XII

Dans le courant de la nuit, je fis un rêve,--un rêve d’une intensité de

vie si grande et qui me procura une telle impression de bien-être et de

bonheur que, malgré ma fatigue, il me réveilla.

Je rêvais que j’étais assis avec Marion dans un de ces petits lavoirs

flottants comme il y en a dans les villages du Sud où passe une rivière:

une sorte de barque carrée, amarrée à la rive, avec, par-dessus, un toit

de chaume ou de branchages. Marion et moi, nous étions assis dans

l’ombre douce de cette petite arche et nous regardions, sans mot dire,

couler l’eau lente et dorée de la rivière. Et il faisait un été

admirable, un été plein de soleil, avec de beaux oiseaux bleus qui

passaient comme des flèches au ras de l’eau, de gros insectes ivres aux

ailes couleur de nacre,--un été plein de fleurs, de verdure, de

senteurs.

Devant nous, sur l’autre rive, une colline s’élevait avec des arbres de

tous les tons, des chênes d’un vert sombre, presque noir, des amalias

d’un vert léger et cendré, presque gris, de grands peupliers dont les

branches, déjà, se teintaient de cuivre...

A un moment je dis: «Marion!» Elle tourna vers moi ses yeux étonnés, à

la fois souriants et tristes, qu’ombrageaient ses grands cils. Il y

avait dans son visage quelque chose d’enfantin, de douloureux,--et de si

divinement virginal!... Quelle aube de vie! Quelle pureté d’âme! Je

répétai dans une sorte de demi-cri de bonheur ineffable et d’angoisse:

«Marion!...» et je me réveillai.

En ouvrant les yeux, je m’aperçus que toute la petite chambre était

illuminée par le clair de lune. Elle en paraissait tout ensemble

misérable et féerique. Quel pauvre taudis! C’était une soupente

mansardée et où l’on n’avait même pas pris la peine de recouvrir de

plâtre les tuiles du toit. Il y avait pour tous meubles, en dehors du

grabat où j’étais étendu, une vieille chaise dépaillée et une petite

table de toilette en fer, avec une cuvette et un pot à eau. Les murs

étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs

rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et

de rendre la vie moins lourde. Pendant quelques instants, j’essayai, en

refermant les yeux, de prolonger mon rêve... Peine perdue... La rivière,

le lavoir, la colline,--Marion!... tout cela s’était évanoui, me

laissant comme brisé et désespéré.

Alors je me levai et je m’approchai de la fenêtre.

Il faisait un clair de lune extraordinaire, d’un silence, d’une

majesté!... Jamais je n’avais vu la lune si grosse, si ronde, si proche,

si humaine. La neige avait cessé de tomber. L’atmosphère était devenue

d’une limpidité de cristal. Devant moi s’étendaient des sortes de dune

de neige, semblables à ces grandes dunes, mollement arrondies, du

désert. Elles recouvraient et effaçaient toutes choses. On ne voyait

s’en dégager que, de loin en loin, le piquet d’une clôture, le tronc

d’un arbre, qui, trouant l’épais manteau aux scintillements de mica,

apparaissaient d’un noir d’encre.

Tout cela était magnifique et désolé...

Marion des neiges · 第 12 / 71 题