LE BONHEUR A CINQ SOUS

Un jeune ménage rêvait à une maison de campagne.

C'était, bien entendu, un jeune ménage parisien, ou du moins digne

d'être ainsi qualifié, puisqu'il habitait rue Henri-Martin, dans le XVIe

arrondissement, un tout petit appartement, il est vrai, et bien que la

jeune femme fût de Granville et le mari d'Issoudun. Mais en trois ans

d'application acharnée, monsieur et madame Jérôme Jeton s'étaient fait

ce que l'on appelle des relations, et Jérôme Jeton se déclarait homme de

lettres.

Jérôme avait plus de peine à justifier sa qualité d'homme de lettres que

Sylvie, sa chère «associée», à se faufiler «dans le monde» ainsi qu'elle

disait, et à attirer à son petit appartement quelques couples lancés

dans le tourbillon de la vie élégante et même, comme elle aimait à le

dire encore plus volontiers, «quelques noms connus». Et Jérôme, pour son

avenir littéraire, comptait beaucoup plus sur les efforts de Sylvie à se

constituer un milieu singeant autant que possible le monde, que sur son

talent qu'il niait lui-même carrément, dans l'intimité, car c'était un

très brave garçon.

Mais l'activité déployée par la gracieuse Granvillaise pour être une

Parisienne accomplie, et par l'honnête enfant d'Issoudun pour loger de

tristes articles dans les feuilles, les harassait parfois l'un et

l'autre; et, lorsqu'ils avaient un rare moment de répit, ils rêvaient

avec une nostalgie, ardente au plaisir, lui de faire la sieste

l'après-midi, en bras de chemise, sous un pommier, et elle d'aller

distribuer du grain aux poules, suivie jusqu'à la grille de la

basse-cour par un beau chien gambadant.

Evidemment, ils n'avaient pas le moyen de s'offrir une maison de

campagne dans un lieu habitable et de conserver en même temps, si étroit

fût-il, l'appartement où ils avaient adopté la tâche commune, opiniâtre

et touchante, de faire connaître le nom de Jérôme Jeton. Chacun sait que

le problème de vivre à Paris devient de plus en plus difficile à

résoudre et il offrait les plus grands obstacles au ménage des Jérôme

Jeton. Sylvie le résolvait par des prodiges d'ingéniosité, sinon

d'économie,--car il faut à tout prix donner l'illusion d'une situation

un peu supérieure à l'aisance,--et Jérôme, provisoirement, en vendant

chaque année quelques titres de rente; la rémunération de la «copie»

placée, ici ou là, dans les journaux, on en parlait, certes; Dieu sait

si l'on en parlait! mais ce n'était pas la peine d'en parler.

Malgré tout, ni Jérôme, ni Sylvie, en leurs courses, ne manquaient guère

de s'arrêter devant les agences de location où l'on voit un étalage de

photographies poussiéreuses et pâlottes, généralement prises en hiver,

afin qu'au travers des branchages dénudés soient mieux mis en évidence

les détails de l'architecture, et qui représentent, pour tant de

passants, des châteaux en Espagne. Quelques lignes, écrites à la main,

en belle ronde, indiquent, au bas de l'épreuve, la contenance, les

charmes de l'endroit, les «chasses» qui y sont possibles ou «l'étang

poissonneux» dont il jouit, rarement le prix demandé, afin de vous

obliger à entrer, jamais le nom du lieu. A l'aspect de la construction,

aux essences d'arbres environnants, les Jeton étaient passés maîtres en

l'art de deviner la contrée, la province, le département, et ils

pénétraient quelquefois dans le bureau, non pour s'informer sérieusement

d'un prix toujours déconcertant pour eux, mais pour vérifier leur

perspicacité. Ils n'avaient point de goût déterminé pour une région ni

pour une autre; la campagne, à leurs yeux, était la campagne; en réalité

ils aimaient tout ce qui était à l'antipode et d'un quartier parisien et

de la vie que l'on mène.

* * * * *

Un beau jour, un ménage ami, que des raisons de santé avaient obligé de

se retirer momentanément en province, arriva rue Henri-Martin, avec des

mines totalement restaurées, une santé reconquise et, qui plus est, un

délicieux enfant qu'ils avaient jadis négligé d'avoir à Paris. D'où

venait ce ménage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille

maison du Loiret, sise à l'entrée du village de Souzouches, avec un

jardin ombragé descendant jusqu'à la rivière; sept à huit cents francs

l'an; on laisserait à un peu moins que la moitié pour la saison.

D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jérôme Jeton louèrent la

maison du Loiret pour la saison d'été qui venait. C'était une aubaine.

On sait que l'aubaine, comme la déveine, d'ailleurs, ne se présente

jamais seule.

