Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une

insurrection. Hors des quartiers insurgés, rien n'est d'ordinaire plus

étrangement calme que la physionomie de Paris pendant une émeute. Paris

s'accoutume très vite à tout,--ce n'est qu'une émeute,--et Paris a tant

d'affaires qu'il ne se dérange pas pour si peu. Ces villes colossales

peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent

seules contenir en même temps la guerre civile et on ne sait quelle

bizarre tranquillité. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand

on entend le tambour, le rappel, la générale, le boutiquier se borne à

dire:

--Il paraît qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.

Ou:

--Faubourg Saint-Antoine.

Souvent il ajoute avec insouciance:

--Quelque part par là.

Plus tard, quand on distingue le vacarme déchirant et lugubre de la

mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:

--Ça chauffe donc? Tiens, ça chauffe?

Un moment après, si l'émeute approche et gagne, il ferme précipitamment

sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est-à-dire met ses

marchandises en sûreté et risque sa personne.

On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on

prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille

crible les façades des maisons, les balles tuent les gens dans leur

alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là, on

entend le choc des billes de billard dans les cafés.

Les curieux causent et rient à deux pas de ces rues pleines de guerre;

les théâtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres

cheminent; les passants vont dîner en ville. Quelquefois dans le

quartier même où l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour

laisser passer une noce.

Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux

homme infirme traînant une charrette à bras surmontée d'un chiffon

tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide

quelconque, allait et venait de la barricade à la troupe et de la troupe

à la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantôt au

gouvernement, tantôt à l'anarchie.

Rien n'est plus étrange; et c'est là le caractère propre des émeutes de

Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela

deux choses, la grandeur de Paris, et sa gaîté. Il faut la ville de

Voltaire et de Napoléon.

Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande

ville sentit quelque chose qui était peut-être plus fort qu'elle. Elle

eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les

plus «désintéressés», les portes, les fenêtres et les volets fermés en

plein jour. Les courageux s'armèrent, les poltrons se cachèrent. Le

passant insouciant et affairé disparut. Beaucoup de ces rues étaient

vides comme à quatre heures du matin. On colportait des détails

alarmants, on répandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ étaient maîtres

de la Banque;--que, rien qu'au cloître de Saint-Merry, ils étaient six

cents, retranchés et crénelés dans l'église;--que la ligne n'était pas

sûre;--qu'Armand Carrel avait été voir le maréchal Clausel, et que le

maréchal avait dit: _Ayez d'abord un régiment;_--que Lafayette était

malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis à vous. Je vous

suivrai partout où il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se

tenir sur ses gardes; qu'à la nuit il y aurait des gens qui pilleraient

les maisons isolées dans les coins déserts de Paris (ici on

reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mêlée au

gouvernement);--qu'une batterie avait été établie rue

Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu'à minuit,

ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient à la fois

sur le centre de l'émeute, la première venant de la Bastille, la

deuxième de la porte Saint-Martin, la troisième de la Grève, la

quatrième des halles;--que peut-être aussi les troupes évacueraient

Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui

arriverait, mais qu'à coup sûr, cette fois, c'était grave.--On se

préoccupait des hésitations du maréchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il

pas tout de suite?--Il est certain qu'il était profondément absorbé. Le

vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.

Le soir vint, les théâtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient

d'un air irrité; on fouillait les passants; on arrêtait les suspects. Il

y avait à neuf heures plus de huit cents personnes arrêtées; la

préfecture de police était encombrée, la Conciergerie encombrée, la

Force encombrée. À la Conciergerie, en particulier, le long souterrain

qu'on nomme la rue de Paris était jonché de bottes de paille sur

lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,

Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remuée par tous

ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers

couchaient en plein air dans les préaux les uns sur les autres.

L'anxiété était partout, et un certain tremblement, peu habituel à

Paris.

On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mères

s'inquiétaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas

rentré!_ Il y avait à peine au loin quelques rares roulements de

voitures. On écoutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les

tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:

_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les

clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de

Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes armés

surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez

vous! Et l'on se hâtait de verrouiller les portes. On disait: Comment

cela finira-t-il? D'instant en instant, à mesure que la nuit tombait,

Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de

l'émeute.

Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan

Chapitre I

Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche.

