M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un jardin dont il est très
fier.
Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, entouré d'un mur, et, de tous
les côtés, dominant l'abîme.
Ce mur retient un peu de terre végétale trouvée dans les fentes,
laquelle terre, se mêlant aux débris du roc lui-même, friable
pierraille en train de fondre et de se pulvériser au soleil, constitue
un problématique humus qui, ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les
sobres racines de l'ortie ou de la ronce, mais dont se contentent,
en ce climat béni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de
romarin, quelques fruits et quelques légumes.
Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau rare d'une citerne que M.
Honnorat ménage avec parcimonie.
La nuit approchant, je m'étais accoudé au parapet de ma terrasse, sans
motif, histoire de réjouir mes regards des changeantes splendeurs de
l'horizon qui, là-bas, s'empourpre; et peut-être aussi parce que, juste
sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un
laurier ombrage, où, quelquefois, Mlle Norette aime s'asseoir.
Comme l'après-midi a été brûlante et que plantes et fleurs
s'inclinaient altérées, Mlle Norette et Saladine font ruisseler
largement, joyeusement, l'eau de la citerne, au grand désespoir de M.
Honnorat, qui proteste.
Mlle Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir.
—«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie Saladine en montrant M.
Honnorat, on dirait que son sang se verse.»
Et Mlle Norette ajoute:
—«Père sème ses haricots par gloire, moi, je leur donne à boire par
pitié.»
Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle avec Saladine, et Mlle
Norette est restée seule.
Je suis descendu au jardin.
Mlle Norette m'a dit:
—«Je vous avais vu, je vous attendais.» Elle m'a dit cela d'un air
tranquille, ingénument, sans fausse honte, en personne sûre d'elle-même
et sûre de moi.
Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout à coup je l'ai vue
devenir subitement pâle, de cette pâleur mate des brunes qui les fait
ressembler au marbre des statues.
Les paupières baissées sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui!
la petite Norette était de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses
yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.
Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.
Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la boîte des souhaits,
symbolique coffret où tiennent ses espérances et ses bonheurs de jeune
fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a montré, pêle-mêle avec
l'œuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils à celui que je
lui ai offert, les uns frais encore, et les autres déjà flétris.
—«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'étais, chaque
matin, si contente de les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées
de rosée... Je les réchauffais sur mon cœur, sachant qu'elles venaient
de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-même; mais
il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui
viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert
un bouquet de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant,
vous nous quittez!... Que vous importe notre amitié! Que vous font les
pleurs de Norette?»
Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais
délicieusement ému, je ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis
Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'écrier d'une voix
redevenue enfantine:
—«Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que
je ne connais presque pas!»
Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du
jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgré mes dénégations
étonnées, on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis
vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le
banc aimé de Norette.
Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de
bouquets cache quelque sorcellerie.
Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses.
Est-il tant besoin de comprendre pour être heureux?