes de neige, ou, ce qui
était pis encore, de vent glacé, coupant comme des lames de rasoir, que
les bêtes descendaient du Nord par centaines, si affolées devant le
froid qu’elles ne songeaient même pas à nous attaquer. Un loup, une
fois, pendant que j’étais en train de piocher le sable gelé de la grève,
me déboula entre les jambes. Je lui donnai un coup de pied. Il se sauva
en poussant des cris aigus comme un chien qu’on fouette...
Vers la fin de février, enfin, il fallut s’arrêter. Nous n’en pouvions
plus. Je me rappelle que ce soir-là nous mîmes près de trois quarts
d’heure pour remonter du Sloo jusqu’à la hutte. Tous les vingt pas nous
nous arrêtions, et, sans oser nous asseoir,--car un homme qui s’assied
sous le vent des glaces est un homme mort,--nous restions ainsi, un bon
moment, appuyés sur le manche de notre outil, à reprendre notre souffle.
Arrivés à la hutte, une fois la porte refermée, nous nous laissâmes
tomber sur notre grabat et nous nous endormîmes ainsi, sans manger.
Le lendemain, comme je me réveillais, j’aperçus Patrice qui, déjà
debout, assis à la table, me regardait:
--Assez joué, dit-il. Nous sommes arrivés à la limite et un pas de plus
dans cet enfer nous tuerait. Nous sommes riches. Aucun chercheur de
paillettes n’a jamais eu la veine que nous venons d’avoir.
Reposons-nous.
--Reposons-nous, dis-je. Nous reprendrons ça plus tard. Car le jeu me
plaît. J’ai fini par aimer l’or, Patrice. L’or pour l’or. Peu m’importe
de savoir ce qu’il y a au bout et ça m’embête de penser qu’il va falloir
changer cela contre du pain, de l’alcool, de la poudre, de la noce, etc.
L’or est tellement plus beau que tout...
--Oui, dit Patrice. Il n’y a qu’une façon de dépenser l’or qui soit
digne de l’or: c’est de le jouer.
Nous passâmes toute notre journée à nous préoccuper de notre départ.
Nous avions décidé d’aller d’abord à Aklansas nous «refaire». Nous y
resterions trois semaines ou un mois et à ce moment nous verrions. Nous
faisions des projets fous, qui, d’ailleurs, étant donné le nombre
important de livres d’or que nous avions tirées du Sloo, n’étaient pas
irréalisables. Patrice et moi, nous devions nous habiller de neuf, nous
faire beaux comme des rois, et, en compagnie de nos chiens, aller nous
montrer sur les plages mondaines de l’Est, descendant dans les palaces
et menant grande vie.
Patrice et moi, il ne nous semblait pas que nous pussions nous séparer,
que l’un pût agir à l’écart de l’autre,--à part, bien entendu, la petite
visite que je devais aller faire au premier bureau de télégraphe pour
rembourser les Sharrock. Je leur avais volé quatre mille dollars. Je
quadruplai la somme. Il y a beaucoup d’honnêtes gens qui ne vont pas
jusqu’à quadrupler.