Influence d'un académicien sur cette poésie

À l'instant où l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la

troupe devant l'Arsenal, détermina un mouvement d'avant en arrière dans

la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des

boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tête du convoi, ce fut un

effrayant reflux. La cohue s'ébranla, les rangs se rompirent, tous

coururent, partirent, s'échappèrent, les uns avec les cris de l'attaque,

les autres avec la pâleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les

boulevards se divisa en un clin d'oeil, déborda à droite et à gauche et

se répandit en torrents dans deux cents rues à la fois avec le

ruissellement d'une écluse lâchée. En ce moment un enfant déguenillé qui

descendait par la rue Ménilmontant, tenant à la main une branche de

faux-ébénier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de

Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de

bric-à-brac un vieux pistolet d'arçon. Il jeta sa branche fleurie sur le

pavé, et cria:

--Mère chose, je vous emprunte votre machin.

Et il se sauva avec le pistolet.

Deux minutes après, un flot de bourgeois épouvantés qui s'enfuyait par

la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son

pistolet et qui chantait:

_La nuit on ne voit rien,_

_Le jour on voit très bien,_

_D'un écrit apocryphe_

_Le bourgeois s'ébouriffe,_

_Pratiquez la vertu,_

_Tutu chapeau pointu!_

C'était le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.

Sur le boulevard il s'aperçut que le pistolet n'avait pas de chien.

De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes

les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous

l'ignorons. Qui sait? de lui peut-être. Gavroche d'ailleurs était au

courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mêlait

son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri

des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le répertoire

des oiseaux avec le répertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,

tribu contiguë à la sienne. Il avait, à ce qu'il paraît, été trois mois

apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur

Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche était un gamin de lettres.

Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit

pluvieuse où il avait offert à deux mioches l'hospitalité de son

éléphant, c'était pour ses propres frères qu'il avait fait office de

providence. Ses frères le soir, son père le matin; voilà quelle avait

été sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il était

retourné en hâte à l'éléphant, en avait artistement extrait les deux

mômes, avait partagé avec eux le déjeuner quelconque qu'il avait

inventé, puis s'en était allé, les confiant à cette bonne mère la rue

qui l'avait à peu près élevé lui-même. En les quittant, il leur avait

donné rendez-vous pour le soir au même endroit, et leur avait laissé

pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je

m'esbigne, ou, comme on dit à la cour, je file. Les mioches, si vous ne

retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai à souper

et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramassés par quelque sergent de

ville et mis au dépôt, ou volés par quelque saltimbanque, ou simplement

égarés dans l'immense casse-tête chinois parisien, n'étaient pas

revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces

perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines

s'étaient écoulées depuis cette nuit-là. Il lui était arrivé plus d'une

fois de se gratter le dessus de la tête et de dire: Où diable sont mes

deux enfants?

Cependant, il était parvenu, son pistolet au poing, rue du

Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une

boutique ouverte, et, chose digne de réflexion, une boutique de

pâtissier. C'était une occasion providentielle de manger encore un

chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrêta,

tâta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva

rien, pas un sou, et se mit à crier: Au secours!

Il est dur de manquer le gâteau suprême.

Gavroche n'en continua pas moins son chemin.

Deux minutes après, il était rue Saint-Louis. En traversant la rue du

Parc-Royal il sentit le besoin de se dédommager du chausson de pommes

impossible, et il se donna l'immense volupté de déchirer en plein jour

les affiches de spectacle.

Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'êtres bien portants qui lui

parurent des propriétaires, il haussa les épaules et cracha au hasard

devant lui cette gorgée de bile philosophique:

--Ces rentiers, comme c'est gras! Ça se gave. Ça patauge dans les bons

dîners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent

rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.

Chapitre II

Gavroche en marche

L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient à la main en pleine rue

est une telle fonction publique que Gavroche sentait croître sa verve à

chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il

chantait:

--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cassé

mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'à

se bien tenir, je vas leur éternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce

que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons

pas de respect aux chiens. Avec ça que je voudrais bien en avoir un à

mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, ça chauffe, ça jette un

petit bouillon, ça mijote. Il est temps d'écumer le pot. En avant les

hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la

patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais

c'est égal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du

despotisme.

En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait

s'étant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pavé, et releva

l'homme, puis il aida à relever le cheval. Après quoi il ramassa son

pistolet et reprit son chemin.

Rue de Thorigny, tout était paix et silence. Cette apathie, propre au

Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commères

causaient sur le pas d'une porte. L'Écosse a des trios de sorcières,

mais Paris a des quatuor de commères; et le «tu seras roi» serait tout

aussi lugubrement jeté à Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'à

Macbeth dans la bruyère d'Armuyr. Ce serait à peu près le même

croassement.

Les commères de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs

affaires. C'étaient trois portières et une chiffonnière avec sa hotte et

son crochet.

Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la

vieillesse qui sont la caducité, la décrépitude, la ruine et la

tristesse.

La chiffonnière était humble. Dans ce monde en plein vent, la

chiffonnière salue, la portière protège. Cela tient au coin de la borne

qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la

fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bonté dans le

balai.

Cette chiffonnière était une hotte reconnaissante, et elle souriait,

quel sourire! aux trois portières. Il se disait des choses comme ceci:

--Ah çà, votre chat est donc toujours méchant?

--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des

chiens. C'est les chiens qui se plaignent.

--Et le monde aussi.

--Pourtant les puces de chat ne vont pas après le monde.

--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle

une année où il y avait tant de chiens qu'on a été obligé de le mettre

dans les journaux. C'était du temps qu'il y avait aux Tuileries de

grands moutons qui traînaient la petite voiture du roi de Rome. Vous

rappelez-vous le roi de Rome?

--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.

--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.

--C'est la viande qui est chère, mame Patagon!

--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur

horrible. On n'a plus que de la réjouissance.

Ici la chiffonnière intervint:

--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On

ne jette plus rien. On mange tout.

--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulême.

--Ah, Ça C'est vrai, répondit la chiffonnière avec déférence, moi j'ai

un état.

Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d'étalage qui

est le fond de l'homme, ajouta:

--Le matin en rentrant, j'épluche l'hotte, je fais mon treillage

(probablement triage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les

chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans

mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le

coin de la fenêtre, les choses bonnes à manger dans mon écuelle, les

morceaux de verre dans la cheminée, les savates derrière la porte, et

les os sous mon lit.

Gavroche, arrêté derrière, écoutait:

--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc à parler politique?

Une bordée l'assaillit, composée d'une huée quadruple.

--En voilà encore un scélérat!

--Qu'est-ce qu'il a donc à son moignon? Un pistolet?

--Je vous demande un peu, ce gueux de môme!

--Ça n'est pas tranquille si ça ne renverse pas l'autorité.

Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le

bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.

La chiffonnière cria:

--Méchant va-nu-pattes!

Celle qui répondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une

contre l'autre avec scandale:

--Il va y avoir des malheurs, c'est sûr. Le galopin d'à côté qui a une

barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en

bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le

bras à un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passée une

révolution à... à... à...--où est le veau!--à Pontoise. Et puis le

voyez-vous là avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il paraît

qu'il y a des canons tout plein les Célestins. Comment voulez-vous que

fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour

déranger le monde, quand on commençait à être un peu tranquille après

tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine

que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout ça va encore faire

renchérir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir

guillotiner, malfaiteur!

--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.

Et il passa outre.

Quand il fut rue Pavée, la chiffonnière lui revint à l'esprit, et il eut

ce soliloque:

--Tu as tort d'insulter les révolutionnaires, mère Coin-de-la-Borne. Ce

pistolet-là, c'est dans ton intérêt. C'est pour que tu aies dans ta

hotte plus de choses bonnes à manger.

Tout à coup il entendit du bruit derrière lui; c'était la portière

Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en

criant:

--Tu n'es qu'un bâtard!

--Ça, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manière profonde.

Peu après, il passait devant l'hôtel Lamoignon. Là il poussa cet appel:

--En route pour la bataille!

Et il fut pris d'un accès de mélancolie. Il regarda son pistolet d'un

air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.

--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.

Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche très maigre vint à

passer. Gavroche s'apitoya.

--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc avalé un tonneau qu'on te

voit tous les cerceaux.

Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.

Chapitre III

Juste indignation d'un perruquier

Le digne perruquier qui avait chassé les deux petits auxquels Gavroche

avait ouvert l'intestin paternel de l'éléphant, était en ce moment dans

sa boutique occupé à raser un vieux soldat légionnaire qui avait servi

sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parlé au

vétéran de l'émeute, puis du général Lamarque, et de Lamarque on était

venu à l'Empereur. De là une conversation de barbier à soldat, que

Prudhomme, s'il eût été présent, eût enrichie d'arabesques, et qu'il eût

intitulée: _Dialogue du rasoir et du sabre_.

--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il à

cheval?

--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.

--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?

Le jour où il m'a donné la croix, j'ai remarqué sa bête. C'était une

jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles très écartées,

la selle profonde, une fine tête marquée d'une étoile noire, le cou très

long, les genoux fortement articulés, les côtes saillantes, les épaules

obliques, l'arrière-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de

haut.

--Joli cheval, fit le perruquier.

--C'était la bête de sa majesté.

