Un matin, les rêves s'envolent et je me trouve de nouveau couché dans
la chambre aux merveilles.
Le souvenir me revient du Piémontais, de la clochette, du coup de fusil
de Galfar. On a pu extraire la balle; mais je suis resté près de deux
semaines, délirant, entre la vie et la mort. Galfar avait bien fait les
choses.
Que de braves cœurs s'empressent autour de moi!
Ganteaume ressent une telle joie d'être reconnu et appelé de son nom:
«Ganteaume?» qu'il s'en va pleurer dans un coin.
Saladine, maintenant que me voilà hors de danger, médit du médecin
et, pour me guérir tout à fait, invente chaque jour quelque potion
nouvelle, composée d'herbes par ses mains cueillies, inoffensives en
tout cas.
M. Honnorat, sacrifice énorme! s'abstient quelquefois de fumer et,
pendant des demi-heures, il s'installe à mon chevet, contant pour la
cinquantième fois ses voyages.
L'abbé ne m'en veut pas trop, quoique déçu! Il comptait en effet
envoyer au ciel, avec viatique de première classe, mon âme, une âme de
savant qui devait là-haut lui faire honneur.
—«Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec son ingénuité paysanne,
chacun a son amour-propre, et des occasions pareilles ne se rencontrent
pas souvent au Puget.»
Tout le monde s'est mis à m'aimer. Les pires ennemis que m'avait faits
la Chèvre d'Or, s'inquiètent et demandent de mes nouvelles au four,
chez le barbier, à la fontaine, et notre rancunière Saladine prend
plaisir à les rudoyer.
Ce revirement est dû sans doute au caractère chevaleresque de mon
attitude à l'endroit de Galfar devant le bon gendarme.
Que dis-je? Galfar lui-même semble me savoir gré de n'être pas mort
et de lui éviter ainsi un dérangement toujours désagréable en Cour
d'assises. Galfar, s'imaginant que l'appétit m'est déjà revenu, a, pas
plus tard qu'hier, daigné envoyer à mon intention, par l'intermédiaire
de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille.
Et Norette? Et la Chèvre d'Or?
Quant à la Chèvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point
me suffit, c'est que la clochette est sauvée. Je la tenais au poing,
Peu-Parle me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouillé de sang, dans les
cailloux.
Mais les façons de Mlle Norette ne sont pas sans m'inquiéter un peu.
Je revois, à travers certaines éclaircies de mon délire, une Norette
inquiète, passionnée, penchant sur moi un front pâle, des yeux
attendris.
Maintenant Norette n'est plus la même. Norette s'est comme fermée. Elle
paraît ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si je n'aurais
pas rêvé nos soirs d'amour au jardin, sous le regard complice des
étoiles, comme j'ai rêvé notre visite à la grotte de la Chèvre d'Or.
Ceci me torture affreusement, et m'empêche de savourer, dans leur
pénétrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre
quand on croyait mourir, l'âme éprouve les émotions d'un retour. Mais
quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des
chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette.
J'ai le désir enfantin de ce sourire, plus que le désir: un besoin! je
l'attendais en ouvrant les yeux, il faisait partie de ma guérison.
Norette, hélas! ne me sourira plus. Son regard me l'a dit, regard de
mépris et de pitié, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques
pas, soutenu par elle, dans le jardin, près des lauriers dont l'ombre
épaisse nous cachait, à côté du banc où si souvent nous nous assîmes.
J'avais voulu baiser sa main, lui parler des choses anciennes, mais ce
clair regard m'arrêta.
Qu'ai-je donc fait qui puisse mériter la haine de Norette?
Rien! Seulement Norette est femme; et, je ne sais pourquoi, peut-être
par caprice ou par simple besoin de torturer qui l'aime, elle emploie
contre moi, sans trop penser à mal, cette effrayante faculté d'oubli
dont savent si cruellement, depuis Ève, se servir les plus ingénues.