XIII^{E} NUIT

La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après

que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa

encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même

endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été

témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et

trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce

pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit

un rapport.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette

merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui

dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses

couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui

accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de

la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième

fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier

coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne

manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant

plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit

donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.

D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son

cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là,

s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit

ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un

côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;

mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir

avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une

grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança

jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui

dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces

mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y

sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous

payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes

contents.

Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la

casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon.

Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du

mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce

que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas

possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient

quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya

chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons

que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit

les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui

est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit

d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire,

répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant

soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le

sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang;

le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.

Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y

arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à

cheval, et le pêcheur leur servit de guide.

Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec

beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée

jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent

effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait

rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous

les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au

palais.

Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps

regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à

tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu

cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent

qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,

leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas

moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas

rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se

trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre

couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt

son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de

l'étang.

A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en

particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une

étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui

nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus

parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister

à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein

que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je

vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon,

et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à

l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition

et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur

dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le

détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il

s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais

il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa

résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode

pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout

était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de

personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de

peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut

dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de

loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y

pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il

remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château

très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni

comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans

rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta

devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.

Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont

l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins

devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque

temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas

entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne

voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.

Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si

bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en

lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi

me défendre.

Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il

personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin

de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois:

mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence

augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et

regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un,

il n'aperçut pas le moindre être vivant...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 27 / 172 题