Le perruquier sentit qu'après ce mot, un peu de silence était

convenable, il s'y conforma, puis reprit:

--L'Empereur n'a été blessé qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux soldat répondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui

y a été.

--Au talon. À Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce

jour-là. Il était propre comme un sou.

--Et vous, monsieur le vétéran, vous avez dû être souvent blessé?

--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reçu à Marengo deux

coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit à Austerlitz,

une autre dans la hanche gauche à Iéna, à Friedland un coup de

bayonnette là,--à la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe où, à

Lutzen un éclat d'obus qui m'a écrasé un doigt...--Ah! et puis à

Waterloo un biscaïen dans la cuisse. Voilà tout.

--Comme c'est beau, s'écria le perruquier avec un accent pindarique, de

mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutôt que de

crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec

les drogues, les cataplasmes, la seringue et le médecin, j'aimerais

mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!

--Vous n'êtes pas dégoûté, fit le soldat.

Il achevait à peine qu'un effroyable fracas ébranla la boutique. Une

vitre de la devanture venait de s'étoiler brusquement.

Le perruquier devint blême.

--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!

--Quoi?

--Un boulet de canon.

--Le voici, dit le soldat.

Et il ramassa quelque chose qui roulait à terre. C'était un caillou.

Le perruquier courut à la vitre brisée et vit Gavroche qui s'enfuyait à

toutes jambes vers le marché Saint-Jean. En passant devant la boutique

du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mômes sur le coeur, n'avait

pu résister au désir de lui dire bonjour, et lui avait jeté une pierre

dans ses carreaux.

--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc était devenu bleu, cela

fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait à ce gamin-là?

Chapitre IV

L'enfant s'étonne du vieillard

Cependant Gavroche, au marché Saint-Jean, dont le poste était déjà

désarmé, venait--d'opérer sa jonction--avec une bande conduite par

Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils étaient à peu près

armés. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvés et grossissaient

le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse à deux coups, Combeferre un

fusil de garde national portant un numéro de légion, et dans sa ceinture

deux pistolets que sa redingote déboutonnée laissait voir, Jean

Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;

Courfeyrac agitait une canne à épée dégainée. Feuilly, un sabre nu au

poing, marchait en avant en criant: «Vive la Pologne!»

Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,

essoufflés, mouillés par la pluie, l'éclair dans les yeux. Gavroche les

aborda avec calme.

--Où allons-nous?

--Viens, dit Courfeyrac.

Derrière Feuilly marchait, ou plutôt bondissait Bahorel, poisson dans

l'eau de l'émeute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent

tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout éperdu:

--Voilà les rouges!

--Le rouge, les rouges! répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois.

Quant à moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon

rouge ne m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la

peur du rouge aux bêtes à cornes.

Il avisa un coin de mur où était placardée la plus pacifique feuille de

papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de

carême adressé par l'archevêque de Paris à ses «ouailles».

Bahorel s'écria:

--Ouailles; manière polie de dire oies.

Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche. À partir de

cet instant, Gavroche se mit à étudier Bahorel.

--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais dû laisser ce

mandement tranquille, ce n'est pas à lui que nous avons affaire, tu

dépenses inutilement de la colère. Garde ta provision. On ne fait pas

feu hors des rangs, pas plus avec l'âme qu'avec le fusil.

--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'évêque me

choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le

genre froid brûlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dépense pas,

je prends de l'élan; et si j'ai déchiré ce mandement, Hercle! c'est pour

me mettre en appétit.

Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de

s'instruire, et ce déchireur d'affiches-là avait son estime. Il lui

demanda:

--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?

Bahorel répondit:

--Cela veut dire sacré nom d'un chien en latin.

Ici Bahorel reconnut à une fenêtre un jeune homme pâle à barbe noire qui

les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:

--Vite, des cartouches! _para bellum_.

--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le

latin.

Un cortège tumultueux les accompagnait, étudiants, artistes, jeunes gens

affiliés à la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, armés de bâtons

et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets

entrés dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait très vieux,

marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se hâtait pour ne

point rester en arrière, quoiqu'il eût l'air pensif. Gavroche l'aperçut:

--Keksekça? dit-il à Courfeyrac.

--C'est un vieux.

C'était M. Mabeuf.

Chapitre V

Le vieillard

Disons ce qui s'était passé:

Enjolras et ses amis étaient sur le boulevard Bourdon près des greniers

d'abondance au moment où les dragons avaient chargé. Enjolras,

Courfeyrac et Combeferre étaient de ceux qui avaient pris par la rue

Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguières ils avaient

rencontré un vieillard qui cheminait.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 22 / 30 段