Dans le courant de la nuit, je fis un rêve,--un rêve d’une intensité de
vie si grande et qui me procura une telle impression de bien-être et de
bonheur que, malgré ma fatigue, il me réveilla.
Je rêvais que j’étais assis avec Marion dans un de ces petits lavoirs
flottants comme il y en a dans les villages du Sud où passe une rivière:
une sorte de barque carrée, amarrée à la rive, avec, par-dessus, un toit
de chaume ou de branchages. Marion et moi, nous étions assis dans
l’ombre douce de cette petite arche et nous regardions, sans mot dire,
couler l’eau lente et dorée de la rivière. Et il faisait un été
admirable, un été plein de soleil, avec de beaux oiseaux bleus qui
passaient comme des flèches au ras de l’eau, de gros insectes ivres aux
ailes couleur de nacre,--un été plein de fleurs, de verdure, de
senteurs.
Devant nous, sur l’autre rive, une colline s’élevait avec des arbres de
tous les tons, des chênes d’un vert sombre, presque noir, des amalias
d’un vert léger et cendré, presque gris, de grands peupliers dont les
branches, déjà, se teintaient de cuivre...
A un moment je dis: «Marion!» Elle tourna vers moi ses yeux étonnés, à
la fois souriants et tristes, qu’ombrageaient ses grands cils. Il y
avait dans son visage quelque chose d’enfantin, de douloureux,--et de si
divinement virginal!... Quelle aube de vie! Quelle pureté d’âme! Je
répétai dans une sorte de demi-cri de bonheur ineffable et d’angoisse:
«Marion!...» et je me réveillai.
En ouvrant les yeux, je m’aperçus que toute la petite chambre était
illuminée par le clair de lune. Elle en paraissait tout ensemble
misérable et féerique. Quel pauvre taudis! C’était une soupente
mansardée et où l’on n’avait même pas pris la peine de recouvrir de
plâtre les tuiles du toit. Il y avait pour tous meubles, en dehors du
grabat où j’étais étendu, une vieille chaise dépaillée et une petite
table de toilette en fer, avec une cuvette et un pot à eau. Les murs
étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs
rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et
de rendre la vie moins lourde. Pendant quelques instants, j’essayai, en
refermant les yeux, de prolonger mon rêve... Peine perdue... La rivière,
le lavoir, la colline,--Marion!... tout cela s’était évanoui, me
laissant comme brisé et désespéré.
Alors je me levai et je m’approchai de la fenêtre.
Il faisait un clair de lune extraordinaire, d’un silence, d’une
majesté!... Jamais je n’avais vu la lune si grosse, si ronde, si proche,
si humaine. La neige avait cessé de tomber. L’atmosphère était devenue
d’une limpidité de cristal. Devant moi s’étendaient des sortes de dune
de neige, semblables à ces grandes dunes, mollement arrondies, du
désert. Elles recouvraient et effaçaient toutes choses. On ne voyait
s’en dégager que, de loin en loin, le piquet d’une clôture, le tronc
d’un arbre, qui, trouant l’épais manteau aux scintillements de mica,
apparaissaient d’un noir d’encre.
Tout cela était magnifique et désolé...