L'abbé me semble bien tragique.
Pourtant cette émotion dans le village est gênante, et les façons de
Galfar commencent à me préoccuper.
Pourvu que Norette continue à me croire ingénument épris d'elle et
ignore mes coquetteries avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce qu'a
dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera de la Chèvre d'Or devant
Norette. D'ailleurs, à supposer une indiscrétion, le naturel de notre
rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé la clochette, la façon
dont je l'ai restituée, le silence que j'observe depuis, suffiraient à
m'innocenter.
Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, amenant à sa suite
un trio de parfaits brigands, les mêmes sans doute que ceux avec
lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au cabaret de l'_Antico
limon verde_.
Peut-être, décidé à chercher le trésor sur les insuffisantes données
qu'il possède avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles?
Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais à figure ingrate
sont, dès qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de
vaillants et rudes ouvriers.
Peut-être aussi, et le choix, à en juger par leur seule mine, ne
serait pas mauvais non plus dans ce cas, les destine-t-il à quelque
ténébreux coup de main? En attendant, pour tout travail, ils tiennent,
au _Bacchus navigateur_, sous la présidence de Galfar, d'interminables
séances, jouant la _mourre_ du matin au soir, hurlant: _tré! cinque!_
s'éborgnant de leurs doigts ouverts, et faisant, à grands coups de
poing, tressauter les couteaux posés près de chaque joueur, sur la
table, selon l'usage.
Galfar a également amené un âne surnommé Saladin, comme son
prédécesseur, à l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du
couloir, dans son écurie, en compagnie des trois Piémontais. Un bon
petit âne, à poil brun, inconscient, j'en suis sûr, du rôle double que
Galfar lui fait jouer.
Car Galfar a intenté un procès au malheureux M. Honnorat pour qu'on
répare, à frais communs, le passage d'âne, sous prétexte que le pavé
gondole et que Saladin a le sabot tendre; puis, le procès gagné, c'est
Saladin qui, dans les _ensarris_ de sparterie à califourchon sur son
bât, doit aller chercher au torrent le sable et les cailloux roulés.
Maintenant Saladin, par le sentier pendant, sous l'étroite porte de
ville, fait philosophiquement le va-et-vient pour la restauration,
imaginée en son honneur, mais dont il se fût bien passé; et les paveurs
pavent, prenant leurs aises, sans se presser, comme gens au contraire
désireux de faire durer la besogne.
Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable.
Dérangé dans son doux repos musulman, irrité, chaque fois qu'il entre
ou sort, d'avoir à franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme
chez lui et fume éperdument, cachant dans un nuage de tabac ses
apoplectiques fureurs.
Saladine se montre le moins possible, ironiquement poursuivie de: «Hue!
Saladin!» qui la poignardent.
Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, avec un sang-froid
d'avocat, défendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et
les gourmande.
—«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle sans s'inquiéter des
grands airs de Galfar, lequel, d'ailleurs, devient singulièrement
timide en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait
remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas
de sable en des attitudes à la fois prudentes et dignes.
Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être pas. J'aime peu, sans
compter Galfar, ces trois sacripants ainsi campés dans la maison où
dort Norette.