Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les

Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif

Victor Hugo

LES MISÉRABLES

Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS

(1862)

TABLE DES MATIÈRES

Livre premier--Quelques pages d'histoire

Chapitre I Bien coupé

Chapitre II Mal cousu

Chapitre III Louis-Philippe

Chapitre IV Lézardes sous la fondation

Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore

Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants

Livre deuxième--Éponine

Chapitre I Le Champ de l'Alouette

Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons

Chapitre III Apparition au père Mabeuf

Chapitre IV Apparition à Marius

Livre troisième--La maison de la rue Plumet

Chapitre I La maison à secret

Chapitre II Jean Valjean garde national

Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille

Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre

Chapitre VI La bataille commence

Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie

Chapitre VIII La cadène

Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut

Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans

Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un

phénomène

Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement

Chapitre I La solitude et la caserne combinées

Chapitre II Peurs de Cosette

Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint

Chapitre IV Un coeur sous une pierre

Chapitre V Cosette après la lettre

Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos

Livre sixième--Le petit Gavroche

Chapitre I Méchante espièglerie du vent

Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand

Chapitre III Les péripéties de l'évasion

Livre septième--L'argot

Chapitre I Origine

Chapitre II Racines

Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit

Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer

Livre huitième--Les enchantements et les désolations

Chapitre I Pleine lumière

Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet

Chapitre III Commencement d'ombre

Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot

Chapitre V Choses de la nuit

Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette

Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence

Livre neuvième--Où vont-ils?

Chapitre I Jean Valjean

Chapitre II Marius

Chapitre III M. Mabeuf

Livre dixième--Le 5 juin 1832

Chapitre I La surface de la question

Chapitre II Le fond de la question

Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître

Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois

Chapitre V Originalité de Paris

Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan

Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de

Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie

Chapitre II Gavroche en marche

Chapitre III Juste indignation d'un perruquier

Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard

Chapitre V Le vieillard

Chapitre VI Recrues

Livre douzième--Corinthe

Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation

Chapitre II Gaîtés préalables

Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire

Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup

Chapitre V Les préparatifs

Chapitre VI En attendant

Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes

Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé

Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc

Livre treizième--Marius entre dans l'ombre

Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis

Chapitre II Paris à vol de hibou

Chapitre III L'extrême bord

Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir

Chapitre I Le drapeau--Premier acte

Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte

Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras

Chapitre IV Le baril de poudre

Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire

Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie

Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances

Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé

Chapitre I Buvard, bavard

Chapitre II Le gamin ennemi des lumières

Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment

Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche

Livre premier--Quelques pages d'histoire

Chapitre I

Bien coupé

1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la

Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les

plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui

les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la

grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses

sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des

intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique

formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant

à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories.

Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le

mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme

humaine.

Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner

assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes

principales.

Nous allons l'essayer.

La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à

définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du

sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une

grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les

politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que

le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être

petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands

événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands

hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On

donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon

petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au

soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec

Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on

est éreinté. Chacun demande un lit.

Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les

fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un

gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité,

du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits

surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces

faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,

ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et

la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des

fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.

En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits

accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est

la même chose que le repos pour les hommes.

C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur;

c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.

Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder.

Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses

qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se

doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.

La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut

la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce

qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon

possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le

droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre

chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon

et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de

s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la

maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à

chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,

c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté

devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle

avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle

aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.

Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle

se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la

France. Les racines de la société française n'étaient point dans les

Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne

constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.

Elles étaient partout, excepté sous le trône.

La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant

de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et

la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;

on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de

continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils

doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et

que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de

l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits

et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et

promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des

rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main sur les

garanties «octroyées» en 1814, sur les concessions, comme elle les

qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'étaient

nos conquêtes; ce qu'elle appelait nos empiétements, c'étaient nos

droits.

Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant

victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays, c'est-à-dire se

croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et

risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,

élevant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre

individuel, à la nation la souveraineté, au citoyen la liberté. En

d'autres termes, elle nia à la nation ce qui la faisait nation et au

citoyen ce qui le faisait citoyen.

