Sire, le sultan de Casgar eut la complaisance de satisfaire la
curiosité du barbier. Il commanda qu'on lui racontât l'histoire du petit
bossu, puisqu'il paraissait le souhaiter avec ardeur. Lorsque le barbier
l'eut entendue, il branla la tête, comme s'il eût voulu dire qu'il y
avait là-dessous quelque chose de caché qu'il ne comprenait pas.
Véritablement, s'écria-t-il, cette histoire est surprenante; mais je
suis bien aise d'examiner de près ce bossu. Il s'en approcha, s'assit
par terre, prit la tête sur ses genoux, et, après l'avoir attentivement
regardée, il fit tout à coup un si grand éclat de rire et avec si peu de
retenue qu'il se laissa aller sur le dos à la renverse, sans considérer
qu'il était devant le sultan de Casgar. Puis, se relevant sans cesser de
rire: On le dit bien, et avec raison, s'écria-t-il encore, qu'on ne
meurt pas sans cause. Si jamais histoire a mérité d'être écrite en
lettres d'or, c'est celle de ce bossu.
A ces paroles, tout le monde regarda le barbier comme un bouffon, ou
comme un vieillard qui avait l'esprit égaré. Homme silencieux, lui dit
le sultan, parlez-moi: qu'avez-vous donc à rire si fort? Sire, répondit
le barbier, je jure, par l'humeur bienfaisante de Votre Majesté, que ce
bossu n'est pas mort; il est encore en vie: et je veux passer pour un
extravagant, si je ne vous le fais voir à l'heure même. En achevant ces
mots, il prit une boîte où il y avait plusieurs remèdes, qu'il portait
sur lui pour s'en servir dans l'occasion, et il en tira une petite fiole
balsamique dont il frotta longtemps le cou du bossu. Ensuite il prit
dans son étui un ferrement fort propre qu'il lui mit entre les dents; et
après lui avoir ouvert la bouche, il lui enfonça dans le gosier de
petites pincettes, avec quoi il tira le morceau de poisson et l'arête,
qu'il fit voir à tout le monde. Aussitôt le bossu éternua, étendit les
bras et les pieds, ouvrit les yeux, et donna plusieurs autres signes de
vie.
Le sultan de Casgar et tous ceux qui furent témoins d'une si belle
opération furent moins surpris de voir revivre le bossu, après avoir
passé une nuit entière et la plus grande partie du jour sans donner
aucun signe de vie, que du mérite et de la capacité du barbier, qu'on
commença, malgré ses défauts, à regarder comme un grand personnage. Le
sultan, ravi de joie et d'admiration, ordonna que l'histoire du bossu
fût mise par écrit avec celle du barbier, afin que la mémoire qui
méritait si bien d'être conservée ne s'en éteignît jamais. Il n'en
demeura pas là: pour que le tailleur, le médecin juif, le pourvoyeur et
le marchand chrétien ne se ressouvinssent qu'avec plaisir de l'aventure
que l'accident du bossu leur avait causée, il ne les renvoya chez eux
qu'après leur avoir donné à chacun une robe fort riche, dont il les fit
revêtir en sa présence. A l'égard du barbier, il l'honora d'une grosse
pension, et le retint auprès de sa personne.
La sultane Scheherazade finit ainsi cette longue suite d'aventures
auxquelles la prétendue mort du bossu avait donné occasion. Comme le
jour paraissait déjà, elle se tut; et sa chère sœur Dinarzade, voyant
qu'elle ne parlait plus, lui dit: Ma princesse, ma sultane, je suis
d'autant plus charmée de l'histoire que vous venez d'achever, qu'elle
finit par un incident auquel je ne m'attendais pas. J'avais cru le bossu
mort absolument. Cette surprise m'a fait plaisir, dit Schahriar.
L'histoire du jeune boiteux de Bagdad m'a encore fort divertie, reprit
Dinarzade. J'en suis bien aise, ma chère sœur, dit la sultane; et
puisque j'ai eu le bonheur de ne pas ennuyer le sultan notre seigneur et
maître, si Sa Majesté me faisait encore la grâce de me conserver la vie,
j'aurais l'honneur de lui raconter demain l'histoire d'Aladdin, ou la
Lampe merveilleuse, qui n'est pas moins digne de son attention et de la
vôtre que l'histoire du bossu. Le sultan des Indes, qui était assez
content des choses dont Scheherazade l'avait entretenu jusqu'alors, se
laissa aller au plaisir d'entendre encore l'histoire qu'elle lui
promettait.
Il se leva pour faire sa prière et tenir son conseil, sans toutefois
rien témoigner de sa bonne volonté à la sultane.