XX^{E} NUIT

Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:

La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé

quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à

l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;

mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun

reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt

remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même

situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement.

La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande

place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une

ville belle, vaste et bien peuplée.

Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement

merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en

recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je

viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce

que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main.

Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des

noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi

davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si

brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup

de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un

côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la

place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince

des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en

l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre

cruelle ennemie n'est plus.

Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son

cœur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu

un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes

sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan,

demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir

dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir

et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant

monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc

être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois;

il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année

entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous

êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,

parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus,

les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre,

quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon

libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma

reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret

mon royaume.

Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin

de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.

Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette

possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le

sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment

récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis

un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire

l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous

regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon

successeur.

L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus

tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux

préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au

grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main

un de ses proches parents pour leur roi.

Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent

chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune

roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement

bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,

qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de

l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les

principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et

l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans

son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de

grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs

jours.

Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans

assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente,

avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption

qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu

abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,

pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit

des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.

Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du

jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa

famille, très-heureux le reste de leurs jours.

Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui

marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant

témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui

était encore plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait

permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à

paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé

à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait

aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de

l'entendre la nuit suivante.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 35 / 172 题