Dans les trois jours où avait été conclu cet heureux marché, Jérôme

Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_,

un de ces magazines illustrés qui ont conquis la faveur du public et

répandent aux quatre coins du monde la pensée des plus grands savants et

l'imagination des écrivains les plus notoires. M. le Directeur du

_Bonheur à cinq sous_, homme avisé, partout répandu, ne faisant fi de

rien, à l'affût de toute nouveauté, s'était rencontré dans un «thé» avec

madame Jérôme Jeton, et, frappé, tant par la grâce de la jeune femme que

par l'âpre volonté qu'elle manifestait de faire «arriver» son mari,

avait été porté à lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait

aujourd'hui au jeune écrivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit

roman pour la rentrée d'octobre, quelque chose dans le genre de la

nouvelle récemment lue et qu'il voulait bien juger «délicate et de bon

ton». Il désirait seulement «plus développé». Quelques lignes quasi

confidentielles suivaient, qui mirent le comble à l'étonnement de

Jérôme: un des «maîtres du roman contemporain», avec qui l'on comptait

inaugurer brillamment la saison, manquait à son engagement et, d'autre

part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables étaient

présentement impubliables à cause de la liberté des sujets ou de la

crudité de l'expression. Ceci était un avis. Jérôme Jeton ne faisait

guère que débuter, il est vrai; mais que fallait-il pour que le public

accueillît un nom nouveau? qu'il lui fût recommandé par qui de droit. On

laissait entendre à Jérôme qu'il serait suppléé à l'éclat du nom par

celui du «lancement»,--dont le tirage du _Bonheur à cinq sous_ était un

sûr garant;--effort si large, ajoutait-on, que le tout jeune écrivain y

voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rémunération.

Et c'était en effet une proposition non seulement acceptable, mais

inespérée pour un inconnu.

Jérôme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons; il

écrivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu

raconter une bonne histoire ou été témoin de quelque scène digne de

mémoire, et il étendait là-dessus le voile gris de l'ennui qu'écrire lui

causait; sans le faire exprès, il excellait à émousser, à affadir une

anecdote et à la laisser du moins dépourvue des aspérités dont l'une

toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jérôme n'allait-il pas

répondre la vérité à M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_, attendu

que deux mois à peine le séparaient de la date fixée pour la livraison

du roman! Sylvie s'y opposa vertement: «Comment, nigaud! tu vas rater

une occasion pareille--car ils se tutoyaient dans l'intimité--c'était

bien la peine que je me mette en frais pour faire la conquête de ce

bonze!... Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac à écrire

_César Birotteau_?... Deux mois? mais songe que précisément nous allons

les passer à la maison du Loiret, dans des conditions idéales?...

Fais-moi le plaisir d'écrire dare dare que tu acceptes «malgré les

conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume»--je

tiens absolument à ces termes;--que tu crois avoir précisément parmi tes

travaux en cours ce qui convient au _Bonheur à cinq sous_, mais que «ta

conscience d'écrivain» t'interdit de te séparer du manuscrit avant la

dernière minute, afin de le revoir et mettre au point... Je me charge,

moi, de lui parler, à ce vieux ladre, de tes scrupules, si je le

rencontre demain chez madame X, car il faut reconnaître qu'il fait une

affaire; mais, en attendant, toi, mon bonhomme, saute à pieds joints sur

l'occasion qu'il t'offre de répandre ton nom!»

* * * * *

Là-dessus, les Jérôme Jeton partaient pour la maison du Loiret.

C'était une bonne grosse maison bourgeoise située à l'entrée du faubourg

d'un petit chef-lieu de canton appelé Souzouches, et qu'on nommait Le

Bout du Pont. On passait la rivière sur un pont de pierre d'où l'on

apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le

toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux cheminées énormes et

des girouettes, l'une en forme de canot à deux rameurs et l'autre de

chasseur épaulant, une petite fumée opaque à l'extrémité du canon de son

fusil. A main droite, au bout du pont, passé la boulangerie qui sentait

bon et le maréchal-ferrant qui répandait parmi des étincelles l'odeur de

la corne brûlée, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche

qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret.

Quand le jeune ménage arriva là, tout fut pour lui sujet d'enchantement.

D'abord, au seul rez-de-chaussée eût tenu quatre fois tout l'appartement

de la rue Henri-Martin; il y avait une grande pièce dallée, à gauche du

corridor qui décelait à l'odorat l'inquiétante présence de souris: «Ça

sent la province!...» dit Sylvie, les narines frémissantes, tandis que

son mari était en train de découvrir dans le salon, à droite, un

mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille

perse bleue qui correspondaient exactement à ce que les plus modernes

décorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase

et, en femme accoutumée à fréquenter les antiquaires, évaluait chaque

pièce, d'un coup d'oeil. Et l'on passa au jardin.

