Sire, continua Scheherazade, le calife, ayant satisfait sa curiosité,
voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux
Calenders princes, et faire sentir aussi aux trois dames des effets de
sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand vizir, il dit
lui-même à Zobéide: Madame, cette fée qui se fit voir d'abord à vous en
serpent, et qui vous a imposé une si rigoureuse loi, ne vous a-t-elle
point parlé de sa demeure, ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous
revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état?
Commandeur des croyants, répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à Votre
Majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en
me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence, et qu'alors si je
voulais seulement brûler deux brins de ces cheveux, elle serait à moi
dans le moment, quand elle serait au delà du mont Caucase. Hé bien!
répliqua le calife, faisons venir la fée; vous ne sauriez l'appeler plus
à propos, puisque je le souhaite.
Zobéide y ayant consenti, on apporta du feu, et Zobéide mit dessus tout
le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla, et la fée
parut devant le calife, sous la figure d'une dame habillée
très-magnifiquement. Commandeur des croyants, dit-elle à ce prince, vous
me voyez prête à recevoir vos commandements. La dame qui vient de
m'appeler par votre ordre m'a rendu un service important. Pour lui en
marquer ma reconnaissance, je l'ai vengée de la perfidie de ses sœurs,
en les changeant en chiennes; mais si Votre Majesté le désire, je vais
leur rendre leur figure naturelle.
Belle fée, lui répondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand
plaisir: faites-leur cette grâce: après cela, je chercherai les moyens
de les consoler d'une si rude pénitence; mais auparavant, j'ai encore
une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement
maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses,
il est à croire que vous n'ignorez pas celle-ci: obligez-moi de me
nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si
grande cruauté, mais qui lui a même enlevé très-injustement tout le bien
qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste, si inhumaine,
et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi.
Pour faire plaisir à Votre Majesté, répliqua la fée, je remettrai les
deux chiennes en leur premier état; je guérirai la dame de ses
cicatrices, de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été
frappée; et ensuite je vous nommerai celui qui l'a fait maltraiter
ainsi.
Le calife envoya chercher les deux chiennes chez Zobéide; et lorsqu'on
les eut amenées, on présenta une tasse pleine d'eau à la fée, qui
l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que personne
n'entendit, et elle en jeta sur Amine et sur les deux chiennes. Elles
furent changées en deux dames d'une beauté surprenante, et les
cicatrices d'Amine disparurent. Alors la fée dit au calife: Commandeur
des croyants, il faut vous découvrir présentement qui est l'époux
inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque
c'est le prince Amin, votre fils aîné, frère du prince Mamoun, son
cadet. Étant devenu passionnément amoureux de cette dame, sur le récit
qu'on lui avait fait de sa beauté, il trouva un prétexte pour l'attirer
chez lui, où il l'épousa. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire
votre curiosité. En achevant ces paroles, elle salua le calife et
disparut.
Ce prince, rempli d'admiration et content des changements qui venaient
d'arriver par son moyen, fit des actions dont il sera parlé
éternellement. Il fit premièrement appeler le prince Amin, son fils, lui
dit qu'il savait son mariage secret, et lui apprit la cause de la
blessure d'Amine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la
reprendre, il la reprit à l'heure même.
Le calife déclara ensuite qu'il donnait son cœur et sa main à Zobéide,
et proposa les trois autres sœurs aux trois Calenders, fils de rois,
qui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le
calife leur assigna à chacun un palais magnifique dans la ville de
Bagdad; il les éleva aux premières charges de son empire, et les admit
dans ses conseils.
Il n'était pas jour encore lorsque Scheherazade acheva cette histoire,
qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela lui donna lieu
d'en commencer une autre. Ainsi, adressant la parole au sultan, elle lui
dit: