Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.
On entendit une voix mâle crier:
--Vive la France! vive l'avenir!
On reconnut la voix de Prouvaire.
Un éclair passa et une détonation éclata.
Le silence se refit.
--Ils l'ont tué, s'écria Combeferre.
Enjolras regarda Javert et lui dit:
--Tes amis viennent de te fusiller.
Chapitre VI
L'agonie de la mort après l'agonie de la vie
Une singularité de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
barricades se fait presque toujours de front, et qu'en général les
assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
rues tortueuses. Toute l'attention des insurgés se portait donc du côté
de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et
où devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea à
la petite barricade et y alla. Elle était déserte et n'était gardée que
par le lampion qui tremblait entre les pavés. Du reste la ruelle
Mondétour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
étaient profondément calmes.
Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
prononcé faiblement dans l'obscurité:
--Monsieur Marius!
Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appelé deux heures
auparavant à travers la grille de la rue Plumet.
Seulement cette voix maintenant semblait n'être plus qu'un souffle.
Il regarda autour de lui et ne vit personne.
Marius crut s'être trompé, et que c'était une illusion ajoutée par son
esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
fit un pas pour sortir de l'enfoncement reculé où était la barricade.
--Monsieur Marius! répéta la voix.
Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
regarda, et ne vit rien.
--À vos pieds, dit la voix.
Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se traînait vers lui.
Cela rampait sur le pavé. C'était cela qui lui parlait.
Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait à une
mare de sang. Marius entrevit une tête pâle qui se dressait vers lui et
qui lui dit:
--Vous ne me reconnaissez pas?
--Non.
--Éponine.
Marius se baissa vivement. C'était en effet cette malheureuse enfant.
Elle était habillée en homme.
--Comment êtes-vous ici? que faites-vous là?
--Je meurs, lui dit-elle.
Il y a des mots et des incidents qui réveillent les êtres accablés.
Marius s'écria comme en sursaut:
--Vous êtes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
faire mal? où souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'êtes-vous
venue faire ici?
Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.
En la soulevant il rencontra sa main.
Elle poussa un cri faible.
--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.
--Un peu.
--Mais je n'ai touché que votre main.
Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
main vit un trou noir.
--Qu'avez-vous donc à la main? dit-il.
--Elle est percée.
--Percée!
--Oui.
--De quoi?
--D'une balle.
--Comment?
--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?
--Oui, et une main qui l'a bouché.
--C'était la mienne.
Marius eut un frémissement:
--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
pas d'une main percée.
Elle murmura:
--La balle a traversé la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
inutile de m'ôter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous près de moi sur cette
pierre.
Il obéit; elle posa sa tête sur les genoux de Marius, et, sans le
regarder, elle dit:
--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voilà! Je ne souffre plus.
Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
effort et regarda Marius.
--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
ce jardin, c'était bête, puisque c'était moi qui vous avais montré la
maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
vous....
Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui étaient
sans doute dans son esprit, elle reprit avec un déchirant sourire:
--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?
Elle continua:
--Voyez-vous, vous êtes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
barricade. C'est moi qui vous ai amené ici, tiens! Vous allez mourir.
J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drôle! Mais c'est
que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reçu cette balle, je me
suis traînée ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramassée. Je vous
attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
rappelez-vous le jour où je suis entrée dans votre chambre et où je me
suis mirée dans votre miroir, et le jour où je vous ai rencontré sur le
boulevard près des femmes en journée? Comme les oiseaux chantaient! Il
n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donné cent sous, et je vous ai
dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramassé votre pièce au
moins? Vous n'êtes pas riche. Je n'ai pas pensé à vous dire de la
ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
mourir.
Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait
sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où
il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instants un flot de
sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.
Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde
compassion.
--Oh! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe!
Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
pavé.
En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et
chantait gaîment la chanson alors si populaire:
_En voyant Lafayette,_
_Le gendarme répète:_
_Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_
Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura:
--C'est lui.
Et se tournant vers Marius:
--Mon frère est là. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.
--Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
douloureux de son coeur aux devoirs que son père lui avait légués envers
les Thénardier, qui est votre frère?
--Ce petit.
--Celui qui chante?
--Oui.
Marius fit un mouvement.
--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent.
Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et
coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle
approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
ajouta avec une expression étrange:
--Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste.
Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en
voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se
revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.
Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais
elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.
--Prenez, dit-elle.
Marius prit la lettre.
Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.
--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....
Et elle s'arrêta.
--Quoi? demanda Marius.
--Promettez-moi!
--Je vous promets.
--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
morte.--Je le sentirai.
Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières
se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile;
tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle
ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la
mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un
autre monde:
--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse
de vous.