La maison était un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la

clématite qui devaient faciliter l'entrée des insectes dans les chambres

à coucher,--ah! dame, c'était la campagne!--et elle manquait totalement

de vue: «Tant mieux! tu seras moins distrait!...» On pénétra sous ces

ombrages plus d'une fois «séculaires» et, en abattant les fils et toiles

d'araignées tendus là comme les gazes, au théâtre, pour communiquer au

spectacle un air de mystérieuse féerie, on parvint à l'allée qui, sous

des tilleuls épais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue

sur la rivière. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son onde

profonde et noire, éclaircie tout à coup par endroits, où des myriades

d'ablettes filaient en petits traits parallèles semblables au plan d'une

revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparaître

«dans une direction inconnue». Il y avait là, autour d'une table de fer,

de vieux fauteuils de châtaignier: «Un bureau de verdure!» déclara

Jérôme. «Je ne travaille plus ailleurs qu'ici!» Le sol, humidifié par

l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, était çà et là soulevé

par les galeries des taupinières où le pied, surpris, enfonçait; des

noisetiers, chargés de fruits, tendaient leurs bogues; Sylvie les

déchirait rapidement, de ses fins doigts, à la manière des singes, et

brisait les coques entre ses molaires; on l'entendait à la fois croquer

la noisette et en cracher les détritus, comme une gamine qui va à

l'école.

Au bout de l'allée une douzaine de marches descendaient à la porte

marine: on pouvait par là se rendre à la pêche!...

--C'est un paradis, fut-il déclaré, d'un commun accord, avant même que

l'on n'eût vu le potager.

Or ce paradis contenait par surcroît un potager! Il n'est pas de potager

ordinaire; le plus pauvre d'entre eux est exquis. Celui-ci était le

classique, l'idéal potager avec la pompe et les bassins, avec les très

vieux poiriers à chaque angle, avec les cordons de pommiers nains, dans

l'allée principale, les contre-allées étant bordées d'oseille, les unes,

et les autres de thym et de ciboule; le potager à l'odeur d'oignon, de

chou, de rave et de persil, le potager avec ruches d'abeilles, le

potager avec brugnons en espalier et beaux chasselas encore durs qui

deviendront transparents puis dorés en septembre et qu'il faudra

disputer aux guêpes, le potager avec lézards sur la muraille!

--Tu vas commencer ton roman tout de suite! s'écria Sylvie.

--Pourquoi? demanda Jérôme.

--Pour que nous puissions ne rien faire après.

* * * * *

Mais Jérôme commença au contraire par ne rien faire. Tout était trop

bon, trop beau; on n'a pas idée de faire travailler un homme qui a le

moyen de louer une maison comme celle-ci.

--Le fait est, dit Sylvie, que si on louait à l'année...

--Et si on envoyait au diable la rue Henri-Martin et le _Bonheur à cinq

sous_...

--On aurait ici le bonheur tout simplement!

--Je veux m'informer, dit Jérôme, si notre inventaire comporte des

accessoires de pêche...

* * * * *

Au bout d'une semaine, Jérôme Jeton n'avait pas écrit la première ligne

de son roman, mais il avait rapporté de la berge mainte excellente

friture. Et Sylvie avait fait connaissance avec tout le pays.

Ce n'étaient pas du tout des sauvages, que les habitants du petit pays

de Souzouches. La profession d'homme de lettres, mise aussitôt en avant

par Sylvie, avait bien tout d'abord inspiré quelque appréhension: «Quand

la plume sert à composer de bons ouvrages, disait madame de Dracézaire,

certes, c'est une belle chose que la renommée, mais, hormis ce cas,

quelle vanité!... J'espère que votre mari, madame, n'est pas de ces

écrivains...»

--Oh! rassurez-vous, madame, dit aussitôt Sylvie, mon mari écrit en ce

moment pour _Le Bonheur à cinq sous_...

Le magazine était sur toutes les tables. «Ah! s'écrièrent dix personnes

à la fois, et aurons-nous bientôt le plaisir de voir son nom au

sommaire!... Quel est le genre de monsieur votre mari?...»

--Oh! je parie qu'il écrit des romans, dit madame de Dracézaire: d'abord

il a une jeune femme joliment élégante et lui-même n'a guère l'aspect

d'un rat de bibliothèque... Il ne faut pas être une devineresse pour

prédire le sujet de son prochain livre!

--Mon Dieu, madame, dit Sylvie, je crois que nous y mettrons bien en

effet un peu d'amour; il en faut si l'on veut être lu; mais légitime et

très décent.

