LE SACRIFICE

Un cent d'oursins, dégustés au bord de la mer, ne comptent guère

que comme apéritif. Il s'agirait maintenant de pêcher dans les

anfractuosités du rivage le _pey San-Péiré_, la _rascasse_ et

autres savoureux poissons de roche, indispensables éléments de la

bouillabaisse projetée que nous mangerons au dîner, c'est-à-dire vers

midi. Car ici on dîne à midi, chaque peuple ayant ses usages.

Patron Ruf me passe une ligne, une poignée de _mourédus_, et me

voilà essayant des expériences d'équilibre au grand soleil sur les

avancements escarpés, les arêtes coupantes et blanches de la rive.

Mais j'avais trop présumé de mes forces. La danse des rayons dans

l'eau, mon attention à regarder, m'ont brouillé les yeux et troublé la

tête. L'odeur mêlée des pins résineux et de l'algue, cet air du large

que je respire avec délices, achèvent encore de me griser. J'éprouve un

besoin de dormir, un irrésistible besoin d'immobilité et de bien-être;

et, ma ligne cédée au colonel, c'est en chancelant comme un homme ivre

que je vais m'étendre au fond de la barque amarrée en un creux de

falaise.

La barque se balance au clapotis du flot et gémit. Sur ma tête, cachant

le soleil, surplombe une voûte humide, incrustée de sel, où des

cailloux luisent, où vivent des _patelles_, où, sur l'immobile ligne

d'étiage, des mousses aux senteurs amères et des plantes marines ont

poussé.

J'ai fermé les yeux.

N'est-ce point ici, dans ce golfe, au plus profond de l'abîme bleu, que

disparut, il y a des siècles, avec ses portiques, ses tours de marbre,

la fabuleuse cité, antique souvenir des Atlantes, dont patron Ruf, un

jour, me décrivait les splendeurs?

Mais la mer doucement s'écoule sous la barque; et la barque, descendant

en même temps qu'elle, me dépose sur un fond de sable d'or, semé de

perles.

Et voici Norette, coiffée de corail, en costume de fée Océane, qui

me prend par la main, me conduit dans l'immense ville, me montre son

palais, ses trésors...

Toujours des rêves, toujours des trésors, et toujours Norette!

Un choc interrompt mon léger sommeil.

La barque a heurté le rocher, quelqu'un a sauté dans la barque.

Je me dresse, je reconnais Norette qui me fuyait depuis huit jours et

qui me cherche maintenant.

Ganteaume l'accompagne, il détache l'amarre.

—«Viens, Ganteaume, tu rameras.»

Puis, s'adressant à moi:

—«Nous serons mieux au large, plus seuls, j'ai des choses graves à

vous confier.»

Je me sentis rougir, et n'aurais pu dire pourquoi! en écoutant sa voix

émue, en subissant le long regard de ses beaux yeux voilés moins de

courroux que de tristesse.

Elle ajouta:

—«C'est à propos de la Chèvre d'Or!»

A ces seuls mots, dans une soudaine vision, je devinai enfin les trop

justes motifs de son attitude envers moi. Une honte mêlée de remords

m'envahit. Je voulais parler et ne trouvais point de paroles.

—«Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est des choses irréparables. Plût

au ciel que vous fussiez mort du coup de fusil de Galfar! J'en serais

peut-être morte aussi; et si la terre noire n'eût pas voulu de moi, je

restais du moins votre veuve avec l'éternel deuil au cœur d'un amour

auquel j'aurais cru. Mais votre fièvre a rêvé tout haut, trop haut pour

mon bonheur, puisque, hélas! je l'ai entendue. De l'or, des diamants,

la chèvre, la clochette... Et toute une longue nuit qui me semblait

ne devoir plus finir, à votre chevet, sur vos lèvres où j'épiais,

heureuse, un souffle de vie, j'ai cueilli, syllabe par syllabe, cette

douloureuse et humiliante certitude qu'aimé de moi, le sachant, vous

ne m'aimiez pas.»

Elle était belle ainsi et digne de tous les désirs, cette fière enfant,

en qui un dépit passionné éveillait la femme.

J'essayai de baiser ses mains, je les mouillai de larmes qui n'étaient

point feintes.

Elle me repoussait, secouant la tête doucement, avec une obstination

désolée.

—«A quoi bon? puisque je sais, puisque tout est fini, puisque, même

disant la vérité, je refuserais de vous croire.»

L'absolu du décret me révolta, et ce sentiment de révolte éveilla en

moi quelque courage.

—«Écoutez-moi, Norette, je serai franc! Ce que je vais avouer, je vous

l'avouerais à genoux, si ma blessure le permettait et si tant de coques

d'oursins ne jonchaient la cale. Oui, une série de hasards étranges,

parmi lesquels, en premier lieu, ma trouvaille de la clochette, m'ont

fait deviner, oh! sans préméditation de ma part, et votre origine

orientale, et le secret par vous possédé du trésor des rois de

Majorque. Le trésor, j'y croyais à peine quand je vous connus. Peu à

peu, je m'habituai, sans réfléchir, à vous confondre tous les deux,

le trésor et vous, dans les mêmes vagues projets de conquête. Pourquoi

ne vous l'avoir point dit? Mon silence fut mon seul crime! Crime

involontaire que j'expie, puisqu'il me coûte votre amour. Mais s'il est

vrai que vos paroles d'aujourd'hui présagent une séparation éternelle,

je jure ici, devant Dieu, en présence de Ganteaume, que nul calcul ne

guidait mes pas, quand je suivais le torrent pierreux qui me conduisit

au Puget-Maure: je jure que, la première fois que je vous vis, prêt à

vous aimer déjà, Norette! j'ignorais, certes, l'existence et le nom

même de la Chèvre d'Or.»

Il y avait, dans mon plaidoyer, un peu de vérité avec beaucoup de

mensonge, mais les faits étaient si lointains et mes sentiments

tellement transformés depuis, que mensonge et vérité pouvaient, en

conscience, se confondre.

La Chèvre d'Or · 第 107 / 114 题