Elle essaya encore de sourire et expira.
Chapitre VII
Gavroche profond calculateur des distances
Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où
perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette;
c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme.
Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Éponine lui
avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. Il était
impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée
enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à déplier ce
papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.
Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit
billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était
d'une écriture de femme et portait:
--À monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
Verrerie, nº 16.
Il défit le cachet, et lut:
«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
serons à Londres. COSETTE, 4 juin.»
Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas
l'écriture de Cosette.
Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout
fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée,
déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue
Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles
avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller
en femme pendant qu'Éponine se déguisait en homme. C'était elle qui au
Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif:
_Déménagez_. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette:
_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Armé avec Toussaint.
La semaine prochaine nous serons à Londres_. Cosette, atterrée de ce
coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment
faire mettre la lettre à la poste? Elle ne sortait pas seule, et
Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la
lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à
travers la grille Éponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans
cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui
avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche.
Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius,
non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et
aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marius, ou au
moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se
jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et
y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de
l'endroit où l'on construisait la barricade; et bien sûre, puisque
Marius n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre,
qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
était allée rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoyé, au
nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la
barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne
trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de
son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
Elle était morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne
l'aura!
Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au
mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marius
ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris
désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
tôt fait.
Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir: informer
Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la
catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Éponine
et fils de Thénardier.
Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où
il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une
feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes:
«Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a
refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
t'ai plus trouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens.
Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et
te sourira.»
N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier
en quatre et y mit cette adresse:
_À Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Armé, nº 7._
La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre
lignes:
«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père,
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, nº 6, au Marais.»
Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
et dévouée.
--Veux-tu faire quelque chose pour moi?
--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit.
--Tu vois bien cette lettre?
--Oui.
--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras à son
adresse, à mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Armé, nº 7.
L'héroïque enfant répondit:
--Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y
serai pas.
--La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute
apparence et ne sera pas prise avant demain midi.
Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se
prolongeait en effet. C'était une de ces intermittences, fréquentes dans
les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
d'acharnement.
--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?
--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les
rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.
Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se
grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements
d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.
--C'est bon, dit-il.
Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.
Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas
dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection.
Cette idée, la voici:
--Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vais
porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps.
Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
Chapitre I
Buvard, bavard
Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprès des émeutes de l'âme?
L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
Valjean, en ce moment-là même, était en proie à un soulèvement
effrayants. Tous les gouffres s'étaient rouverts en lui. Lui aussi
frissonnait, comme Paris, au seuil d'une révolution formidable et
obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience
s'étaient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
on pouvait dire: les deux principes sont en présence. L'ange blanc et
l'ange noir vont se saisir corps à corps sur le pont de l'abîme. Lequel
des deux précipitera l'autre? Qui l'emportera?
La veille de ce même jour 5 juin, Jean Valjean, accompagné de Cosette et
de Toussaint, s'était installé rue de l'Homme-Armé. Une péripétie l'y
attendait.
Cosette n'avait pas quitté la rue Plumet sans un essai de résistance.
Pour la première fois depuis qu'ils existaient côte à côte, la volonté
de Cosette et la volonté de Jean Valjean s'étaient montrées distinctes,
et s'étaient, sinon heurtées, du moins contredites. Il y avait eu
objection d'un côté et inflexibilité de l'autre. Le brusque conseil:
_déménagez_, jeté par un inconnu à Jean Valjean, l'avait alarmé au point
de le rendre absolu. Il se croyait dépisté et poursuivi. Cosette avait
dû céder.
Tous deux étaient arrivés rue de l'Homme-Armé sans desserrer les dents
et sans se dire un mot, absorbés chacun dans leur préoccupation
personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquiétude de Jean
Valjean.
Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
ses précédentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-être
pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrière lui, ni
lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dévouée et sûre. De
domestique à maître, la trahison commence par la curiosité. Or,
Toussaint, comme si elle eût été prédestinée à être la servante de Jean
Valjean, n'était pas curieuse. Elle disait à travers son bégayement,
dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de même de même; je
chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)
Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean
Valjean n'avait rien emporté que la petite valise embaumée baptisée par
Cosette _l'inséparable_. Des malles pleines eussent exigé des
commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait
fait venir un fiacre à la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
était allé.
C'est à grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
d'empaqueter un peu de linge et de vêtements et quelques objets de
toilette. Cosette, elle, n'avait emporté que sa papeterie et son buvard.
Jean Valjean, pour accroître la solitude et l'ombre de cette
disparition, s'était arrangé de façon à ne quitter le pavillon de la rue
Plumet qu'à la chute du jour, ce qui avait laissé à Cosette le temps
d'écrire son billet à Marius. On était arrivé rue de l'Homme-Armé à la
nuit close.