C'est là le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de

juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas été

absolument hostile à toutes les formes du progrès. De grandes choses

s'étaient faites, elle étant à côté.

Sous la Restauration la nation s'était habituée à la discussion dans le

calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la

paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été

un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La

révolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la

parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le

tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.

On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.

Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant

quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands

principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'État:

l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la

parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes

à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons

furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la

providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur côté, mais du

côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec gravité, mais sans

autorité; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions

solennelles qui laissent une sombre émotion à l'histoire; ce ne fut ni

le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napoléon. Ils s'en

allèrent, voilà tout. Ils déposèrent la couronne et ne gardèrent pas

d'auréole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils

manquèrent dans une certaine mesure à la majesté de leur malheur.

Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table

ronde en table carrée, parut plus soucieux de l'étiquette en péril que

de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dévoués

qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui honoraient leur

race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaquée un matin à main

armée par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force

qu'elle n'eut pas de colère. Elle se défendit, se contint, remit les

choses à leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans

l'exil, hélas! et s'arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce

dais qui avait abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne

toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et précaution. Ce ne fut

pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la

France entière, la France victorieuse et enivrée de sa victoire, qui

sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves

paroles de Guillaume du Vair après la journée des barricades: «Il est

aysé à ceux qui ont accoutumé d'effleurer les faveurs des grands et

saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune affligée à

une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son

adversité; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours

vénérable, et principalement des affligés.»

Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret. Comme nous

venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacèrent

à l'horizon.

La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans

le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle avec enthousiasme et

joie, les autres s'en détournèrent, chacun selon sa nature. Les princes

de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermèrent les

yeux, blessés et stupéfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.

Effroi qui se comprend, colère qui s'excuse. Cette étrange révolution

avait à peine été un choc; elle n'avait pas même fait à la royauté

vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux

yeux des gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la

liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le tort

d'être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tenté ni

machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus irrités, les plus

frémissants, la saluaient; quels que soient nos égoïsmes et nos

rancunes, un respect mystérieux sort des événements dans lesquels on

sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.

La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.

Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De là l'éclat de la révolution de 1830, de

là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'être

violent.

Le droit, c'est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur. Le fait,

même le plus nécessaire en apparence, même le mieux accepté des

contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop

peu de droit ou point du tout de droit, est destiné infailliblement à

devenir, avec la durée du temps, difforme, immonde, peut-être même

monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le

fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on regarde

Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie, ni un démon, ni

un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est

pas seulement le fait italien, c'est le fait européen, le fait du

seizième siècle. Il semble hideux, et il l'est, en présence de l'idée

morale du dix-neuvième.

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des sociétés.

Terminer le duel, amalgamer l'idée pure avec la réalité humaine, faire

pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,

voilà le travail des sages.

Chapitre II

Mal cousu

Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.

La révolution de 1830 s'était vite arrêtée.

Sitôt qu'une révolution a fait côte, les habiles dépècent l'échouement.

Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes la

qualification d'hommes d'État; si bien que ce mot, homme d'État, a fini

par être un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, là où il

n'y a qu'habileté, il y a nécessairement petitesse. Dire: les habiles,

cela revient à dire: les médiocres.

De même que dire: les hommes d'État, cela équivaut quelquefois à dire:

les traîtres.

À en croire les habiles donc, les révolutions comme la Révolution de

Juillet sont des artères coupées; il faut une prompte ligature. Le

droit, trop grandement proclamé, ébranle. Aussi, une fois le droit

affirmé, il faut raffermir l'État. La liberté assurée, il faut songer au

pouvoir.

Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils commencent

à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement, qu'est-ce que le

pouvoir? deuxièmement, d'où vient-il?

Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmurée, et ils

continuent leur manoeuvre.

Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions profitables un

masque de nécessité, le premier besoin d'un peuple après une révolution,

quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se

procurer une dynastie. De cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix

après sa révolution, c'est-à-dire le temps de panser ses plaies et de

réparer sa maison. La dynastie cache l'échafaudage et couvre

l'ambulance.

Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

À la rigueur, le premier homme de génie ou même le premier homme de

fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas

Bonaparte et dans le second Iturbide.

Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il

y a nécessairement une certaine quantité d'ancienneté dans une race, et

la ride des siècles ne s'improvise pas.

Si l'on se place au point de vue des «hommes d'État», sous toutes

réserves, bien entendu, après une révolution, quelles sont les qualités

du roi qui en sort? Il peut être et il est utile qu'il soit

révolutionnaire, c'est-à-dire participant de sa personne à cette

révolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou

illustré, qu'il en ait touché la hache ou manié l'épée.

Quelles sont les qualités d'une dynastie? Elle doit être nationale,

c'est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des actes commis, mais

par les idées acceptées. Elle doit se composer de passé et être

historique, se composer d'avenir et être sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se contentent de

trouver un homme, Cromwell ou Napoléon; et pourquoi les deuxièmes

veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la

maison d'Orléans.

Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l'Inde dont chaque

rameau, en se courbant jusqu'à terre, y prend racine et devient un

figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie. À la seule condition

de se courber jusqu'au peuple.

Telle est la théorie des habiles.

Voici donc le grand art: faire un peu rendre à un succès le son d'une

catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,

assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition

jusqu'au ralentissement du progrès, affadir cette aurore, dénoncer et

retrancher les âpretés de l'enthousiasme, couper les angles et les

ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant

peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès

de santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer

l'événement dans l'expédient, offrir aux esprits altérés d'idéal ce

nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop de

réussite, garnir la révolution d'un abat-jour.

1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l'Angleterre par 1688.

1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de progrès;

quasi-droit. Or la logique ignore l'à peu près; absolument comme le

soleil ignore la chandelle.

Qui arrête les révolutions à mi-côte? La bourgeoisie.

Pourquoi?

Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier

c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la

satiété.

Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles

X.

On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie

est tout simplement la portion contentée du peuple. Le bourgeois, c'est

l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une

caste.

Mais, pour vouloir s'asseoir trop tôt, on peut arrêter la marche même du

genre humain. Cela a été souvent la faute de la bourgeoisie.

On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'égoïsme n'est pas

une des divisions de l'ordre social.

Du reste, il faut être juste même envers l'égoïsme, l'état auquel

aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on

nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique

d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était

pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes;

c'était la halte.

La halte est un mot formé d'un double sens singulier et presque

contradictoire: troupe en marche, c'est-à-dire mouvement; station,

c'est-à-dire repos.

La halte, c'est la réparation des forces; c'est le repos armé et

éveillé; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur

ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrès.

Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d'État, un homme qui

exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualité

composite, signifiant révolution et signifiant stabilité, en d'autres

termes affermissant le présent par la compatibilité évidente du passé

avec l'avenir.

Cet homme était «tout trouvé». Il s'appelait Louis-Philippe d'Orléans.

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le

nomma _la meilleure des républiques_. L'hôtel de ville de Paris remplaça

la cathédrale de Reims.

Cette substitution d'un demi-trône au trône complet fut «l'oeuvre de

1830».

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.

Tout cela était fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je

proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.

Chapitre III

Louis-Philippe

Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent

ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et

mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la

révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité

providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est

jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,

se trompent, et de graves méprises se sont vues.

Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans

l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,

le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.

Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les

circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait

été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des

vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,

de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le

prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon

prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais

chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation

d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes

de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui

est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;

admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de

toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en

appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur

intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se

déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il

n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il

fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,

mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour

leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;

gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa

famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,

intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours

au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans

pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort

par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui

grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans

son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;

fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France

de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son

pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que

l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de

funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie

pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle

préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la

société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,

sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi

contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,

bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la

Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du

beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la

chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes

de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté

huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un

grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les

chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures

politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son oeuvre; déguisant

sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que

comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux

esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de

voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole

facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son

unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant

les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les

tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations

intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,

tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;

accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;

s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son

premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des

réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté

créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel

esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une

dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un

avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du

pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la

jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes

éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus

illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu

le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce

qui est utile.

Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas

toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il

plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il

ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique

vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du

nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;

Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé

l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au

service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais

il écrivait _les polonois_ et il prononçait _les hongrais_. Il portait

l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion

d'honneur comme Napoléon.

Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.

Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;

cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il

sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps

fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et

un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe

n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les

royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang

pour guérir.

Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une

défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le

règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un

total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le

deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,

l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,

la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel

par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent

mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,

l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec

plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,

Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique

plus familiale que nationale est le fait du roi.

Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.

Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.

D'où vient cette faute?

Disons-le.

Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille

qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être

dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le

14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition

militaire.

Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être

remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa

famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.

Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,

Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme

Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son

âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de

Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. _Ce

sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on

n'en voit pas_.

Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur

Louis-Philippe.

Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la

Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du

révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la

fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus

complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et

l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il

avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été

proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet

apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un

vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de

mathématiques pendant que sa soeur Adélaïde faisait de la broderie et

cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.

Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont

Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le

compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club

des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait

dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du

fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès

de Louis XVI, si bien nommé _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle

de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la

royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de

l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique

interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation

stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence

relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme

de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait

contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre

de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant

responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la

monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de

ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la

justice de Dieu.

La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son

souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute

par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de

douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste

alphabétique de l'assemblée constituante.

Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été

libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été

libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le

pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône

exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est

aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est

encore qu'en première instance.

L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas

encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi

le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a

lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été

l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire

d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au

point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne

pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de

certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de

l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le

droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons

dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de

quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au

point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux

langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé

sur un trône.

Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste

l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.

Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte

contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son

appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que

faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un

procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à

l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un

homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il

disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs

généraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois

les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était

une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un

jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:

_Cette nuit, j'en ai gagné sept_. Pendant les premières années de son

règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une

violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une

Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;

les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi

légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui

représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,

qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de

sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: _Quel dommage

que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce_. Une autre fois,

faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos

d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre

temps: _Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir_.

Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été

bon passe presque avant qui a été grand.

Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement

peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme

lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant

l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et

avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;

une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres

donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de

deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.

Chapitre IV

Lézardes sous la fondation

Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer dans l'épaisseur

d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du règne de

Louis-Philippe, il ne fallait pas d'équivoque, et il était nécessaire

que ce livre s'expliquât sur ce roi.

Louis-Philippe était entré dans l'autorité royale sans violence, sans

action directe de sa part, par le fait d'un virement révolutionnaire,

évidemment fort distinct du but réel de la révolution, mais dans lequel

lui, duc d'Orléans, n'avait aucune initiative personnelle. Il était né

prince et se croyait élu roi. Il ne s'était point donné à lui-même ce

mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait

accepté; convaincu, à tort certes, mais convaincu que l'offre était

selon le droit et que l'acceptation était selon le devoir. De là une

possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,

Louis-Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie

étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d'épouvante qui se

dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la démocratie. Un

choc de principes ressemble à un choc d'éléments. L'océan défend l'eau,

l'ouragan défend l'air; le roi défend la royauté, la démocratie défend

le peuple; le relatif, qui est la monarchie, résiste à l'absolu, qui est

la république; la société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa

souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,

il n'y a point ici à blâmer ceux qui luttent; un des deux partis

évidemment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,

sur deux rivages à la fois, un pied dans la république, un pied dans la

royauté; il est indivisible, et tout d'un côté; mais ceux qui se

trompent se trompent sincèrement; un aveugle n'est pas plus un coupable

qu'un Vendéen n'est un brigand. N'imputons donc qu'à la fatalité des

choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,

l'irresponsabilité humaine y est mêlée.

Achevons cet exposé.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, né

d'hier, combattre aujourd'hui. À peine installé, il sentait déjà partout

de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si

fraîchement posé et si peu solide.

La résistance naquit le lendemain; peut-être même était-elle née la

veille.

