À Paris, le faubourg Saint-Marceau n'était guère moins bourdonnant que

le faubourg Saint-Antoine, et les écoles pas moins émues que les

faubourgs. Un café de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des

Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de

ralliement aux étudiants. La société des Amis de l'A B C, affiliée aux

mutuellistes d'Angers et à la Cougourde d'Aix, se réunissait, on l'a vu,

au café Musain. Ces mêmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous

l'avons dit, dans un restaurant cabaret près de la rue Mondétour qu'on

appelait Corinthe. Ces réunions étaient secrètes. D'autres étaient aussi

publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce

fragment d'un interrogatoire subi dans un des procès ultérieurs:--Où se

tint cette réunion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles

sections étaient là?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui

était le chef?--Moi.--Vous êtes trop jeune pour avoir pris tout seul ce

grave parti d'attaquer le gouvernement. D'où vous venaient vos

instructions?--Du comité central.

L'armée était minée en même temps que la population, comme le prouvèrent

plus tard les mouvements de Belfort, de Lunéville et d'Épinal. On

comptait sur le cinquante-deuxième régiment, sur le cinquième, sur le

huitième, sur le trente-septième, et sur le vingtième léger. En

Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la

Liberté_, c'est-à-dire un mât surmonté d'un bonnet rouge.

Telle était la situation.

Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe

de population, comme nous l'avons dit en commençant, la rendait sensible

et l'accentuait. C'est là qu'était le point de côté.

Ce vieux faubourg, peuplé comme une fourmilière, laborieux, courageux et

colère comme une ruche, frémissait dans l'attente et dans le désir d'une

commotion. Tout s'y agitait sans que le travail fût pour cela

interrompu. Rien ne saurait donner l'idée de cette physionomie vive et

sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes détresses cachées sous le

toit des mansardes; il y a là aussi des intelligences ardentes et rares.

C'est surtout en fait de détresse et d'intelligence qu'il est dangereux

que les extrêmes se touchent.

Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de

tressaillement; car il reçoit le contre-coup des crises commerciales,

des faillites, des grèves, des chômages, inhérents aux grands

ébranlements politiques. En temps de révolution la misère est à la fois

cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,

pleine de vertu fière, capable au plus haut point de calorique latent,

toujours prête aux prises d'armes, prompte aux explosions, irritée,

profonde, minée, semblait n'attendre que la chute d'une flammèche.

Toutes les fois que de certaines étincelles flottent sur l'horizon,

chassées par le vent des événements, on ne peut s'empêcher de songer au

faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a placé aux portes de

Paris cette poudrière de souffrances et d'idées.

Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessinés

dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notoriété historique. En

temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte

d'esprit prophétique et un effluve d'avenir y circule, enflant les

coeurs et grandissant les âmes. Les cabarets du faubourg Antoine

ressemblent à ces tavernes du Mont Aventin bâties sur l'antre de la

sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés; tavernes dont

les tables étaient presque des trépieds, et où l'on buvait ce qu'Ennius

appelle _le vin sibyllin_.

Le faubourg Saint-Antoine est un réservoir de peuple. L'ébranlement

révolutionnaire y fait des fissures par où coule la souveraineté

populaire. Cette souveraineté peut mal faire, elle se trompe comme toute

autre; mais, même fourvoyée, elle reste grande. On peut dire d'elle

comme du cyclope aveugle, _Ingens_.

En 93, selon que l'idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que

c'était le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du

faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes

héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les

jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants,

farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux

Paris bouleversé, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des

oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour

l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,

la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour

tous, l'édénisation du monde, le progrès; et cette chose sainte, bonne

et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la

réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la

bouche. C'étaient les sauvages, oui; mais les sauvages de la

civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, fût-ce par le

tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils

semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la

lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,

mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,

souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en

plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à

une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent

doucement pour le maintien et la conservation du passé, du Moyen-Âge, du

droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine

de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le

sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcé à

l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la

barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grâce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute à pic

n'est nécessaire, pas plus en avant qu'en arrière. Ni despotisme, ni

terrorisme. Nous voulons le progrès en pente douce.

Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est là toute la politique

de Dieu.

Chapitre VI

Enjolras et ses lieutenants

À peu près vers cette époque, Enjolras, en vue de l'événement possible,

fit une sorte de recensement mystérieux.

Tous étaient en conciliabule au café Musain.

Enjolras dit, en mêlant à ses paroles quelques métaphores

demi-énigmatiques, mais significatives:

--Il convient de savoir où l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si

l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela

ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper

des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il

n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il

ne s'agit pas de remettre ce travail-là à demain. Les révolutionnaires

doivent toujours être pressés; le progrès n'a pas de temps à perdre.

Défions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dépourvu.

Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et

de voir si elles tiennent. Cette affaire doit être coulée à fond

aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour

de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux

de la Glacière. Combeferre m'a promis d'aller à Picpus. Il y a là tout

un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les

maçons s'attiédissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de

la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Joly ira à la clinique de Dupuytren et

tâtera le pouls à l'école de médecine. Bossuet fera un petit tour au

palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la

Cougourde.

--Voilà tout réglé, dit Courfeyrac.

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Une chose très importante.

--Qu'est-ce? demanda Combeferre.

--La barrière du Maine, répondit Enjolras.

Enjolras resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis reprit:

--Barrière du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens

des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette

à refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.

Ils pensent à autre chose. Ils s'éteignent. Ils passent leur temps à

jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.

