L'aventure tourne au conte de fée.
Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir jusqu'au trésor, je
dois d'abord me déguiser en prince Charmant, à mon âge! Auquel cas,
j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! Mlle Norette.
Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique
pittoresque, n'a que de très lointains rapports avec les châteaux
perdus au fond des forêts enchantées, et je ne veux pas, sur de
chimériques espérances, m'établir soupirant d'une petite villageoise.
Car elles sont bien chimériques, ces espérances! et je m'amuse fort,
moi-même, d'analyser l'étrange travail qui, en raison de l'isolement où
je vis, s'est peu à peu fait dans mon âme.
Eh quoi! parce qu'un matin de désœuvrement, l'idée m'est venue de
consacrer aux Arabes de Provence une étude plus ou moins érudite; parce
qu'il me plaît de rechercher les traces légères que leur passage a pu
laisser dans le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les nuages
de l'air surchauffé, la grisante odeur des résines et des lavandes
m'ont donné, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite
naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano l'ayant perdue, j'ai
ramassé une clochette inscrite de caractères qui me parurent curieux,
voici que, depuis un grand mois, plus crédule qu'un paysan, plus
visionnaire qu'un berger, je perds mon temps à chercher les moyens de
conquérir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les
richesses du roi de Majorque!
Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement la montagne, mais
du côté opposé à celui par lequel j'étais venu.
Un étroit sentier, visible à peine, serpente là, au milieu des blocs
moussus et des verdures. Car, autant le versant méridional, brûlé
du soleil, est aride, autant le versant nord, presque toujours
dans l'ombre et perpétuellement humecté par un suintement d'eaux
souterraines venues, sans doute, du même mystérieux réservoir qui
alimente la source du roc de la Chèvre, offre d'agréable fraîcheur.
Nos montagnes ont de ces contrastes; et, dans certains coins
privilégiés, souvent le printemps se continue, tandis qu'à quelques pas
les feuillages et les herbes sèchent aux flammes de l'été.
Des fleurs croissaient en cet endroit, des fleurs alpestres, délicates,
d'espèces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que
j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette de fougères et de
capillaires. Cette précaution me permit de l'apporter intact au village.
M. Honnorat, que je rencontrai se promenant seul sur la place, l'admira
fort à cause de sa rareté en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli
pour Mlle Norette.
—«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de
lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais
plus aller chercher ma pipe, malheureusement oubliée. Norette est avec
Saladine en train _d'étendre_ dans la cour. Après tout, rien ne coûte
d'essayer, un bouquet embellira peut-être son humeur.»
Sur des cordes partout se croisant, d'un angle à l'autre, entre les
arcades, Saladine, privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un air
toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume,
religieusement, passait à Norette.