PERPLEXITÉS SENTIMENTALES

Resterai-je? Ne resterai-je pas?

Dois-je écouter les prudents conseils de patron Ruf, ou m'obstiner à la

poursuite d'un rêve peut-être chimérique?

L'alternative me rend perplexe.

Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense,

de redouter Galfar, de fuir devant ses menaces. Mais je me sens

médiocrement fier quand je songe au rôle de comédie que, dans le cas

contraire, il me faudra jouer.

Me voit-on d'ici, par intérêt—eh! oui, par intérêt, puisque la fortune

est au bout,—feignant une affection que je n'ai pas pour Mlle Norette!

Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, mêlé de mépris, il m'est

arrivé, jadis, de considérer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens

honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas menti à un homme et qui se

mentaient à eux-mêmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient

d'amour quelque insignifiante fillette dont ils ne désiraient guère que

la dot.

Et ils finissaient, les malheureux, par se croire épris, comme

font ces pleureuses gagées qui, se grisant de leurs propres cris,

s'attendrissant par leurs propres plaintes, arrivent à verser de vraies

larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu.

Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après tout, avec Mlle Norette,

maîtresse et gardienne de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi

d'agréablement chevaleresque.

Mais, hélas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous!

Me voici tout triste, maintenant, à la seule idée de partir, de

laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison

devenue mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, depuis

quelque temps, me semblaient doux.

Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle,

pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!...

Je n'ose pas ajouter: et Mlle Norette! par crainte de voir trop clair

en moi.

Car elle est charmante, décidément, Mlle Norette.

Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, et je n'aurais su

dire si ses yeux étaient noirs ou bleus.

Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé d'ombre. Un peu alanguis, par

exemple, et doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave heureuse, qui

se serait volontairement donnée. La belle Schéhérazade devait avoir ces

yeux-là.

C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en me jugeant digne d'être

remarqué par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais guère

mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs.

Singuliers galants que nous sommes: aussi mal vêtus l'un que l'autre,

faits tous deux comme des brigands; et sa veste en velours à côtes peut

affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis.

N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies,

j'ignorerais encore Norette.

Et Norette! comme il serait bon, savoureux d'avoir à soi, à soi tout

seul, cette âme neuve.

Je me sens au cœur une sensation de délicieuse fraîcheur, sensation

presque physique, en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je lui

offris le bouquet, et le subit frémissement de sa petite poitrine

passionnée.

S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette

m'aimant, il me semble que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer

Norette.

Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé le moyen.

Patron Ruf s'en retourne demain. Je me mettrai en route avec lui, ainsi

que la loyauté l'ordonne.

Mais si Mlle Norette s'obstinait à me retenir, si elle avouait...

Alors, dame! Je n'aurais qu'à laisser faire le destin. Ma conscience

sera tranquille. On ne peut pourtant pas tenir rigueur à une enfant

aimable et qui vous aime, uniquement sous le prétexte qu'elle est la

très hypothétique héritière d'un roi de Majorque et de ses trésors.

La Chèvre d'Or · 第 62 / 114 题