Sylvie avait eu la chance de ne pas déplaire à madame de Dracézaire qui

faisait la pluie et le beau temps dans l'endroit; et, cette conquête

étant accomplie, il n'y avait point de maison qui ne lui fût ouverte. On

jugeait sa toilette et sa coiffure un tout petit peu excentriques, mais

elle savait passer pour extrêmement «correcte» et elle était fort bonne

joueuse de tennis. Son mari avait aussi l'air si sage, toute la journée

la ligne à la main, sur la berge! Est-ce qu'il «pensait» en s'adonnant à

son plaisir favori? Madame de Dracézaire, qui s'enorgueillissait

beaucoup d'avoir cinq petits-fils en bas-âge, était étonnée qu'un si

charmant ménage fût sans enfants:

--Eh! grand Dieu! Où les logerais-je? s'écriait Sylvie.

--Ah! Eh bien, ma belle dame, il faut rester au Bout du Pont: le petit

aura de quoi gambader dans votre jardin...

Sylvie rentrait au «Bout du Pont» un peu songeuse, tout en faisant

par-dessus le parapet des signes à son mari immobile et béat à côté de

son filet à poissons et de sa boîte d'asticots. Elle traversait le

jardin, jusqu'à l'endroit où la table de fer et les fauteuils de

châtaignier constituaient ce que Jérôme avait nommé «son bureau» et où

il n'avait jamais écrit; et, accoudée au mur bas tapissé de mousse, elle

venait apporter des nouvelles de la ville, demander celles de la pêche.

--Dis donc! Sais-tu ce qu'elle m'a dit, madame de Dracézaire? que «le

petit» aurait de quoi gambader dans notre jardin!

--Quel petit?

--Celui que nous aurions si on habitait là...

Jérôme regardait au loin. Il eût aimé avoir un «petit».

--Le fait est, dit-il, que, pour m'enfiler ces sales vers de terre, un

gamin ne serait pas de trop.

Il traduisait, par pudeur, en langage vulgaire le sentiment qui lui

serrait le coeur.

--Oh! pour te seconder à la pêche, quant à ça, il faudrait quelques

années.

--Elles passeraient vite...

Non seulement, comme grand nombre d'hommes, il avait l'instinct

paternel, mais comme beaucoup, il était paresseux. L'engourdissement

inspiré par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pêche, le

bien-être de la calme maison de province, la tentation supérieure, qui

nous vient on ne sait d'où, de faire en sorte que «cela dure» et même

que d'autres après nous, dans des conditions analogues, durent encore,

cet instinct si puissant et si sûr, que l'adaptation saugrenue de la vie

humaine à la trépidation mécanique a détruit, tout cela contribuait à

l'attacher à ce coin de terre où il lui serait si simple et si aisé de

passer la vie.

En dînant, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une petite salle à manger

d'acajou où une vieille servante, nommée la mère Coinquin, leur

préparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlèrent de

l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, nés en

province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et

les moeurs ancestrales à peine modifiées, et Sylvie affirmait que les

gens de Souzouches n'étaient pas plus bêtes que ceux de Paris:

--Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de

bon sens; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes

les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur

le curé a refusé par humilité d'être évêque? Quant aux gens jeunes que

je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous

pouvons voir dans les meilleures maisons... Au point de vue économique,

si j'en arrive à ce chapitre, l'avantage est prodigieux.

--Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jérôme, en goûtant

avec volupté le salmis de la mère Coinquin; moi, je me trouve très bien

ici, et j'ai horreur de tous les embarras que tu m'obliges à faire à

Paris...

--Que je t'oblige à faire! j'aime beaucoup ça. Mais si je t'oblige à les

faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre à Paris autrement;

veux-tu arriver ou bien non!

--Arriver à quoi?

--Arriver à te faire un nom, comme tout le monde, ou bien végéter

misérablement dans l'obscurité!

--Me faire un nom, me faire un nom! Si c'était en accomplissant de

grandes actions ou de grandes oeuvres; mais me faire un nom comme on se

fait un nom aujourd'hui: comment? en prenant des tasses de thé avec des

quantités de gens qui se fichent les uns des autres et qui se moquent

aussi de moi; en écrivant--moi qui ne sais seulement pas écrire--des

niaiseries qui me font mal au coeur!...

--Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se

quitter? s'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils à la maison? Et

pourquoi écrirais-tu, toi, des choses plus bêtes que ne font les autres?

--Ces gens se voient tous les jours et me voient pour la raison qui fait

que les enfants vont à Guignol et les grandes personnes au théâtre. Ils

ont besoin de spectacle, de comédie et de pièces, et ils aiment à revoir

les mêmes grimaceries tous les jours... J'écris des choses plus ineptes

que personne parce que, bien que presque tout le monde écrive, il en est

du moins qui s'amusent à le faire, tandis que je n'en ai, moi, aucune

envie, aucun besoin naturel, et n'y éprouve aucun plaisir; enfin, parce

que, c'est une chose bien connue, tout le monde a du talent aujourd'hui,

tandis que, moi, je le sais, je n'ai pas de talent, je n'ai aucun

talent, je n'ai pas un soupçon de talent.

