LXXX^{E} NUIT

Après que les corsaires, poursuivit Sindbad, nous eurent tous

dépouillés, et qu'ils nous eurent donné de méchants habits au lieu des

nôtres, ils nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée, où ils

nous vendirent.

Je tombai entre les mains d'un riche marchand, qui ne m'eut pas plutôt

acheté qu'il me mena chez lui, où il me fit bien manger et habiller

proprement en esclave. Quelques jours après, comme il ne s'était pas

encore bien informé qui j'étais, il me demanda si je ne savais pas

quelque métier. Je lui répondis, sans me faire mieux connaître, que je

n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession, et que les

corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. Mais

dites-moi, reprit-il, ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? Je lui

repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse, et que je ne

l'avais pas oublié depuis. Alors il me donna un arc et des flèches; et

m'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant, il me mena dans une

forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin, et dont

l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant; et lorsqu'il

jugea à propos de s'arrêter, il me fit descendre. Ensuite, me montrant

un grand arbre: Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur les

éléphants que vous verrez passer; car il y en a une quantité prodigieuse

dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. Après

m'avoir dit cela, il me laissa des vivres, reprit le chemin de la ville,

et je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute la nuit.

Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là; mais le lendemain,

d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nombre. Je

tirai dessus plusieurs flèches, et enfin il en tomba un par terre. Les

autres se retirèrent aussitôt et me laissèrent la liberté d'aller

avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de

cette nouvelle, il me régala d'un bon repas, loua mon adresse et me

caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt, où nous creusâmes

une fosse dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon

patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri, et

d'enlever les dents pour en faire commerce.

Je continuai cette chasse pendant deux mois, et il ne se passait pas de

jour que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à

l'affût sur un même arbre, je me plaçais tantôt sur l'un, tantôt sur

l'autre. Un matin, que j'attendais l'arrivée des éléphants, je m'aperçus

avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant

la forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et vinrent à moi avec un

horrible bruit et en si grand nombre, que la terre en était couverte et

tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais

monté, et l'environnèrent tous, la trompe étendue et les yeux attachés

sur moi. A ce spectacle étonnant, je restai immobile, et saisi d'une

telle frayeur, que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.

Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphants

m'eurent regardé quelque temps, un des plus gros embrassa l'arbre par le

bas avec sa trompe, et fit un si puissant effort, qu'il le déracina et

le renversa par terre. Je tombai avec l'arbre; mais l'animal me prit

avec sa trompe, et me chargea sur son dos, où je m'assis plus mort que

vif, avec le carquois attaché à mes épaules. Il se mit ensuite à la tête

de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un

endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira avec tous ceux qui

l'accompagnaient. Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais: je

croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après avoir été quelque temps

étendu sur la place, ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je

remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute

couverte d'ossements et de dents d'éléphants. Je vous avoue que cet

objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de

ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière; et

qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner, afin que je

cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule

d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline, je tournai mes

pas vers la ville; et après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai

chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route; ce qui me

fit connaître qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la forêt, pour

me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.

Dès que mon patron m'aperçut: Ah! pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais

dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu. J'ai été

à la forêt, j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné, un arc et des

flèches par terre; et après t'avoir inutilement cherché, je désespérais

de te revoir jamais. Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par

quel bonheur es-tu encore en vie? Je satisfis sa curiosité; et le

lendemain, étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une

extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes

l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter

de dents; et lorsque nous fûmes de retour: Mon frère, me dit-il, car je

ne veux plus vous traiter en esclave, après le plaisir que vous venez de

me faire par une découverte qui va m'enrichir, que Dieu vous comble de

toutes sortes de biens et de prospérités! Je déclare devant lui que je

vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez

entendre.

Les éléphants de notre forêt nous font périr chaque année une infinité

d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire. Quelques conseils que

nous leur donnions, ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces

animaux. Dieu vous a délivré de leur furie, et n'a fait cette grâce qu'à

vous seul. C'est une marque qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous

dans le monde pour le bien que vous devez y faire. Vous me procurez un

avantage incroyable: nous n'avons pu avoir d'ivoire jusqu'à présent

qu'en exposant la vie de nos esclaves; et voilà toute notre ville

enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez

récompensé par la liberté que vous venez de recevoir; je veux ajouter à

ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute notre ville à

faire votre fortune; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul.

A ce discours obligeant, je répondis: Patron, Dieu vous conserve! La

liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et,

pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre à

vous et à votre ville, je ne vous demande que la permission de retourner

en mon pays. Hé bien! répliqua-t-il, le moçon nous amènera bientôt des

navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et

vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. Je le remerciai de

nouveau de la liberté qu'il venait de me donner, et des bonnes

intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le

moçon; et pendant ce temps-là nous fîmes tant de voyages à la colline,

que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les marchands de la ville

qui en négociaient firent la même chose: car cela ne leur fut pas

longtemps caché.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 109 / 172 题