XXXIII

Le jour même, dans une sorte de petit vallon protégé du vent du nord-est

et sur les pentes duquel croissaient de petits boqueteaux de sapins,

nous nous mîmes, avec un entrain joyeux, à construire la hutte.

Le travail nous prit douze jours et cela nous fut horriblement pénible

de lâcher, pendant douze jours, cet or pour la conquête duquel nous

avions bravé vie et mort. Mais sans la solide et ingénieuse protection

de cette petite cabane de bois et de terre, que serions-nous devenus,

grands dieux! Quel merveilleux architecte, quel diligent charpentier,

maçon, couvreur, etc., était ce Patrice! Depuis la première minute

jusqu’à la dernière, pas un instant il n’hésita dans sa tâche, pas un

instant il ne se ralentit dans son effort. Il avait l’air de faire cela

d’instinct, comme les abeilles font leur ruche.

Il fallut abattre les arbres, les débiter en madriers pour la charpente,

en rondins pour la couverture, en planchers pour les cloisons,--et cela

nous prit cinq grands jours, et, pendant ces cinq jours-là, nous ne

chômâmes pas, certes. Puis, il fallut planter tout cela,

l’assembler,--et nous y consacrâmes quatre jours. Pendant les trois

derniers jours, nous couvrîmes la toiture avec des peaux, remplîmes de

terre les interstices des planches, de manière que cette petite cabane

nous mît autant que possible à l’abri du froid, de la neige, du vent, de

l’eau.

Quand ce fut terminé, nous étions propriétaires d’une hutte d’environ

trois mètres sur quatre, couverte d’un toit à double pente. En fait

d’ouvertures, une porte en plein milieu de la façade, une fenêtre grande

comme un mouchoir de poche et dont la vitre était faite d’un morceau de

toile huilée, et, enfin, dans le toit, une sorte de petite lucarne pour

laisser passer la fumée... Ladite lucarne s’ouvrait et se fermait à

volonté, par le moyen d’une planchette qu’on poussait ou ramenait, comme

un verrou,--système breveté Patrice, dit Flèche de Pierre.

En fait de plancher, la terre, bien battue puis recouverte de branches

de sapins et de brassées de grandes herbes folles, très parfumées, que

Patrice appelait des taoras. En fait de meubles, le traîneau, les

caisses de biscuits, de conserves, les couvertures, et, dernier mot du

confort, une table, que Patrice fabriqua en une heure de temps, en

plantant dans le sol quatre pieux de sapin, en clouant par-dessus deux

traverses qui tenaient lieu de lambourdes et, par-dessus ces lambourdes,

cinq ou six planches grossièrement rabotées, qui tenaient lieu de

plateau.

Quand nous voulions nous chauffer, nous ouvrions la lucarne du toit,

allumions un feu de branchages et de bûches en plein milieu de la

hutte,--ce qui nous réchauffait et nous asphyxiait à la fois... Nous

trouvions cela charmant.

Patrice, qui aimait ses chiens et pensait à eux peut-être plus encore

qu’il ne pensait à lui-même, avait eu cette autre ingénieuse idée

d’installer leur enclos tout contre la cloison, au pied du pignon est.

De telle sorte que les braves bêtes (il leur avait fabriqué un toit, un

chenil pour les petits, etc.) étaient relativement à l’abri mais que,

nous, séparés d’elles tout juste par l’épaisseur d’une planche, nous

avions vraiment l’impression de partager leur intimité.

Comme ces bêtes sont d’une nervosité extrême, tendues comme des

ressorts, geignant, rêvant, chassant en rêve continuellement, vous

pensez à quel points nos premières nuits purent être paisibles...

Voilà donc notre installation. Voilà notre petite maison. Patrice, qui

pensait à tout, l’avait placée à mi-pente du vallon pour que, protégée

du vent, elle ne fût pas cependant sur le chemin des eaux qui, lors de

la fonte des neiges, devaient descendre vers le Sloo.

Ce soir du douzième jour, il y eut chez nous un grand dîner, auquel,

pour faire plaisir à Patrice, j’avais demandé que fussent conviés les

chiens. Nous leur donnâmes à manger et à boire des friandises de haut

luxe, telles que biscuits d’orge, lait condensé, etc. Pour nous cette

pendaison de crémaillère eut presque un caractère religieux. Après le

repas, particulièrement soigné,--boîte de homard, corned beef,

confitures,--je chantai une vieille chanson que, trente ans plus tôt,

m’avait apprise ma grand’mère Paterson, une vieille chanson des Orcades:

_En allant de Rowsa à Westra

Par petite brise sud-sud-ouest,

Qui poussait gentiment mes voiles,

J’ai rencontré un brigantin

Qui m’a donné la chasse..._

Après quoi, Patrice, à qui j’avais demandé de chanter, lui aussi,

quelque chose de sa race, étendit ses deux bras en un geste d’adoration,

s’inclina deux fois vers le sol, où, tous deux, nous étions assis, les

jambes croisées, et, tout bas, tout bas, il se mit à psalmodier une

lente mélopée, qui, soudain, s’arrêta... Il resta la bouche ouverte,

l’œil fixe, perdu dans un rêve. Au bout d’un moment, il eut l’air de

s’éveiller, il se leva, lourdement:

--Non, James, dit-il. Il ne faut pas chanter. Chanter c’est penser et la

pensée coupe le courage.

--Ne chantons pas, ne pensons pas, répondis-je, buvons!

Il me tendit son gobelet. Je l’emplis jusqu’à ras bord d’eau-de-vie,

j’emplis le mien, nous bûmes, sans conviction d’abord, sans entrain,

puis, à la seconde ou troisième gorgée, avec plus de feu, et, quand le

sommeil, enfin, nous prit, nous étions parfaitement ivres.

Marion des neiges · 第 33 / 71 题