C'est chez Richefeu qu'ils se réunissent. On les y trouverait entre midi

et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-là. J'avais compté

pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne

vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrière du Maine. Je n'ai

plus personne.

--Et moi, dit Grantaire, je suis là.

--Toi?

--Moi.

--Toi, endoctriner des républicains! toi, réchauffer, au nom des

principes, des coeurs refroidis!

--Pourquoi pas?

--Est-ce que tu peux être bon à quelque chose?

--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.

--Tu ne crois à rien.

--Je crois à toi.

--Grantaire, veux-tu me rendre un service?

--Tous. Cirer tes bottes.

--Eh bien, ne te mêle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.

--Tu es un ingrat, Enjolras.

--Tu serais homme à aller barrière du Maine! tu en serais capable!

--Je suis capable de descendre rue des Grès, de traverser la place

Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la

rue de Vaugirard, de dépasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,

d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrière moi le Conseil de

guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le

boulevard, de suivre la chaussée du Maine, de franchir la barrière, et

d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont

capables.

--Connais-tu un peu ces camarades-là de chez Richefeu?

--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.

--Qu'est-ce que tu leur diras?

--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.

--Toi!

--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis

terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par

coeur ma constitution de l'an Deux.»La liberté du citoyen finit où la

liberté d'un autre citoyen commence.» Est-ce que tu me prends pour une

brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la

souveraineté du peuple, sapristi! Je suis même un peu hébertiste. Je

puis rabâcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses

superbes.

--Sois sérieux, dit Enjolras.

--Je suis farouche, répondit Grantaire.

Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend

son parti.

--Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière

du Maine.

Grantaire logeait dans un garni tout voisin du café Musain. Il sortit,

et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à

la Robespierre.

--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.

Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux

pointes écarlates du gilet.

Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille:

--Sois tranquille.

Il enfonça son chapeau résolument et partit.

Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte.

Tous les amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur

besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.

Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors

plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce

côté de Paris.

Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en

lui-même la revue de la situation. La gravité des événements était

visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale

latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et

les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les

renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans

ténébreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-être. Le

peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la révolution

reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:

La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il

avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur

Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et

pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la

verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean

Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de

pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à

l'oeuvre. À coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien.

Ceci le fit penser à Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrière du Maine

me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?

Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.

Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la

tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant

retomber la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la

salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.

Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix.

C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.

Grantaire était assis vis-à-vis d'une autre figure, à une table de

marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il

frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:

--Double-six.

--Du quatre.

--Le porc! je n'en ai plus.

--Tu es mort. Du deux.

--Du six.

--Du trois.

--De l'as.

--À moi la pose.

--Quatre points.

--Péniblement.

--À toi.

--J'ai fait une faute énorme.

--Tu vas bien.

--Quinze.

--Sept de plus.

--Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!

--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au

commencement, cela changeait tout le jeu.

--Du deux même.

--De l'as.

--De l'as! Eh bien, du cinq.

--Je n'en ai pas.

--C'est toi qui as posé, je crois?

--Oui.

--Du blanc.

--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du deux.

--De l'as.

--Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.

--Domino.

--Nom d'un caniche!

Livre deuxième--Éponine

Chapitre I

Le Champ de l'Alouette

Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace

duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,

emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se

glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.

Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable

habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie

«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où

l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à

Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son

lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.

Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya

le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette

à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et

s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint

dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la

veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!

Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs

saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les

portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une

fille!

Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La

première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il

avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant

et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore

que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne

voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait

probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.

Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait

eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui

au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le

retrouver, mais il n'y parvint pas.

Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.

Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des

pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius

faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.

Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.

C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces

cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui

les donnait et pour Thénardier qui les recevait.--À qui cela peut-il

aller? songeait Courfeyrac.--D'où cela peut-il me venir? se demandait

Thénardier.

Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une

trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans

ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près

dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui

semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa

seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un

souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude

et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune

conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru

savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un

sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la

police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux

environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable

maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se

déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés

équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi

s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin

était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?

Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout

ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du

Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,

et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne

pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,

il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement

cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette

quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius

ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si

j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était

évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait

chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une

incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y

aspirait toujours, il ne l'espérait plus.

Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière

lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps

déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que

le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile

à quitter, difficile à reprendre.

Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose

discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence

en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui

corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des

lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des

idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par

l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!

Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la

même chose. Erreur!

La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.

Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une

nourriture.

Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était

survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet

et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.

Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que

le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.

L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit

détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de

vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la

générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,

qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les

nécessités surgissent.

Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés

comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces

deux trous, le suicide ou le crime.

À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour

aller se jeter à l'eau.

L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.

Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle

qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et

pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les

ténèbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée

et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit

intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait

pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait

un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que

ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes

s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je

pouvais seulement la revoir avant de mourir!

Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son

regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais

qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que

fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne

songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des

heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des

raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de

joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!--Puis il

ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.

Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait

pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à

de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui

attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de

papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le

plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il

appelait cela «lui écrire».

Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il

avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un

but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la

rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce

qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus

indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte

d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,

presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.

Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le

trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de

l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à

qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu

les choses de ce monde et le coeur des hommes à cette double lumière n'a

rien vu de vrai et ne sait rien.

L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.

Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.

Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à

parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir

distinctement le bord de l'escarpement sans fond.

--Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?

Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et

suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la

rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la

petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,

dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le

seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 3 / 30 段