Une autre Norette!
J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire
et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidité se déguisait de
brusquerie.
Désormais Mlle Norette ignore la timidité. Mlle Norette est confiante,
quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos amours,
et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre
sorte.
Ce matin, Mlle Norette m'aborde:
—«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles
que les vôtres.
—Plus belles?
—Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne.
Les miennes sont du jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient
avait autour de son château.
«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour
marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amère, vous pourriez
entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les
paysannes ramasseuses de litière et de feuilles mortes, des choses tout
à fait surprenantes.
«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit
plus qu'un grand rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées.
Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les
vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu, à coup
sûr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont
là-haut, tout près du ciel, la race s'est perpétuée.
—Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel?
—Très haut! reprit Norette sérieuse, plus haut encore que le rocher
de la Chèvre. Mais où ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver
ce parterre des _Mille et une Nuits_, ces fleurs de la Reine, variées,
innombrables, couleur de ciel et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de
terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs écloses dans
nos vallons...
—Que Mlle Norette ne ressemble...
—Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons;
mais Ganteaume nous accompagnera.
—Ganteaume?
—Préféreriez-vous Saladine?»
Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se
mettre en route.
Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. Ganteaume, un peu
mélancolique, porte le panier aux provisions.
Norette se signe en passant devant le cimetière où dorment «les deux
qui sont morts». On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la Chèvre, au
pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous
voilà en pleine montagne.
A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où l'arrachement des blocs
éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages
brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes
d'or.
Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils à des acanthes,
des genévriers aux baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur
sombre verdure de gousses luisantes, comme vernissées, et des pins
dont les branches basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes
d'ambre au soleil.
Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des romarins et des lavandes,
un grand silence à peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et
fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaçons
vides qui, jonchant le sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.
Ganteaume et Misé Jano vont devant.
Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien
dire. Parfois nous retournant, éblouis de lumière, entre les troncs
lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la
mer.
—«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette.
Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue.
Pendant quelques instants, un appétit noblement gagné par cette
pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour.
—«Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre à vous de
contempler le paysage.»
Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse.
Je relève la tête, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin,
comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a
sournoisement enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard
de Provence, blanc, clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de
rayons. Arrivant sur nous par petits nuages pressés, il n'en cache
pas moins l'étendue. Et d'en bas, tout près, le vent nous apporte les
cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.
—«C'est gentil de se savoir seuls!»
En effet, la brume gagnant peu à peu, nous nous trouvons dans une
atmosphère de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette
apparaît grandie, comme transfigurée, et sur laquelle, visibles à deux
pas de nous, se découpent avec une singulière vigueur quelques tiges de
graminées, et la silhouette d'un figuier enraciné au bord du précipice.
Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle
m'appelle. J'arrive à temps pour la relever, un instant dans mes bras,
émue et frémissante.
—«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»
Heureuse d'avoir été secourue par moi, effrayée encore du léger péril
et ne sachant comment exprimer cette émotion complexe, bravement,
follement, n'écoutant que son cœur, elle embrasse?... M. Ganteaume.
Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par
surcroît: Ganteaume qui l'avait reçu, et moi qui me le savais
indirectement destiné.