Et il signa: «Gavroche.»

Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de

l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,

et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la

charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.

Ceci était périlleux. Il y avait un poste à l'Imprimerie royale.

Gavroche n'y songeait pas. Ce poste était occupé par des gardes

nationaux de la banlieue. Un certain éveil commençait à émouvoir

l'escouade, et les têtes se soulevaient sur les lits de camp. Deux

réverbères brisés coup sur coup, cette chanson chantée à tue-tête, cela

était beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au

coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur éteignoir sur

leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet

arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le

sergent de la banlieue écoutait. Il attendait. C'était un homme prudent.

Le roulement forcené de la charrette combla la mesure de l'attente

possible, et détermina le sergent à tenter une reconnaissance.

--Ils sont là toute une bande! dit-il, allons doucement.

Il était clair que l'Hydre de l'Anarchie était sortie de sa boîte et

qu'elle se démenait dans le quartier.

Et le sergent se hasarda hors du poste à pas sourds.

Tout à coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait

déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face à face avec

un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.

Pour la seconde fois, il s'arrêta net.

--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.

Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.

--Où vas-tu, voyou? cria le sergent.

--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois.

Pourquoi m'insultez-vous?

--Où vas-tu, drôle?

--Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme

d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.

--Je te demande où tu vas, gredin?

Gavroche répondit:

--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre âge. Vous

devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait

cinq cents francs.

--Où vas-tu? où vas-tu? où vas-tu, bandit?

Gavroche repartit:

--Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il

faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.

Le sergent croisa la bayonnette.

--Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable?

--Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse

qui est en couches.

--Aux armes! cria le sergent.

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'oeuvre des hommes

forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'était la

charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.

Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,

devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie,

et le sergent, atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le

ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.

Au cri du sergent, les hommes du poste étaient sortis pêle-mêle; le coup

de fusil détermina une décharge générale au hasard, après laquelle on

rechargea les armes et l'on recommença.

Cette mousquetade à colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua

quelques carreaux de vitre.

Cependant Gavroche, qui avait éperdument rebroussé chemin, s'arrêtait à

cinq ou six rues de là, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le

coin des Enfants-Rouges.

Il prêtait l'oreille.

Après avoir soufflé quelques instants, il se tourna du côté où la

fusillade faisait rage, éleva sa main gauche à la hauteur de son nez, et

la lança trois fois en avant en se frappant de la main droite le

derrière de la tête; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne

a condensé l'ironie française, et qui est évidemment efficace, puisqu'il

a déjà duré un demi-siècle.

Cette gaîté fut troublée par une réflexion amère.

--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds

ma route, il va falloir faire un détour. Pourvu que j'arrive à temps à

la barricade!

Là-dessus, il reprit sa course.

Et tout en courant:

--Ah çà, où en étais-je donc? dit-il.

Il se remit à chanter sa chanson en s'enfonçant rapidement dans les

rues, et ceci décrut dans les ténèbres:

_Mais il reste encor des bastilles,_

_Et je vais mettre le holà_

_Dans l'ordre public que voilà._

_Où vont les belles filles,_

_Lon la._

_Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_

_Tout l'ancien monde s'écroula_

_Quand la grosse boule roula._

_Où vont les belles filles,_

_Lon la._

_Vieux bon peuple, à coups de béquilles_

_Cassons ce Louvre où s'étala_

_La monarchie en falbala._

_Où vont les belles filles,_

_Lon la._

_Nous en avons forcé les grilles;_

_Le roi Charles Dix ce jour-là_

_Tenait mal et se décolla._

_Où vont les belles filles,_

_Lon la._

La prise d'armes du poste ne fut point sans résultat. La charrette fut

conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrière;

l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre

comme complice. Le ministère public d'alors fit preuve en cette

circonstance de son zèle infatigable pour la défense de la société.

L'aventure de Gavroche, restée dans la tradition du quartier du Temple,

est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,

et est intitulée dans leur mémoire: Attaque nocturne du poste de

l'Imprimerie royale.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 30 / 30 段