Le lendemain matin, dès six heures, en pleine nuit donc, je me rendis à
la tente de l’Indien, et, en arrivant, j’eus un terrible moment
d’émotion: la tente était vide. Mais dix secondes après Patrice arriva,
avec son traîneau, ses chiens, leurs hurlements, leurs batailles. Il
était allé, me dit-il, faire une petite promenade autour de la ville,
comme tous les matins, pour dégourdir ses bêtes.
--Les chiens, expliqua-t-il, ont besoin de vivre toujours sur leurs
nerfs et à la limite de l’éreintement. Au delà, ils crèvent; en deçà,
ils engraissent, ce qui, pour un chien des neiges, est pire que la mort.
Je lui dis:
--Vous savez? J’ai réfléchi et je pars avec vous...
--Quand partons-nous? fit-il ravi.
--Tout de suite. Il y a un particulier qui a l’air de vouloir nous
brûler la politesse.
--Partons donc, dit-il. Je suis prêt et rien ne me retient.
Alors il me demanda de m’en retourner à l’auberge; dans une heure il
passerait me prendre.
Je n’avais encore acheté ni les biscuits ni les conserves.
--Donnez-moi cinquante dollars, dit-il. Je m’en charge.
Je lui donnai la somme et revins chez Zarnitsky. Je trouvai le Russe
couché dans la salle, sur son grabat, près du poêle, et ronflant comme
un phoque. Je le secouai:
--Eh! Zarnitsky!... Je pars!...
--Hein? Vous partez? fit-il, en ouvrant des yeux chassieux et ahuris.
Il ajouta, comme machinalement:
--Voulez-vous que je vous joue une étude de Scriabine?
Il puait l’alcool.
--Ah! Zarnitsky!... cher homme!... lui dis-je, en continuant de le
secouer. Il ne s’agit plus de Scriabine... Je pars pour le pays de l’or!
--Pour le pays de l’or? dit-il. Vous partez?... Savez-vous ce que vous
feriez si vous étiez humain? Vous partiriez sans bruit...
Il retomba dans son sommeil. Je lui mis dans la main un billet de vingt
dollars qui représentait peut-être plus, peut-être moins que ce que je
lui devais... Puis, ayant sur ce billet, refermé ses doigts
extraordinairement osseux, je montai dans ma chambre, arrimai tout mon
attirail: mon sac, mes outils, mon fusil,--et descendis tout cela devant
la porte.
La neige s’était mise à tomber, et, comme toujours, quand la neige
tombe, un silence de tombeau s’était fait. La neige, au bout d’un
moment, tomba si dru, le silence s’épaissit à ce point, que Patrice, ses
chiens, son traîneau, tout cela, à un mètre de moi, sortit de ce grand
mur blanc sans que je l’eusse entendu venir.
--Allez! Montez vite! me cria Patrice. Que les chiens n’aient pas le
temps de se battre...
Je jetai tout mon fourniment dans le traîneau. Je m’y jetai moi-même,
et, avant même que j’eusse eu le temps de m’installer et de me caler,
l’Indien lança son cri étouffé: Rrrra...i!... Nous nous élançâmes dans
cette espèce de nuit blanche.
--Eh bien! me dit Patrice au bout d’un moment, la confiance est venue?
--Bah! fis-je. Qu’est-ce que je risque!
--C’est bien certain. Rien que la mort.