Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:
Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous
entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre
union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de
l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me
demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque
nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me
faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est
pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur
répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers
le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir.
D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma
personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes
services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.
Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour
moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que
dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas
pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma
maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes
sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce
temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments
qu'auparavant.
Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où,
avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous
arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes
sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de
la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments
sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je
m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que
l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une
plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île
déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait
sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs
sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque
espérance que je pourrais conserver ma vie.
Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et
fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche,
et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je
me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros
qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en
eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre
une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute
ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et
l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et
s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose
extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans
un autre endroit, et je m'endormis.
A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi
une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à
l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et
lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que
vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru
ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu
qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos
sœurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos
généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées
comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans
vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux
chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce
châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la
manière que je vous dirai.
A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux
chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis
dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été
chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me
dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne,
de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits
cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime
qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince
qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son
ordre.
Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même
manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs
avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel
devoir.
Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son
grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi
elle était marquée de cicatrices...