J'avais prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien
attendre huit jours pour recevoir leur payement: la huitaine échue, ils
ne manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de
m'accorder le même délai; ils y consentirent: mais, dès le lendemain, je
vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même
heure que la première fois.
Elle vint droit à ma boutique. Je vous ai fait un peu attendre, me
dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris
l'autre jour; portez-le chez le changeur, qu'il voie s'il est de bon
aloi, et si le compte y est. L'eunuque, qui avait l'argent, vint avec
moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon
argent. Je revins, et j'entretins la dame jusqu'à ce que toutes les
boutiques du bezestein fussent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que
de choses très-communes, elle leur donnait néanmoins un tour qui les
faisait paraître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étais pas
trompé quand, dès la première conversation, j'avais jugé qu'elle avait
beaucoup d'esprit.
Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs
boutiques, je portai ce que je devais à ceux chez qui j'avais pris des
étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'il m'en
confiassent d'autres que la dame m'avait demandées. J'en levai pour
mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la
payer, sans me rien dire, ni sans se faire connaître. Ce qui m'étonnait,
c'est qu'elle ne hasardait rien, et que je demeurais sans caution et
sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. Elle
me paye une somme assez considérable, me disais-je en moi-même; mais
elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage.
Serait-ce une trompeuse, et serait-il possible qu'elle m'eût leurré
d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connaissent pas! et
c'est à moi qu'ils s'adresseront. Mes alarmes augmentèrent de jour en
jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune
nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientèrent; et pour les
satisfaire, j'étais prêt à vendre tout ce que j'avais, lorsque je la vis
revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.
Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous
apporte. Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur. Avant que de
compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions: entre autres,
elle me demanda si j'étais marié. Je lui répondis que non, et que je ne
l'avais jamais été. Alors, elle donna l'or à l'eunuque qui me le fit
peser. Pendant que je le pesais, l'eunuque me dit à l'oreille:
Ne croyez pas que ma maîtresse ait besoin de vos étoffes; elle vient ici
uniquement pour vous: c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si
vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de
l'épouser, si vous voulez. Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti
naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais
je n'osais aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle et je
ne manquerai pas de reconnaître le bon office que vous me rendez.
Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les
remettais dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui
dit que j'étais très-content. Aussitôt la dame, qui était assise, se
leva, et partit en me disant qu'elle m'enverrait l'eunuque, et que je
n'aurais qu'à faire ce qu'il me dirait de sa part.
Je portai à chaque marchand l'argent qui lui était dû, et j'attendis
impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin...