CV^{E} NUIT

Le juge de police, continua le barbier, fit ses diligences, et mit tant

de monde en campagne, que les dix voleurs furent pris le propre jour du

Baïram. Je me promenais alors sur le bord du Tigre; je vis dix hommes

assez richement habillés, qui s'embarquaient dans un bateau. J'aurais

connu que c'étaient des voleurs, pour peu que j'eusse fait attention aux

gardes qui les accompagnaient; mais je ne regardai qu'eux; et, prévenu

que c'étaient des gens qui allaient se réjouir et passer la fête en

festins, j'entrai dans le bateau pêle-mêle avec eux sans dire mot, dans

l'espérance qu'ils voudraient bien me souffrir dans leur compagnie. Nous

descendîmes le Tigre, et l'on nous fit aborder devant le palais du

calife. J'eus le temps de rentrer en moi-même, et de m'apercevoir que

j'avais mal jugé d'eux. Au sortir du bateau, nous fûmes environnés d'une

nouvelle troupe de gardes du juge de police, qui nous lièrent et nous

menèrent devant le calife. Je me laissai lier comme les autres sans rien

dire: que m'eût-il servi de parler et de faire quelque résistance? C'eût

été le moyen de me faire maltraiter par les gardes, qui ne m'auraient

pas écouté; car ce sont des brutaux qui n'entendent point raison.

J'étais avec des voleurs, c'était assez pour leur faire croire que j'en

devais être un.

Dès que nous fûmes devant le calife, il ordonna le châtiment de ces dix

scélérats. Qu'on coupe, dit-il, la tête à ces dix voleurs! Aussitôt le

bourreau nous rangea sur une file à la portée de sa main, et par bonheur

je me trouvai le dernier. Il coupa la tête aux dix voleurs, en

commençant par le premier: quand il vint à moi, il s'arrêta. Le calife,

voyant que le bourreau ne me frappait pas, se mit en colère: Ne t'ai-je

pas commandé, lui dit-il, de couper la tête à dix voleurs? Pourquoi ne

la coupes-tu qu'à neuf? Commandeur des croyants, répondit le bourreau,

Dieu me garde de n'avoir pas exécuté l'ordre de Votre Majesté! voilà dix

corps par terre, et autant de têtes que j'ai coupées; elle peut les

faire compter. Lorsque le calife eut vu lui-même que le bourreau disait

vrai, il me regarda avec étonnement; et ne me trouvant pas la

physionomie d'un voleur: Bon vieillard, me dit-il, par quelle aventure

vous trouvez-vous mêlé avec des misérables qui ont mérité mille morts?

Je lui répondis: Commandeur des croyants, je vais vous faire un aveu

véritable. J'ai vu ce matin entrer dans un bateau ces dix personnes dont

le châtiment vient de faire éclater la justice de Votre Majesté; je me

suis embarqué avec eux, persuadé que c'étaient des gens qui allaient se

régaler ensemble pour célébrer ce jour, qui est le plus célèbre de notre

religion.

Le calife ne put s'empêcher de rire de mon aventure; et tout au

contraire de ce jeune boiteux qui me traite de babillard, il admira ma

discrétion et ma constance à garder le silence. Commandeur des croyants,

lui dis-je, que Votre Majesté ne s'étonne pas si je me suis tu dans une

occasion qui aurait excité la démangeaison de parler à un autre. Je fais

une profession particulière de me taire; et c'est par cette vertu que je

me suis acquis le titre glorieux de Silencieux. Cette vertu fait toute

ma gloire et mon bonheur. J'ai bien de la joie, me dit le calife en

souriant, qu'on vous ai donné un titre dont vous faites un si bel usage.

Je ne puis douter qu'on ne vous ait donné, avec raison, le surnom de

Silencieux; personne ne peut dire le contraire. Pour certaines causes

néanmoins, je vous commande de sortir au plus tôt de la ville. Allez, et

que je n'entende plus parler de vous. Je cédai à la nécessité, et

voyageai plusieurs années dans des pays éloignés. J'appris enfin que le

calife était mort; je retournai à Bagdad, et ce fut à mon retour en

cette ville que je rendis au jeune boiteux le service important que vous

avez entendu. Vous êtes pourtant témoins de son ingratitude et de la

manière injurieuse dont il m'a traité. Au lieu de me témoigner de la

reconnaissance, il a mieux aimé me fuir et s'éloigner de son pays. Quand

j'eus appris qu'il n'était plus à Bagdad, quoique personne ne me sût

dire au vrai de quel côté il avait tourné ses pas, je ne laissai pas

toutefois de me mettre en chemin pour le chercher. Il y a longtemps que

je cours de province en province; et lorsque j'y pensais le moins, je

l'ai rencontré aujourd'hui. Je ne m'attendais pas à le voir si irrité

contre moi...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 138 / 172 题