EN ROUTE POUR LA CALANQUE

Un matin, arrive M. Honnorat, joyeux, bruyant, en équipage de pêche.

—«Allons, debout, tout est fini! le médecin autorise une sortie. La

lune nouvelle a fait son apparition cette nuit, et les châtaignes de

mer doivent être pleines.»

Tout convalescent est sensible à la gourmandise. Ce mot de châtaignes

de mer éveilla soudain je ne sais quelles gastronomiques nostalgies

endormies au fond de mon être.

Depuis six mois au moins, M. Honnorat me la promettait cette pêche,

et bien des fois, levés avant le soleil, nous étions descendus vers la

Calanque, dans l'espérance d'un temps favorable.

Mais, chaque fois, une malicieuse petite brise, frisant la surface de

l'eau, nous avait obligés à renvoyer la partie. Pour le genre de pêche

que nous voulions faire, il faut absolument un calme plat.

Ce matin-là, tout s'annonçait à souhait: pas un souffle dans l'air, et,

là-bas, sur la mer, pas une ride.

—«Il s'agirait donc de traquer l'oursin?

—Précisément! Dans un quart d'heure, nous partons tous, le gros de

l'équipage à pied, vous, pour ne pas vous fatiguer, sur Saladin que

Galfar prête. Nous devrions être rendus déjà aux Aygues-Sèches, où nous

attend une surprise. On pêchera jusqu'à ce que la chaleur arrive et

l'on fera la bouillabaisse sous les pins.»

J'accepte de grand cœur. Norette s'obstine à me fuir quand je veux lui

parler; chemin faisant, je trouverai bien l'occasion de m'expliquer

avec Norette.

Pendant toute la longue descente, Norette, qui marchait à côté de ma

monture, n'a pas même daigné m'adresser la parole. Elle s'entretenait

avec son père, indifférente, d'un procès qui les appelle à Arles et,

sans doute, nécessitera un long séjour. Peut-être même, par suite

d'intérêts nouveaux, leur faudra-t-il quitter, à tout jamais, le

Puget-Maure. Et moi, alors, que deviendrai-je?

Mais Norette ne me voit pas.

Norette s'inquiète peu de mes peines.

Elle est bonne, pourtant; le sort de Misé Jano l'inquiète.

—«Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons cadeau à Peu-Parle; ce

maniaque aime les bêtes, Misé Jano ne peut qu'être heureuse avec lui.»

Et Mlle Norette approuve tout en caressant de la main, sa main brune et

souple que j'ai pressée, le poil bourru de Saladin.

Comme cela ressemble peu à l'aurore de notre amour, à nos courses dans

la montagne, quand j'étais jaloux de Ganteaume et que Misé Jano nous

suivait!

La surprise, c'est patron Ruf avec Tardive qui, avertis par cet

excellent M. Honnorat, nous attendent dans la grande barque.

—«Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...»

Embrassades! Ganteaume exulte, et M. Honnorat, qui savait tout, feint

de s'étonner le plus fort.

Moi seul ne puis être joyeux et continue à faire grise mine.

Heureusement, pour m'excuser, j'ai le prétexte de ma maladie.

La Chèvre d'Or · 第 103 / 114 题