Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu
leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en
dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent
qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le
plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à
ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses
troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné,
appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les
vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que
son frère.
Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de
souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à
lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait
naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa
complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses
États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande,
qui en était la capitale.
Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui
apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il
chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.
Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le
lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi
barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin
chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.
Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation
générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la
perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour
les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs
gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le
sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
que des imprécations contre lui.
Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre
d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait
Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de
mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de
lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de
tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la
philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait
des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre
cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide
couronnait toutes ces belles qualités.
Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un
jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père,
j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me
l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle
soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne
peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie
que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une
manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède.
Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade,
puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau
mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre
ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si
dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne
garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le
lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser!
Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père,
répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et
si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service
important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter
pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril,
ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui
obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point
la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade,
accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit
le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre
perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
saurait sortir heureusement.
Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein.
D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y
opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au
sultan.
Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à
ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner
d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar,
pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait
Scheherazade.
Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre
fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La
triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la
vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.
Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez
la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
vous-même. Sire, répondit le vizir, mon cœur gémira, sans doute, en
vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous
réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.
Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut
avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle
remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il
était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan,
et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.
Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan;
mais avant que de partir, elle prit sa sœur Dinarzade en particulier,
et lui dit: Ma chère sœur, j'ai besoin de votre secours dans une
affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père
va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle
ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je
serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de
m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
paroles: Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que
vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de
délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est.
Dinarzade répondit à sa sœur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
exigeait d'elle.
L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit
Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans
l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il
lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda
le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une sœur que j'aime aussi
tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit
dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et
Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.
Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de
faire ce que sa sœur lui avait recommandé. Ma chère sœur,
s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables
que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce
plaisir.
Scheherazade, au lieu de répondre à sa sœur, s'adressa au sultan: Sire,
dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette
satisfaction à ma sœur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors
Scheherazade dit à sa sœur d'écouter, et puis, adressant la parole à
Schahriar, elle commença de la sorte.