--Jérôme..., tais-toi! tu prononces des paroles...! Si on t'entendait...

--Je dis la vérité: je n'ai pas l'ombre de talent!... As-tu peur que la

mère Coinquin comprenne ce que cela veut dire et aille le répéter? Je

n'ai aucun talent et je n'aurai jamais de talent!

--Et après? qu'est-ce que ça fait?

--Comment! Qu'est-ce que ça fait?...

--Oui. Du moment que l'on croit que tu en as.

--Ah! ah! tu en as de bonnes!

--On le croira si tu le veux. On le croira si je m'en mêle. On le croit

puisqu'un directeur te commande un roman... Enfin, pourquoi te

commande-t-il un roman? Il y a trente-six mille personnes qui ont fait

un roman; il y a toi qui n'en as jamais fait, et c'est à toi qu'il

commande un roman... Voilà quelque chose dont il faut tenir compte. Et

pour la suite, sois tranquille: j'ai déjà pris mes précautions. J'ai

posé mes jalons. Avant de quitter Paris, j'avais parlé à trois critiques

de ton futur roman; ils m'ont donné leur parole; je parierais que leur

article est déjà fait..., ébauché, enfin, dans les grandes lignes; je

m'entends...

--Mais le roman, le roman, lui, il n'est pas commencé. Je n'en ai même

pas la première idée!...

--J'ai dit que tu le portais depuis toujours... que tu serais peut-être

l'homme d'un seul livre, mais que ce serait de celui-là.

--C'est de la canaillerie; c'est tout simplement répugnant.

--Mon cher, c'est tout simplement ce qui se fait. En tous pays, il

s'agit de se conformer à l'usage. Ah! tu es organisé pour vivre, toi,

parlons-en!

--Je suis organisé pour vivre en pêchant à la ligne, dans un petit

chef-lieu de canton, avec, si vous voulez, un tout petit emploi...

J'aurais pu transporter des moellons, à la rigueur construire une

maison, peut-être administrer tant bien que mal une propriété; et

j'aurais fait, oui, j'en suis sûr, un très bon père de famille; et il y

en a des centaines de mille, des millions, qui sont comme moi, pas plus

malins que moi et dont le nom ne mérite pas d'être connu hors des

limites de la commune; vous feriez bien mieux de l'y laisser.

--Moi, je ferai ce que tu voudras. Je suis bonne aussi bien à demeurer

ici qu'à te faire valoir à Paris; mais il faudrait prendre un parti.

Réfléchis aussi que tu as un engagement, que tu as promis d'écrire un

roman...

--Mais ne dois-je pas l'écrire ici?

--Admettons. Mais, écrit ici, inséré même dans le _Bonheur à cinq sous_,

si quelqu'un ne s'en mêle pas, malgré mes trois critiques, si quelqu'un

n'est pas sur les lieux pour le faire mousser, c'est le four, c'est

l'enterrement de première classe...

--Il y a eu des types comme George Sand, comme Flaubert, qui écrivaient

en province...

--Taratata! Essaye. Si tu avais du génie, oui; avec un grand talent,

peut-être...

--Ah! tu avoues que je n'ai même pas cela.

--Tu l'as peut-être, mais il faut qu'on le dise...

--Et «qu'on le dise» est ce qu'il y a de plus important?...

--Dame!...

--Tout ça, tout ça...

--Hein?

--Je dis: tout ça, tout ça ne vaut pas une bonne friture.

* * * * *

Et les jours s'écoulaient, en mangeant d'excellentes fritures et en

s'adonnant à mille occupations si agréables et qui paraissaient à la

vérité si indispensables, que l'on n'avait pas le loisir de penser

seulement au roman.

Une lettre du Secrétaire de la rédaction du _Bonheur à cinq sous_ vint

sur ces entrefaites agiter le jeune ménage.

En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrétaire

croyait devoir avertir Jérôme Jeton, que le photographe du Magazine,

étant en tournée en province, à la recherche de sites pittoresques, et

devant précisément faire quelques haltes sur le cours du Loiret,

profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichés

du jeune maître travaillant dans son cottage à la confection du roman

déjà annoncé aux lecteurs.

Jérôme fut atterré; mais Sylvie galvanisée au contraire.

--Je vais écrire, dit Jérôme, que j'ai attrapé une fièvre typhoïde. Non,

ça pourrait porter malheur; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin

quelque chose qui m'empêche non seulement d'écrire, mais de concevoir

deux idées... Et c'est bien le cas, ajouta-t-il.

