LE DERNIER SECRET DE NORETTE

Peut-être aurais-je pu, me dispensant d'écrire ces dernières

pages, m'arrêter à la minute heureuse qui, sous les rocs blancs

d'Aygues-Sèches, jeta Norette dans mes bras.

Mais cette mort de M. Honnorat se rattache précisément, et de façon

assez singulière pour moi, à l'histoire de la Chèvre d'Or.

—«Ayez bien soin de mes semis?» m'avait dit avant d'expirer, et

presque comme recommandation dernière, le brave homme, jusqu'à la fin

préoccupé de sa manie.

Ces paroles, longtemps oubliées, me revinrent un jour en mémoire.

Février finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins

de gazon luisaient parmi les rocs, annonçant le printemps si bref et si

enivrant de Provence.

Tandis que Norette, mère avec emphase, promenait au jardin

l'_Héritier_: «Allons voir, me dis-je, où en sont les semis du

grand-père.»

Les semis n'avaient pas bougé; peut-être fallait-il, afin de leur

donner un peu d'air, gratter légèrement le sol de la pépinière?

Je pénétrai donc, pour la première fois, sous une voûte basse, creusée

dans les fondements de ma tour et défendue par un vitrage, sorte de

cave à prétention de serre, où M. Honnorat remisait ses outils.

Des limaces s'y promenaient, et les murs exhalaient cette odeur

de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs

d'horticulture.

Je ne voulais que prendre la binette, une curiosité ironiquement émue

m'arrêta.

Le long du mur, sur des étagères, des paquets s'alignaient avec leurs

étiquettes: _Clairet_—_Muscat_—_Grec à grains doubles_, toutes les

variétés que M. Honnorat comptait voir pousser et mûrir dans ses

domaines du Puget-Maure.

Un des paquets, celui du _Grec_ à grains doubles, me parut de

parchemin, et quelle ne fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de

reconnaître, avec sa couleur jaune et ses lettres pâlies, un feuillet

du livre de raison.

D'où venait-il et qui l'avait lacéré, ce livre de raison, avant

l'hécatombe pieusement sacrilège opérée par l'abbé Sèbe, à la demande

de Mme Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, celle de Saladine?

Peut-être aussi le feuillet était-il celui que Mme Honnorat voulut

garder, et, mourante, fit arracher par Norette.

En tout cas, voici ce que disait la feuille par miracle échappée:

... _Et comme, sans compter les sanglantes inimitiés fomentées

entre parents et frères, cette_ Cabre d'Or _ne se plaisait

qu'en lieux périlleux, balmes sauvages ou précipices, quiconque

eût tenté, la suivant, conquérir le trésor sarrasin des rois de

Majorque, s'exposait à de sûres morts. Aussi, pendant mille ans

et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit

de tel autre cousinage, ne voulut, par crainte des dangers à

courir, rien révéler touchant lesdits trésors, ni à celui qui

l'avait épousée, ni à personne autre qu'elle aimât._

_Il est même certain qu'au temps du roi René d'Anjou, dame

Guiraude Gazan, violemment sollicitée à ce sujet par le sien

mari, qui était homme fort dépensier et grand joueur, lui

répondit: «Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or vous

manque, mais je tiens encore bien trop à vous, malgré votre

méchante vie, pour mettre en vos mains un secret qui a déjà

coûté tant de malheurs._»

_Et le mari toujours la pressant, après s'être seule enfermée

dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement,

et d'un fier courage, le talisman, qui était fait d'une

clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les

met au cou des chèvres, le tout travaillé curieusement et

couvert de mystérieuses écritures._

_La clochette ne fondit point et se retrouva dans les cendres;

mais, le collier ayant brûlé, les trésors avec lui partirent

en fumée. Car l'inscription avait été si industrieusement

combinée, que moitié s'en trouvait dessous la clochette et

moitié dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des parts

sans posséder l'autre, c'était tout comme n'avoir rien._

_C'est ainsi_, concluait le naïf document, _que dame Guiraude,

volontiers, perdit le secret de la Chèvre, le destin des femmes

dans notre famille étant, dit un proverbe, de maintenir leurs

maris pauvres, par faute de trop les aimer_.

En me voyant sortir de la serre, par le vitrage de laquelle il lui

était facile de m'épier, Norette, pourtant attristée, n'a pu s'empêcher

de sourire.

Pourquoi? Aurais-je été sa dupe? Se serait-elle, par besoin de malice

féminine, et pour jeter sur notre ingénu roman d'amour un vague reflet

d'héroïsme, simplement amusée de moi à propos de la Chèvre d'Or?

Bien des détails qui, maintenant, me reviennent en mémoire, son

sourire, la découverte du fragment de parchemin, précisément dans un

endroit où Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre,

pourraient le faire supposer.

Mais non!

Norette n'a jamais songé à déchiffrer ces pages jaunies; Norette

croyait, comme j'y croyais, au trésor gardé par la Chèvre; et c'est

de bonne foi tous les deux, d'un même élan de cœur, avec le même

enthousiasme, que, le jour de la pêche à l'oursin, dans la calanque

d'Aygues-Sèches, Norette, pour être sûre que je l'aimais, moi, pour

prouver que j'aimais Norette, nous renouvelâmes, en le complétant, le

sacrifice de dame Guiraude.

Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les légendes, comme les amours,

gagnent à garder leur mystère!

La Chèvre d'Or · 第 112 / 114 题