SAINTE SARE

—«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de même mon

bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carré de drap

rouge?»

Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier.

—«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous

voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano.

Heureusement que la brume ne doit pas s'étendre bien bas, et que je

sais le bon chemin.»

En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la

montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses

légers flocons enveloppaient encore Misé Jano et Ganteaume, nous nous

trouvions déjà, avec Norette, dans la lumière et le soleil.

Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?

Car Norette, je m'en aperçois, commence à me mener où elle veut, et mes

amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indépendance, de me voir, en

l'honneur de la Chèvre d'Or, obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce

que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, j'y songe

seulement à cette Chèvre d'Or?

Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un étroit défilé

fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui

conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré des batailles, et, de

chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade.

—«La chose pourra peut-être vous intéresser, monsieur le savant!»

Pourtant, dans la pensée de Norette, notre excursion n'a rien de

spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en

plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à Fréjus. L'endroit,

quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les

Bohémiens, avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers

pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent

leurs quartiers d'hiver.

Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui

doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent

à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de déposer le

bouquet noué du ruban et de faire brûler le cierge sur le tombeau de

sainte Sare.

—«Sainte Sare?

—Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidèle servante des Trois

Maries, qui, venue avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur

une barque sans voile et sans rames, mourut près de Marie Jacobé et de

Marie Salomé, en l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant que

Marie-Magdeleine pleurait au désert?

«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, autour des grands étangs, il

n'y a pas un matelot, pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas

un meneur de cavales, qui ne connaisse sa légende!

«Depuis, dans la magnifique église que la Provence leur a bâtie, Jacobé

avec Salomé habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne d'où

l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et

la mer.

«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une humble crypte, où seuls,

ou peu s'en faut, les Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était,

prétendent-ils, de leur race et de leur couleur...»

Nous approchions du campement, presque désert, les hommes et tout ce

qui avait plus de dix ans étant parti en expédition, dès le matin. Rien

qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le

cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon,

qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.

C'est à la vieille précisément que Mlle Norette avait affaire.

Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la vieille qui, tout de

suite, où diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est épinglé

au corsage. Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que

le plus jeune et le plus crépu des marmots tétait, le ventre en l'air,

cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et que les autres donnaient

l'assaut aux débris de provisions restés dans le panier que Ganteaume

ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le nourrisson improvisé,

sont venus me mendier quelques pincées de tabac pour bourrer leurs

pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes.

La vieille nous a dit:

—«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brûlera

sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient;

et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue

inconnue que sainte Sare aime entendre.»

Elle ajoute, s'adressant à moi:

—«Tout le bonheur vous était dû!»

Puis, à Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de

flatterie qui m'étonnent un peu dans cette bouche d'immémoriale

sorcière:

—«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure!

Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta

les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut

pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des

Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trône

en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et

de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors à leurs

chevaux blancs, envieraient et deviendraient pâles...»

La vieille ne s'arrêtait plus.

—«Partons!» dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gênée,

en ma présence, par ce flux d'énigmatiques paroles.

Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous presser pour être de retour au

Puget-Maure avant la nuit.

Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait

Sara, comme sa mère, et que sainte Sare était leur patronne.

Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de

sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son

regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait

deviner.

Sans la présence de Ganteaume, Norette m'en eût peut-être dit davantage!

Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont l'appétit n'avait pas attendu,

et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant

le dîner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqué

dans son musée des souvenirs.

—«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons

depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins.

Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»

C'était une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend

des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers

en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement

découvertes, dans quelque hallier qu'on défriche, par les deux bœufs

de labour meuglant et agenouillés.

Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, très caractéristique

malgré la naïveté du ciseau, avec les légères traces d'or restées aux

plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air

païen qu'en général les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane

qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.

La Chèvre d'Or · 第 70 / 114 题