--Ça n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est

déjà fait, depuis longtemps écrit; et tu n'as, pendant ces deux mois,

qu'à lui donner le coup de fion.

--Alors, dit froidement Jérôme Jeton, je sais ce qu'il me reste à

faire...

--Il te reste à faire tout ce qu'on croit déjà fait, parbleu!

--Il me reste à me jeter à l'eau.

Et déjà il enjambait le mur bas qui dominait la berge.

--Ah! s'écria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par

la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de

cette terrasse... Mais j'ai une idée: d'abord, si tu n'étais décidément

pas prêt à temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule

excessif t'a fait brûler ton manuscrit; Dieu merci, nous n'en sommes pas

là: tu vas te mettre à écrire ton roman.

--Mais quel roman?

--Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas écrire l'histoire

d'une petite fille... Oui, d'une petite fille. Ça intéresse toujours les

lecteurs et du premier coup: d'abord ceux qui ont une petite fille, et

ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une

petite fille qui aurait habité une maison comme celle-ci, par exemple...

Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau...

--Pourquoi, en beaucoup plus beau?

--Mais, pour que ça séduise davantage! Imagine des portiques, des

escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi,

etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a

disparu.

--Ah! mon Dieu!

--Tu vois, tu es pincé toi-même; ça mord. Attends un peu! On la cherche;

les gens accourent--les gens: il y a des quantités de serviteurs, je

t'ai dit...--Énumération, costumes, émotions diverses. La nourrice,

n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de

description. Le jour baisse... Crépuscule... Silence... Écoute bien: On

entend un cri du côté de la rivière. Toute la maison s'exclame. Il n'y a

qu'un avis: on croit la petite fille tombée à l'eau.

--Mais si elle était tombée à l'eau, depuis tantôt, elle ne crierait

pas!

--Moi je te parie que si on entend un cri du côté de la rivière,

quelqu'un sera là pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombée

à l'eau.--De petits détails observés, comme cela, ne font pas mal dans

un récit, pourvu que le principal soit plus beau que la vérité.

Embellir, embellir toujours!

--C'est commode à dire...

--Ce n'est rien du tout à exécuter: on emploie des mots superbes, et on

les empile, en voulez-vous? en voilà. Ah! faire beau, c'est autre chose,

à ce qu'il paraît: alors ça, ce n'est pas à la portée de tout le

monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris.

* * * * *

Pour quelques jours, Jérôme abandonna la pêche, et Sylvie tant les

plaisirs de la maison rustique que ceux de la société de Souzouches; et

l'on échafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins

exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du

_Bonheur à cinq sous_.

Cependant, de l'avis même de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru,

la chose n'allait pas très bien. Fichtre! un roman n'était pas encore un

ouvrage si facile. Sylvie ne manquait pas de certaines idées sur le

genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littérature; mais de

connaître la recette à exécuter un bon plat, il y a un abîme, et elle

touchait celui-ci. Et puis Jérôme vous décourageait en prétendant que

l'aventure de la petite fille était écoeurante d'imbécillité, et qu'il

aimerait mieux, lui, bon public qu'il était, vendre du sucre, rédiger

des protêts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas

même de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se

dépitait en concluant qu'il n'existait pas de métier plus bas que celui

d'écrire quand on n'était pas un homme extraordinaire. «Allez donc faire

de la copie, disait sa pauvre femme, en écoutant de pareilles

incongruités!»

Mais il y avait pis que cela.

* * * * *

Madame de Dracézaire, qui s'était mis en tête de retenir le ménage Jeton

à Souzouches afin qu'il y fût au large pour avoir un enfant, arriva

inopinément pendant que le ménage Jeton s'arrachait les cheveux à propos

de la petite fille, et elle était autorisée à lui dire que le

propriétaire de la maison consentirait une diminution importante si on

louait à l'année, une diminution plus importante si on faisait un bail,

et qu'au surplus il serait disposé à faire toutes concessions attendu

qu'il se trouvait harcelé par un des notaires de l'endroit, fort mal

logé et très désireux de la maison, mais avec qui il était à couteaux

tirés.

--Je connais votre propriétaire, disait madame de Dracézaire, il est à

un liard près, et il cédera aux instances du notaire; mais il vous

laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer à son ennemi

un bon tour.

--Il n'y a pas à hésiter, dit Jérôme: madame, en moins de trois

semaines, j'ai déjà gagné deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et

nous serions ici de petits rentiers fort à l'aise...

--Y penses-tu? objecta Sylvie à cause de madame de Dracézaire, mon ami,

et ta situation!

--Ma situation? dit Jérôme.

--Peut-on parler ainsi! s'écria Sylvie, quand on est à la veille de

répandre son nom par le monde entier!...

