Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le
barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je
n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et
que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua
pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre,
l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête
et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il
traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant
qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne
pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la
populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de
précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis
demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon
mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du
peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et
d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les
ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit
barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser
de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa
force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez
combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait,
à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes
amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par
votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce
qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais
pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous
devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.
C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il
ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier
du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans
la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais
je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris
un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à
une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui
s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont
le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit
l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce
d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me
tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier
voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille
injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa
d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il
prétendait m'avoir rendu.
Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le
concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai.
Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce
que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus
commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce
détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais
tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir
incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé
aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville.
Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire.
Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus
avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à
mes parents.
Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici.
J'avais lieu d'espérer que je ne rencontrerais point ce pernicieux
barbier dans un pays si éloigné du mien; et cependant je le trouve parmi
vous. Ne soyez donc point surpris de l'empressement que j'ai à me
retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme
qui est cause que je suis boiteux, et réduit à la triste nécessité de
vivre éloigné de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant
ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le maître de la maison
le conduisit jusqu'à la porte, en lui témoignant le déplaisir qu'il
avait de lui avoir donné, quoique innocemment, un si grand sujet de
mortification.
Quand le jeune homme fut parti, continua le tailleur, nous demeurâmes
tous fort étonnés de son histoire. Nous jetâmes les yeux sur le barbier,
et dîmes qu'il avait tort, si ce que nous venions d'entendre était
véritable. Messieurs, nous répondit-il en levant la tête qu'il avait
toujours tenue baissée jusqu'alors, le silence que j'ai gardé pendant
que ce jeune homme vous a entretenus vous doit être un témoignage qu'il
ne vous a rien avancé dont je ne demeure d'accord. Mais, quoi qu'il vous
ait pu dire, je soutiens que j'ai dû faire ce que j'ai fait: je vous en
rends juges vous-mêmes. Ne s'était-il pas jeté dans le péril? et sans
mon secours, en serait-il sorti si heureusement? Il est bien heureux
d'en être quitte pour une jambe incommodée. Ne me suis-je pas exposé à
un plus grand danger pour le tirer d'une maison où je m'imaginais qu'on
le maltraitait? A-t-il raison de se plaindre de moi et de me dire des
injures si atroces? Voilà ce que l'on gagne à servir des gens ingrats.
Il m'accuse d'être un babillard: c'est une pure calomnie: de sept frères
que nous étions, je suis celui qui parle le moins, et qui ai le plus
d'esprit en partage. Pour vous en faire convenir, mes seigneurs, je n'ai
qu'à vous conter mon histoire. Honorez-moi, je vous prie, de votre
attention.