De mois en mois, l'hostilité grandit, et de sourde devint patente.

La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par les rois, nous

l'avons dit, avait été en France diversement interprétée.

Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte

obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font

sur-le-champ des traductions; traductions hâtives, incorrectes, pleines

de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent

la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,

déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la

besogne est faite depuis longtemps; il y a déjà vingt traductions sur la

place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque

contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,

et chaque faction croit posséder la lumière.

Souvent le pouvoir lui-même est une faction.

Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant; ce sont les

vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent à l'hérédité par la grâce de

Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte, on a droit de

révolte contre elles. Erreur. Car dans les révolutions le révolté, ce

n'est pas le peuple, c'est le roi. Révolution est précisément le

contraire de révolte. Toute révolution, étant un accomplissement normal,

contient en elle sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent

quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même

ensanglantée. Les révolutions sortent, non d'un accident, mais de la

nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est

parce qu'il faut qu'elle soit.

Les vieux partis légitimistes n'en assaillaient pas moins la révolution

de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.

Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment

là où elle était vulnérable, au défaut de sa cuirasse, à son manque de

logique; ils attaquaient cette révolution dans sa royauté. Ils lui

criaient: Révolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles

qui visent juste.

Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais, venant d'eux, ce

cri était logique. Ce qui était cécité chez les légitimistes était

clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.

La démocratie indignée le lui reprochait.

Entre l'attaque du passé et l'attaque de l'avenir, l'établissement de

juillet se débattait. Il représentait la minute, aux prises d'une part

avec les siècles monarchiques, d'autre part avec le droit éternel.

En outre, au dehors, n'étant plus la révolution et devenant la

monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l'Europe. Garder la

paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à contre-sens est

souvent plus onéreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours

muselé, mais toujours grondant, naquit la paix armée, ce ruineux

expédient de la civilisation suspecte à elle-même. La royauté de juillet

se cabrait, malgré qu'elle en eût, dans l'attelage des cabinets

européens. Metternich l'eût volontiers mise à la plate-longe. Poussée en

France par le progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces

tardigrades. Remorquée, elle remorquait.

Cependant, à l'intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire, éducation,

pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse, misère, production,

consommation, répartition, échange, monnaie, crédit, droit du capital,

droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la

société; surplomb terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se

manifestait. À la fermentation démocratique répondait la fermentation

philosophique. L'élite se sentait troublée comme la foule; autrement,

mais autant.

Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c'est-à-dire le peuple,

traversé par les courants révolutionnaires, tremblait sous eux avec je

ne sais quelles vagues secousses épileptiques. Ces songeurs, les uns

isolés, les autres réunis en familles et presque en communions,

remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondément;

mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans

les profondeurs d'un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes

et par les fournaises entrevues.

Cette tranquillité n'était pas le moins beau spectacle de cette époque

agitée.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils

s'occupaient de la question du bonheur.

Le bien-être de l'homme, voilà ce qu'ils voulaient extraire de la

société.

Ils élevaient les questions matérielles, les questions d'agriculture,

d'industrie, de commerce, presque à la dignité d'une religion. Dans la

civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par

l'homme, les intérêts se combinent, s'agrègent et s'amalgament de

manière à former une véritable roche dure, selon une loi dynamique

patiemment étudiée par les économistes, ces géologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations différentes, mais

qu'on peut désigner tous par le titre générique de socialistes,

tâchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de

la félicité humaine.

Depuis la question de l'échafaud jusqu'à la question de la guerre, leurs

travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclamé par la

Révolution française, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de

l'enfant.

On ne s'étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions

pas ici à fond, au point de vue théorique, les questions soulevées par

le socialisme. Nous nous bornons à les indiquer.

Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions

cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés

à deux problèmes principaux:

Premier problème: Produire la richesse.

Deuxième problème: La répartir.

Le premier problème contient la question du travail.

Le deuxième contient la question du salaire.

Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais

distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.

De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur

individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.

Les misérables Tome IV: L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis · 第 1 / 30 段