Et elle prenait à témoin sa nouvelle amie, en jetant un regard éperdu

sur les papiers où était griffonnée la lamentable histoire de la petite

fille.

--Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Dracézaire, et

l'important est de le transmettre à ses héritiers... Allons! allons! un

bon mouvement: que diable! vous aurez le temps, ici, aux veillées

d'hiver, d'écrire vos «amourettes»; un petit voyage à Paris de temps en

temps vous maintiendra en contact avec votre éditeur et vos amis

influents: je fais préparer le bail qu'on vous apportera à signer

demain...

Sylvie, pour qui «se faire un nom» ce n'était pas écrire, mais voir tous

les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux,

considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à

toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici,

et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de

Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative; mais ne

savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la

vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens?

--Eh bien! dit-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous

refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans «notre

propriété»?

* * * * *

On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et

cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait

un coin nouveau: c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes

des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on

avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient

d'une somptueuse obésité: c'étaient, derrière leur claie, les petits

poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui

étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes; c'était madame

Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se

trouver depuis quelques jours «en famille». On alla cueillir des

framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers

nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers

chasselas. Et là, on vit la mère Coinquin s'avancer un bol blanc à la

main, avec un peu de lait et une paille:

--Ah çà, pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire.

--Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II.

--Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second?

--J'appelle Jérôme tous les lézards, madame; et le nom leur convient,

croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en

général, à ne rien faire.

--Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire.

Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le

lézard presque familier, immobile, son petit coeur battant, sur la

muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie

humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre,

hâlée déjà, dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des

fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le «thé»,

disait-elle, «à un de ses chers amis qui, celui-là, ne la débinerait pas

en sortant...»

Madame de Dracézaire quitta le jeune ménage en ayant bon espoir; et,

sans plus rien dire, s'en fut chez le propriétaire faire rédiger le

bail.

* * * * *

Le lendemain, par une après-midi torride de fin d'août, Jérôme et

Sylvie, dans la pénombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la

qualité de ces vieilles maisons aux murs épais, au sol dallé, qui

entretiennent au coeur même de l'été une si douce fraîcheur. Quelques

feuillets griffonnés du «sinistre» roman, ainsi que l'appelait son

auteur, sortaient à demi d'un tiroir entre-bâillé. Jérôme, étalé sur un

vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'épargner la vue de ce

qu'il nommait aussi son «cauchemar» et dit:

--Zut!

--Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais,

un peu «rasoir»!

A ce moment l'on sonna à la porte d'entrée.

--Madame de Dracézaire avec le bail, je parie!...

Leur coeur fut secoué, et ni l'un ni l'autre ne s'effrayait de

l'engagement à prendre.

* * * * *

La mère Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva à la porte comme on

faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit

parlementer; puis elle se présenta avec des airs mystérieux, mi-méfiante

et mi-amusée par le mot qu'elle avait à répéter: c'étaient deux jeunes

messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient monsieur de la part du

_Bonheur à cinq sous_...

Monsieur et madame Jérôme Jeton furent aussitôt debout. Jérôme rouvrit

le tiroir et dit d'un ton peu commun à sa bouche: «Faites entrer, je

vous prie.» Sylvie se précipitait aux volets pour donner du jour.

Les «jeunes messieurs» entrèrent, après avoir déposé les «ustensiles»

dans le corridor, et l'un d'eux, en disant: «cher maître», exposa le but

de leur visite, qu'une lettre de M. le Secrétaire avait dû d'ailleurs

annoncer.

--Messieurs, je suis à vous, dit Jérôme avec un sérieux extraordinaire

et tout à fait inusité.

--Où avez-vous l'habitude de travailler, cher maître?

--... Heu... heu... dit Jérôme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou

là...

--Tantôt ici, messieurs, se hâta de dire Sylvie, comme aujourd'hui,

quand la chaleur est trop grande, tantôt au bord de la rivière où mon

mari a ce qu'il appelle son «bureau de verdure».

--Un «bureau de verdure»! Ah! parfait, madame, voilà qui nous donnera un

cliché sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par

cette pièce-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos

lecteurs de goût... Madame est collaboratrice, je suppose?...

--Elle est ma muse, dit Jérôme.

--Aussi, nous ne vous séparerons point; les jeunes ménages d'artistes

sont très à la mode... Je suis chargé, cher maître, de vous communiquer

la maquette de notre numéro d'octobre... Votre ouvrage vient en tête du

sommaire, comme de juste... Nous avons ici un médaillon..., ici un

hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur?

nous aurons trois ou quatre en-têtes, selon le nombre, et nous

terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local,

caractéristique si possible... Ah! voici l'épreuve du «chapeau» déjà

rédigé, où votre oeuvre, cher maître, est présentée au public et déjà

appréciée, en termes très généraux, cela va de soi.

