Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est
très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous
croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te
jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois.
Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait?
Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que
vous ne me fassiez voir la chose.
Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en
fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de
même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât
plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur:
Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
présentement?
Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et
ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce
à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit
d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je
demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs
filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui
as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.
A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour
sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait.
Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que
par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O
génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le
plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies,
apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit,
tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au
nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois
te rendre la pareille.
Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le
vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets
que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur.
Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à
toi.
Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne
pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se
venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à
Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras
quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai
pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En
un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun
mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
puissamment riche.
L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais
t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole:
jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta
aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et
le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la
première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela
signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?
La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur,
rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en
serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher
devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque
sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut
d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui
les conduisit à un étang situé entre quatre collines.
Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur:
Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il
n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui
le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de
jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une
de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus
d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
et se referma après l'avoir englouti.
Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se
garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son
aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses
poissons.