CVII^{E} NUIT

Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la

curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit

bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier

l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y

avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas.

Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je

suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit

par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement

regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de

retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer

qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de

rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne

meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en

lettres d'or, c'est celle de ce bossu.

A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou

comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit

le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit

le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce

bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un

extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces

mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait

sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole

balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit

dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et

après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de

petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête,

qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les

bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de

vie.

Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle

opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir

passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner

aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on

commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le

sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu

fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui

méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en

demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et

le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure

que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux

qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit

revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse

pension, et le retint auprès de sa personne.

La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures

auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le

jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère sœur Dinarzade, voyant

qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis

d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle

finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu

mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.

L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit

Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sœur, dit la sultane; et

puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et

maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie,

j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la

Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la

vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez

content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se

laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui

promettait.

Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois

rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 140 / 172 题