Jérôme et Sylvie voyaient déjà les clichés exécutés, tirés, leurs traits

à l'un et à l'autre, unis dans l'ovale, la scène touchante du travail en

commun dans le hors-texte; quels détails de leur personne figureraient

encore dans les en-têtes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que

Jérôme et Sylvie, penchés côte à côte sur la table, lisaient le

«chapeau», c'est-à-dire la louange préconçue de l'oeuvre, les termes

«tout à fait généraux» assurément, mais extrêmement flatteurs, qui

caractérisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient

avec enivrement l'avant-goût de la gloire, l'éclair de magnésium

jaillit.

--C'est fait, dit l'opérateur; nous n'aurions pas su trouver de pose

plus satisfaisante.

Ils avaient été surpris. Ils n'avaient point entendu non plus un second

tintement de la sonnette à la porte d'entrée; et, quand ils reprirent

leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fumée, ils virent, sortant du

nuage, derrière l'opérateur, madame de Dracézaire avec ses cinq petits

Dracézaire, qui respiraient comme eux la vapeur méphitique de la

renommée.

Sylvie, surexcitée, expliqua aussitôt de quelle opération, sans doute

insolite à Souzouches, madame de Dracézaire et ses cinq petits enfants

avaient été témoins; elle répéta ce qu'avait dit le photographe:

l'ovale, le hors-texte, les en-têtes, le cul-de-lampe final...; elle y

joignit le chiffre étourdissant du tirage: «plus de deux cent mille

exemplaires, madame!...» que le photographe ne contredit point.

--A présent, dit Sylvie, ces messieurs désirent un plein air... Allons,

venez avec nous, chère madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous

donnerez vos conseils sur la pose...

--Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Dracézaire, un geste à

immortaliser serait assurément celui du goûter des lézards...

Figurez-vous, messieurs...

Et madame de Dracézaire de s'emparer des deux employés du _Bonheur à

cinq sous_--elle, cependant si peu familière--pour leur narrer la

gracieuse scène de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits

Dracézaire bondirent; ils n'étaient venus que pour les lézards; et la

photographie décuplait leur joie.

Quant au photographe, entendant parler d'un goûter offert aux lézards,

il n'hésita pas à déclarer que si l'on en pouvait avoir un bon cliché le

succès du numéro était assuré.

Jérôme Jeton, ayant emporté au jardin ses paperasses, posa comme un

vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de châtaignier, appuyé à

la table de fer du «bureau de verdure» où il n'avait jamais écrit une

ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la

scène agréable de la veille. Mais, soit que l'heure ne fût point celle

qui convenait au lézard, soit que tant de monde et le noir appareil sur

son trépied effrayassent l'animal, il ne se prêta pas à ce jeu. On en

était désespéré.

La mère Coinquin, qui avait apporté le bol et la paille, hasarda une

réflexion:

--C'est que madame, aussi, n'est p'tét' ben point la même!...

Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'était plus aujourd'hui

la même: elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un

appareil; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en

son esprit crédule, devant la postérité!... Madame de Dracézaire--qui

l'eût cru?--n'était point du tout choquée de la transformation, qu'elle

remarquait tout comme la mère Coinquin, et elle dit:

--Ah! c'est que cela doit être très impressionnant!...

Le lézard Jérôme II se refusant à l'épreuve du grand tirage, le

cul-de-lampe final était compromis. On erra dans le potager, à la

recherche de quelque autre sujet.

Chemin faisant, madame de Dracézaire dit au jeune couple qu'elle avait

sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour

quelque croisade sainte, répondit:

--Hélas! madame, il ne s'agit plus désormais de notre agrément. Vous

l'avez vu: la carrière est ouverte; mon cher mari se doit tout entier à

son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brèche!

Jérôme lui-même était tout retourné, tout changé; qu'il fût appelé à une

grande mission, il n'essaya pas de le nier.

* * * * *

Et telle est la vertu de la publicité, que madame de Dracézaire ne

trouva pas à répliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la

Province elle-même était impressionnée, imprégnée, piquée par le

redoutable virus. Elle ramassa tout à coup ses cinq garçons et dit aux

Jérôme Jeton:

--Si un motif de cul-de-lampe ne se présente pas, que diriez-vous d'un

joli groupe de cette jeunesse, avec la légende, par exemple: _Cinq

petits amis du romancier et de madame Jérôme Jeton: Jacques, Jean,

Gaston, Félix et Louis de Dracézaire_. Que l'on imprime le nom, oui, ma

foi, pourquoi pas? c'est un départ: un jour, qui sait? peut-être sera-ce

un nom connu!...

_Septembre 1913._

Le bonheur à cinq sous · 第 8 / 28 题