On s'était couché silencieusement.
Le logement de la rue de l'Homme-Armé était situé dans une arrière-cour,
à un deuxième étage, et composé de deux chambres à coucher, d'une salle
à manger et d'une cuisine attenante à la salle à manger, avec soupente
où il y avait un lit de sangle qui échut à Toussaint. La salle à manger
était en même temps l'antichambre et séparait les deux chambres à
coucher. L'appartement était pourvu des ustensiles nécessaires.
On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquiète; la nature
humaine est ainsi. À peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Armé que
son anxiété s'éclaircit, et, par degrés, se dissipa. Il y a des lieux
calmants qui agissent en quelque sorte mécaniquement sur l'esprit. Rue
obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
contagion de tranquillité dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
étroite qu'elle est barrée aux voitures par un madrier transversal posé
sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
crépusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'émotions
entre ses deux rangées de hautes maisons centenaires qui se taisent
comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pût le trouver là?
Son premier soin fut de mettre _l'inséparable_ à côté de lui.
Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
lendemain matin, il s'éveilla presque gai. Il trouva charmante la salle
à manger qui était hideuse, meublée d'une vieille table ronde, d'un
buffet bas que surmontait un miroir penché, d'un fauteuil vermoulu et de
quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces
paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
Jean Valjean.
Quant à Cosette, elle s'était fait apporter par Toussaint un bouillon
dans sa chambre, et ne parut que le soir.
Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, très occupée de ce
petit emménagement, avait mis sur la table de la salle à manger une
volaille froide que Cosette, par déférence pour son père, avait consenti
à regarder.
Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit
bonsoir à Jean Valjean et s'était enfermée dans sa chambre à coucher.
Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et accoudé sur
la table, rasséréné peu à peu, rentrait en possession de sa sécurité.
Pendant qu'il faisait ce sobre dîner, il avait perçu confusément, à deux
ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de
combinaisons intérieures, il n'y avait point pris garde. À vrai dire, il
n'avait pas entendu.
Il se leva, et se mit à marcher de la fenêtre à la porte et de la porte
à la fenêtre, de plus en plus apaisé.
Avec le calme, Cosette, sa préoccupation unique, revenait dans sa
pensée. Non qu'il s'émût de cette migraine, petite crise de nerfs,
bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paraîtrait pas dans
un jour ou deux; mais il songeait à l'avenir, et, comme d'habitude, il y
songeait avec douceur. Après tout, il ne voyait aucun obstacle à ce que
la vie heureuse reprît son cours. À de certaines heures, tout semble
impossible; à d'autres heures, tout paraît aisé; Jean Valjean était dans
une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire après les
mauvaises, comme le jour après la nuit, par cette loi de succession et
de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits
superficiels appellent antithèse. Dans cette paisible rue où il se
réfugiait, Jean Valjean se dégageait de tout ce qui l'avait troublé
depuis quelque temps. Par cela même qu'il avait vu beaucoup de ténèbres,
il commençait à apercevoir un peu d'azur. Avoir quitté la rue Plumet
sans complication et sans incident, c'était déjà un bon pas de fait.
Peut-être serait-il sage de se dépayser, ne fût-ce que pour quelques
mois, et d'aller à Londres. Eh bien, on irait. Être en France, être en
Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il eût près de lui
Cosette? Cosette était sa nation. Cosette suffisait à son bonheur;
l'idée qu'il ne suffisait peut-être pas, lui, au bonheur de Cosette,
cette idée, qui avait été autrefois sa fièvre et son insomnie, ne se
présentait même pas à son esprit. Il était dans le collapsus de toutes
ses douleurs passées, et en plein optimisme. Cosette, étant près de lui,
lui semblait à lui; effet d'optique que tout le monde a éprouvé. Il
arrangeait en lui-même, et avec toutes sortes de facilités, le départ
pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa félicité se reconstruire
n'importe où dans les perspectives de sa rêverie.
Tout en marchant de long en large à pas lents, son regard rencontra tout
à coup quelque chose d'étrange.
Il aperçut en face de lui, dans le miroir incliné qui surmontait le
buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:
«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, nº 7. Dans huit jours nous
serons à Londres. COSETTE. 4 juin.»
Jean Valjean s'arrêta hagard.
Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le
miroir, et, toute à sa douloureuse angoisse, l'avait oublié là, sans
même remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément à
la page sur laquelle elle avait appuyé, pour les sécher, les quatre
lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier
passant rue Plumet. L'écriture s'était imprimée sur le buvard.
Le miroir reflétait l'écriture.