Sire, continua Zobéide, de la chambre de la reine pétrifiée je passai
dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques,
qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où
il y avait un trône d'or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de
grosses émeraudes enchâssées; et, sur le trône, un lit d'une riche
étoffe, sur laquelle éclatait une broderie de perles. Ce qui me surprit
plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partait de
dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et,
avançant la tête, je vis, sur un petit tabouret, un diamant gros comme
un œuf d'autruche, et si parfait, que je n'y remarquai nul défaut. Il
brillait tellement, que je ne pouvais en soutenir l'éclat en le
regardant au jour.
Il y avait, au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau
allumé dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me
fit juger qu'il y avait quelqu'un de vivant dans ce superbe palais; car
je ne pouvais croire que ces flambeaux pussent s'entretenir allumés
d'eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette
chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendait
inestimable.
Comme toutes les portes étaient ouvertes ou poussées seulement, je
parcourus encore d'autres appartements aussi beaux que ceux que j'avais
déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étaient
remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces
merveilles, que je m'oubliai moi-même. Je ne pensais plus ni à mon
vaisseau, ni à mes sœurs, je ne songeais qu'à satisfaire ma curiosité.
Cependant la nuit s'approchait, et son approche m'avertissant qu'il
était temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par
où j'étais venue; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je
m'égarai dans les appartements; et me retrouvant dans la grande chambre
où était le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je
résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à
regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur
de me voir seule dans un lieu si désert; et ce fut sans doute cette
crainte qui m'empêcha de dormir.
Il était environ minuit, lorsque j'entendis la voix d'un homme qui
lisait l'Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de
le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai
aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en
chambre du côté où j'entendais la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un
cabinet d'où je ne pouvais douter qu'elle ne partît. Je posai le
flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c'était un
oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui
marquait où il fallait se tourner pour faire la prière, des lampes
suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire
blanche allumés de même.
Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez
nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne
mine, assis sur ce tapis, récitait avec grande attention l'Alcoran qui
était posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie
d'admiration, je cherchais en mon esprit comment il se pouvait faire
qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde était pétrifié,
et je ne doutais pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de
très-merveilleux.
Comme la porte n'était que poussée, je l'ouvris; j'entrai, et me tenant
debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix: Louange à Dieu
qui nous a favorisés d'une heureuse navigation! Qu'il nous fasse la
grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays.
Écoutez-moi Seigneur, et exaucez ma prière.
Le jeune homme jeta les yeux sur moi, et me dit: Ma bonne dame, je vous
prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville
désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est
arrivé, pour quel sujet les habitants de cette ville sont réduits en
l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf
dans un désastre si épouvantable.
Je lui racontai en peu de mots d'où je venais, ce qui m'avait engagée à
faire ce voyage, et de quelle manière j'avais heureusement pris port
après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de
s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avait faite, et je lui
témoignai combien j'étais frappée de la désolation affreuse que j'avais
remarquée dans tous les endroits par où j'avais passé.
Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de
patience. A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux,
et le posa dans la niche. Il me fit asseoir près de lui; et avant qu'il
commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire: Aimable
seigneur, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends
l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue
depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en cette ville; et ma
curiosité ne saurait être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en
conjure; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant
de personnes mortes d'une manière inouïe.